État civil (concept)
« Dawla madania » (Dawla madaniyya) " دولة مدنية " est un concept politique de langue arabe qu'on peut traduire littéralement par « État civil » (civil state en anglais). Ce terme est polysémique car il revêt plusieurs sens, celui d’État non-militaire (donc dirigé par des civils), celui d'État laïc[1], celui d'État non-religieux mais à éthique islamique[2] ou encore celui d'État non dirigé par un clergé islamique.
Le concept de dawla madania est largement repris par les manifestants du printemps arabe de 2011, lors des débats constitutionnels qui ont suivi la révolution tunisienne, mais aussi dans des révoltes plus récentes comme la Révolution soudanaise en 2018 et le Hirak algérien en 2019[3].
Notion ambiguë
Ce concept est entouré d'un « flou sémantique » car les courants idéologiques rivaux (islamistes et laïcs), soutiennent ce modèle mais en donnent une interprétation différente[4], c'est un « nouveau terme pour de vieux conflits »[5] ou alors un terme qui permet de faire consensus[6].
Histoire
Dès la colonisation européenne du monde arabe et musulman au XIXème siècle, et par la suite avec la fin du califat ottoman en 1924, les intellectuels musulmans réfléchissent au concept d'État moderne d'un point de vue islamique et particulièrement sur le lien entre islam et État. Cette période de questionnement est nommée Nahda.
En Égypte
C'est le théologien Mohamed Abduh (1849-1905) qui théorise en premier le concept de dawla madania, un État garant de l'éthique islamique et des idéaux coraniques qui se fait non pas sur la base d’un modèle révolu, mais au gré du temps, posant ainsi les bases d’une normativité islamique capable de s’adapter et d’évoluer. Il considérait que « l’esprit de l’islam » s’oppose à la philosophie individualiste sur laquelle est fondé le capitalisme et l'Etat ne doit donc pas rester indifférent aux injustices sociales. Il vise la préservation des finalités éthiques générées par les valeurs religieuses. Il est en opposition avec une approche purement libérale où la morale est réduite à la seule sphère privée. Selon lui, toute action collective suppose une conception du bien et du vrai qui demeure largement partagée au sein de la communauté dans laquelle vit le citoyen. Il perçoit la société civile tel un corps autonome qui opère selon ses propres règles et qui se matérialise à travers des vertus collectives dont l’appareil étatique ne serait que le garant[3].
Farah Antoun fait partie des détracteurs de Mohamed Abduh, il défend l'idée de la laïcité de l'État ou la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, il déclare dans un livre écrit en 1903 : « Premièrement, libérer la pensée humaine de toute contrainte au service de l'avenir de l'humanité. deuxièmement, le désir d'égalité absolue entre les membres de la nation, indépendamment de leurs doctrines et croyances, troisièmement, le fait que l'autorité religieuse n'a pas à s'immiscer dans les affaires terrestres, quatrièmement, la faiblesse de la nation et la persistance de cette faiblesse résultant de la combinaison du pouvoir civil et du pouvoir religieux, cinquièmement, l'impossibilité de l'unité religieuse »[7],[8].
Par la suite, l'égyptien Hassan al-Banna, qui fonda en 1928 les Frères musulmans, visa à réislamiser la société et les institutions en actualisant un modèle politique supposé originel, illustré par l'autorité du Prophète et des quatre premiers califes rāshidūn. Du côté opposé, le qādī de l'université islamique d'al-Azhar, Alī ‛Abd al-Rāziq conféra une légitimité à l'État non-religieux, il affirmait en 1925 que, puisque le Coran et la Sunna ne donnaient aucune instruction claire concernant les formes possibles du pouvoir islamique, la mort du Prophète ne pouvait être suivie que par un gouvernement non-religieux (lā dīnī), et que les musulmans avaient donc toujours été libres de se gouverner eux-mêmes en fonction des besoins de leur époque[5].
Dawla madania prit également son sens d’État non-militaire, face à la dictature des « officiers libres », installée en Égypte en 1952[9].
C'est durant les années 90 que le terme d'État « civil » commence à réapparaître[10], comme l'illustre le grand débat organisé le , au salon international du livre au Caire, intitulé « L'Égypte entre État civil et religieux », avec la participation de l'écrivain Faraj Fouda et du penseur moderniste Muhammad Ahmad Khalafallah, et en face, le prédicateur Mohammed al-Ghazali, le dirigeant des Frères Musulmans de l'époque Ma'mun al-Hudaybi et le penseur d'El Azhar Muhammad Imara[11]. A la fin du débat, les Frères Musulmans continuent de réclamer un État Islamique appliquant la charia opposé à l'État laïc[5].
C'est le prédicateur et théologien Youssef al-Qaradâwî qui va modifier la ligne politique des Frères Musulmans en 1997 dans son livre Min fiqh al-dawlah fī al-Islām, en déclarant que les islamistes ne veulent pas d'un État religieux mais d'un « État civil avec des références islamiques qui n'est pas un État religieux ou une théocratie qui contrôle la conscience des gens au nom d'une vérité divine, ce n'est pas un État dirigé par des imams ou un clergé qui prétend représenter Dieu sur terre », et il ajoute : « Mais l'État islamique est un État civil fondé sur le choix, l'allégeance et la consultation, la responsabilité du dirigeant devant la nation et le droit de chaque individu du peuple à conseiller ce dirigeant »[12].
Et c'est en 2011, dans la plateforme du Parti de la liberté et de la justice des Frères musulmans, qu'ils définissent que « L'État islamique est par nature un État civil, car il n'est pas un État militaire, dirigé par l'armée, qui s'empare du pouvoir par des coups d'État militaires et gouverne par des décrets dictatoriaux, ni un État policier dirigé par l'appareil sécuritaire », « n'est par un État religieux (théocratie) dirigé par un clergé » en comparaison avec la domination de l'Église au moyen-âge ou l'Iran dirigé par des Ayatollah. En effet, le prédicateur Youssef al-Qaradâwî précise dans son même livre que la notion de clergé est inexistante en islam où il y a plutôt des savants spécialisés (ulémas) dont la responsabilité est de conseiller et guider les musulmans. Une idée déja contredite plus tôt par le penseur algérien Mohamed Arkoun dans son livre al-fikr al-islāmī : naqd wa-ijtihād : « Des personnalités telles que le mufti, le juge et l'imam représentent à la fois une entité religieuse et civile » Ce que l'on peut déduire des propos d'Arkoun, c'est que si dans l'islam, il n'y a pas de prêtre pour servir d'intermédiaire entre le peuple et Dieu, le clergé continue néanmoins à jouer un rôle essentiel dans l'islam[13].
Mais les partisans d'une dawla madania a définition laïc défendent également leur interprétation à la même période en Égypte, telle la romancière May Telmissany qui crée en 2011, et avec des coptes, le site internet Dawla Madaniyya, le politologue Amr Hamzawy cofondateur du Parti social-démocrate égyptien qui défend l'idée qu'une dawla madania est celle « par lequel le pouvoir est transféré de l'armée à des instances civiles élues, les relations entre religion et politique sont organisées et l'égalité des droits est garantie pour tous les citoyens... définis comme n'étant ni militaires ni religieux ». Dans la même lignée, Gamal al-Banna, le frère cadet de Hassan al-Banna et connu pour ses idées progressistes, a accordé une interview quelques mois après le soulèvement, dans laquelle il a déclaré qu'aucun État civil ne pouvait être fondé sur l'islam : « Il ne peut y avoir d'État civil avec une référence islamique,et si cela se produit, il deviendra un État religieux, même s'il ne s'agit pas d'un modèle iranien d'État religieux, dans lequel le clergé dirige le pays. ... L'Égypte devrait donc devenir un État civil, sans impliquer la législation détaillée de l'islam[5]».
En Algérie
En Algérie, c’est dès 1956, soit en pleine guerre de libération nationale, que le congrès de la Soummam posa le principe de la « primauté du politique sur le militaire », dans les rapports entre Front de libération nationale (FLN) et Armée de libération nationale (ALN), et donc la primauté du civil.
En 1999, Hocine Ait Ahmed utilise ce concept dans un discours : « Notre pays a besoin d’un État civil qui ne soit ni sous la tutelle de l’armée ni sous l’emprise de la religion. Mais qui ne soit ni contre l’armée ni contre l’islam »[14].
Le 10,11 et , le Mouvement de la société pour la paix (MSP) décide lors de son 7ème congrès de rajouter dans ses objectifs: « Approfondir la civilianisation du système politique et réaliser une réforme globale »[15].
À partir du le slogan « dawla madaniya, mâshî ‘askariya », c’est-à-dire d’un « État-civil, non-militaire », devint l’une des revendications les plus scandées du Hirak[16].
Le , Abbas Aroua, l'un des membres du mouvement Rachad, définit le slogan « dawla madaniya, mâshî ‘askariya » ainsi : « l’Etat en Algérie ne doit être ni policier, ni théocratique, ni laïcratique. Soummamien par excellence, version hirakienne de la "primauté du politique sur le militaire". Le militaire devait être sous l’autorité du politique durant la révolution ; aujourd’hui, il doit être sous l’autorité du politique librement élu »[17].
Références
- ↑ Jean Baubérot, Micheline Milot, Philippe Portier, Laïcité, laïcités: Reconfigurations et nouveaux défis, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, , 400 p. (ISBN 9782735120284), p. 196
- ↑ (ar) Muhammad Imara, Muhammad ‘Abduh, al-A‘mal al-kamila - tome 1 - première édition, Beyrouth, Dar alshuruq, , p. 106, 367
- Mohamed Amine Brahimi, Youssouf T. Sangaré, « L’État civil : réflexion autour de la pensée de Muḥammad ‘Abduh », Raisons politiques, vol. 88, no 4, , p. 45-59
- ↑ (en) Limor Lavie, « De-Theocratizing the State? The Debate over the Civil State (Dawla Madaniyya) Model in Saudi Arabia », Journal of Arabian Studies, vol. 12:1, nos 64-83, , p. 66
- (en) De Poli, Barbara, « Arab revolts and 'Civil State': a new term for old conflicts between Islamism and secularism », The Donner Institute, Åbo Akademi Approaching Religion, vol. 4, no 2, (lire en ligne)
- ↑ Jean-Philippe Bras, « Un État « civil » peut-il être religieux ? Débats tunisiens », Pouvoirs, no 156, , p. 56
- ↑ (ar) تقديم أدونيس العكرة, ابن رشد وفلسفته مع نصوص المناظرة بين محمد عبده وفرح أنطون, Beyrouth, دار الطليعة, , p. 124
- ↑ (ar) عبد الرزاق عيد ومحمد عبد الجبار, الديمقراطية بين العلمانية والإسلام, Damas, Dar El Fikr, , p. 60-32
- ↑ (en) Limor Lavie, « The Idea of the Civil State in Egypt: Its Evolution and Political Impact following the 2011 Revolution », The Middle East Journal, vol. Vol. 71, no No. 1, , p. 23-44
- ↑ (en) Mariz Tadros, The Muslim Brotherhood in Contemporary Egypt Democracy Redefined Or Confined?, Taylor & Francis, , p.50
- ↑ (ar) Muhammad Imara, مصر بين الدولة المدنية والدينية, Le Caire, مكتبة وهبة,
- ↑ (ar) Youssef al-Qaradâwî, Min fiqh al-dawlah fī al-Islām, Le Caire, Dār al-Shurūq, , 198 p.
- ↑ (ar) Mohammed Arkoune, al-fikr al-islāmī : naqd wa-ijtihād, Beyrouth, Dar El Saqi,
- ↑ Hocine Ait Ahmed, « Algérie: Discours de Ait Ahmed (FFS), 4 février 1999 », sur Algeria Watch
- ↑ (ar) حركة مجتمع السلم, « القانون الأساسي », sur https://hmsalgeria.net/,
- ↑ Massensen Cherbi, « L’armée algérienne face à la revendication d’un “État civil, non-militaire” », Confluences Méditerranée, vol. 122, no 3, , p. 77-98
- ↑ Abbas Aroua, «Dawla madania, machi askaria !», sur Rachad,
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