Affaire Jean-Michel Di Falco

Affaire Jean-Michel Di Falco
Jean-Michel Di Falco en 2013.
Jean-Michel Di Falco en 2013.

Fait reproché Viol sur mineur par personne ayant autorité
Pays Drapeau de la France France
Ville Paris
Date 1972-1975
Nombre de victimes 1
Jugement
Statut Classement sans suite au pénal (2002). Condamnation au civil (2026)
Tribunal Tribunal de grande instance de Paris, cour d'appel de Paris, Cour de cassation.
Date du jugement 2026

L'affaire Jean-Michel Di Falco est une affaire judiciaire française mettant en cause l'évêque Jean-Michel Di Falco, accusé d'avoir agressé sexuellement deux enfants et violé l'un d'eux dans les années 1970. Il se déclare innocent. Les faits sont classés sans suite en 2002 en raison de leur prescription pénale.

Il est condamné au civil le à verser 160 000 euros à l'un des deux plaignants. La cour d'appel de Paris conclut à « un comportement fautif (...) de nature sexuelle » qui a causé à sa victime « un dommage corporel, qui l'oblige à réparation. »

Les faits allégués

En 2001, un homme de 41 ans, Pierre-Jean Pagès[1], affirme avoir été agressé sexuellement et violé à de nombreuses reprises entre 1972 et 1975, alors qu'il était âgé de 12 à 15 ans, par Jean-Michel Di Falco. L'ecclésiastique était à l'époque directeur du Petit Collège de l'établissement catholique Saint-Thomas-d’Aquin dans le 7e arrondissement de Paris et recevait Pierre-Jean Pagès dans son logement rue Perronet[2],[3]. Ce dernier dénonce des « frottements, puis des masturbations et des fellations » de la part de Jean-Michel Di Falco qui visitait alors régulièrement sa famille et lui offrait des cadeaux, « comme une mobylette ou un dictaphone ». La sœur de Pierre-Jean Pagès témoigne de son côté que lors d'un séjour au ski en à Rencurel près de Grenoble[3], Jean-Michel Di Falco avait obtenu de dormir dans la même chambre que son frère, ce à quoi elle n'avait pas pu s'opposer devant l'insistance du prêtre. À l'époque, Pierre-Jean Pagès ne dit rien à son entourage, si ce n'est que le père « l’embêtait »[4]. Il indique que plusieurs années de thérapie lui ont été nécessaires pour rendre publiques ces agressions[5],[6].

En 2002, un deuxième homme, ancien élève de l'école Bossuet à Paris, dont Jean-Michel Di Falco a été le directeur, se fait connaître pour des agressions similaires remontant à 1975 alors qu'il avait 10 ans[7]. Comme celle de Pierre-Jean Pagès, sa plainte est classée sans suite pour cause de prescription[8],[4].

Premiers signalements auprès de l'évêché de Paris

Pierre-Jean Pagès écrit en mars 2001 à Jean-Marie Lustiger, alors archevêque de Paris[9]. Celui-ci lui propose de rencontrer un de ses proches, le théologien jésuite Henri Madelin. Trois rencontres sont organisées entre mai et [3]. Lors de son audition ultérieure auprès des policiers, chargé de l'enquête, Henri Madelin déclare : « Je suis tombé des nues lorsque j’ai entendu le témoignage de [Pierre-Jean Pagès]. J’ai été scandalisé comme prêtre qu’il y ait eu des gestes équivoques, et je me suis posé la question de ce qu’il fallait croire de ce qu’il disait. J’ai rapporté au cardinal les contenus de nos entretiens. Il était bouleversé par ce qui était dit sur Di Falco. J’ai compris qu’il était à la recherche d’une solution et qu’il se sentait obligé d’envisager d’autres dispositions concernant sa place dans l’Église. »[10]. Lors du troisième rendez-vous, Henri Madelin informe Pierre-Jean Pagès que Jean-Marie Lustiger met un terme à la carrière de Jean-Michel Di Falco et le déplace. En octobre 2001, son nom est retiré de l’ordre administratif du diocèse de Paris[10]. Cependant, Pierre-Jean Pagès apprend par la suite que Jean-Michel Di Falco est susceptible d'être nommé au Vatican. Il porte alors plainte contre lui au pénal bien que les faits soient prescrits[3].

Procédures judiciaires

Plaintes pour viol en 2001

Une plainte pour viol sur mineur par personne ayant autorité est déposée par Pierre-Jean Pagès le à l'encontre de Jean-Michel Di Falco auprès du parquet des mineurs du tribunal de grande instance de Paris. Ce dernier est alors évêque auxiliaire de Paris auprès du cardinal Jean-Marie Lustiger[11],[9].

L'enquête préliminaire est ouverte et dure quatre mois[3]. Interrogé à la brigade des mineurs, Jean-Michel Di Falco nie les agressions et les viols et déclare ne pas se souvenir d'une relation intime avec Pierre-Jean Pagès[6]. La plainte est classée sans suite en 2002, suivie d’un refus d’informer en raison de la prescription. La décision est confirmée en appel. Le pourvoi en cassation, puis le recours de Pierre-Jean Pagès devant la Cour européenne des droits de l'homme sont déclarés irrecevables[12].

L'affaire dévoilée en mars 2002 par L'Express et la revue Golias fait scandale[13],[14]. En 2003, Jean-Michel Di Falco, ancien porte-parole de la Conférence des évêques de France, alors « promis à un brillant avenir dans l'Église », est finalement nommé dans un petit diocèse, celui de Gap et Embrun dans les Hautes-Alpes[15].

Plainte pour dénonciation calomnieuse

À la suite de cette plainte, Jean-Michel Di Falco clame son innocence et dépose à son tour une plainte contre Pierre-Jean Pagès pour dénonciation calomnieuse[11]. En , le tribunal de grande instance de Paris déboute le requérant et rend une ordonnance de non-lieu. Le juge d’instruction estime qu'il est « impossible d’établir avec certitude que les faits dénoncés par Pierre-Jean Pagès, avec lequel Jean-Michel Di Falco n’a pas demandé à être confronté, sont totalement ou partiellement inexacts, notamment au vu des témoignages de sa mère et de sa sœur recueillis par les enquêteurs à la suite de la plainte du 14 novembre 2001 »[4],[3].

Assignation au civil en 2016 et condamnation en 2026

En , Pierre-Jean Pagès assigne au civil Jean-Michel Di Falco afin d'être indemnisé pour les préjudices subis[16],[17]. Il reçoit le soutien de l'association La Parole libérée qui de son côté attaque en justice le prêtre pédophile Bernard Preynat et Philippe Barbarin pour non dénonciation d'actes pédophiles. François Devaux, président de l'association, déclare : « Nous saluons son engagement et son courage. Il ne le fait pas pour de l'argent mais pour faire avancer la cause »[15]. La victime réclame 560 000 euros de dommages et intérêts[18].

La demande de Pierre-Jean Pagès est déclarée irrecevable en , puis en appel en décembre 2019, car prescrite[19],[20]. Cependant, la Cour de cassation casse et annule le [21] l'arrêt de la cour d'appel de Paris qui n'a pas pris en compte l'année de consolidation de l’état de santé corporel et psychique du demandeur[20]. Une nouvelle assignation relance la procédure au civil, pour laquelle Jean-Michel Di Falco comparaît devant la cour d'appel de Paris le [22],[23]. Son procès s'ouvre en son absence le 18 décembre 2025[12].

Jean-Michel Di Falco est condamné le à verser 160 000 euros à sa victime. Il se pourvoit en cassation[24]. La cour d'appel de Paris estime dans son arrêt qu'« il résulte ainsi des éléments du débat qu'un comportement fautif de M. di Falco, de nature sexuelle, a causé à M. Pagès un dommage corporel, qui l'oblige à réparation. Le mal-être de l'intéressé adulte, sa souffrance psychologique, son incapacité à s'engager dans une relation stable et durable et sa sexualité confuse et sans plaisir, évoqués par les psychologues ou ses anciennes compagnes, confirment plus avant ce traumatisme vécu dans l'enfance ou la jeune adolescence »[25].

Il est le premier évêque français condamné pour des abus sexuels[26].

Relation avec un autre adolescent

Le , Mediapart publie de courts extraits de plus de 130 lettres envoyées entre 1987 et 1993 par Jean-Michel Di Falco à un adolescent âgé de 15 ans lorsque débute cette correspondance, pour moitié écrite alors qu'il était encore mineur. Dans ses lettres, à tonalité affectueuse, le prêtre invite à plusieurs reprises le jeune garçon à séjourner chez lui à Paris, dans son logement de fonction à la Conférence des évêques de France, et dans sa résidence secondaire du Loir-et-Cher. Des lettres indiquent que l'adolescent fait plusieurs séjours, seul au domicile du prêtre, entre ses 16 et 17 ans. Une photo de 1988 atteste la présence du jeune garçon au côté de Jean-Michel Di Falco en peignoir. Selon les déclarations de l'amie du destinataire de ces lettres, mort à l'âge de 53 ans dans des circonstances brutales en 2025, le jeune homme, alors âgé de 20 ans, lui aurait confié une relation amoureuse avec Jean-Michel Di Falco et son dépit devant la fin de cette intimité rompue par le prêtre. Le témoignage a posteriori d'un autre proche en fait également état[27].

Par la voix de son avocat, Jean-Michel Di Falco dément avoir reçu l'adolescent seul chez lui, sauf lorsqu'il était jeune adulte, nie tout caractère équivoque de cette correspondance et de cette relation, affirme qu'elle n'avait d'autre but que d'apporter, à la demande de ses parents, un soutien à l'adolescent confronté à des difficultés, tenant entre autres à ses penchants homosexuels. Il dénonce des « affabulations » de ses proches[27].

Accusations d'Inès Chatin

En , le quotidien Libération publie une série d'articles du journaliste Willy Le Devin mettant en cause plusieurs personnalités du milieu intellectuel parisien qui auraient été impliquées dans un réseau pédocriminel. Une femme née en 1973, Inès Chatin, dénonce les viols que lui auraient fait subir son père adoptif, le médecin Jean-François Lemaire, et ses proches, parmi lesquels le journaliste Claude Imbert, l'académicien Jean-François Revel, l'avocat François Gibault et l'écrivain Gabriel Matzneff. Ces viols, dont elle aurait été victime entre 4 et 8 ans, se seraient déroulés lors de « cérémonies » dont les participants étaient masqués. Son frère et d'autres enfants auraient été soumis aux mêmes sévices à l'intérieur de ce groupe d'hommes[28],[29].

Le sur France Inter, Inès Chatin désigne également parmi ses principaux agresseurs Jean-Michel Di Falco aux côtés des autres personnalités mentionnées en juin 2024 par les articles de Libération[29],[30]. Au même moment paraît le livre de Willy Le Devin, Les hommes de la rue du Bac[31], qui prolonge son enquête journalistique. Selon le témoignage d'Inès Chatin, le souvenir de Jean-Michel Di Falco serait remonté à sa mémoire en 1997 alors que l'évêque avait été invité à son mariage par son père adoptif[32]. Selon elle, Jean-Michel Di Falco aurait été présent au domicile familial - au 97, rue du Bac - lors d'une séance de photographies où elle était contrainte de prendre une pose dégradante alors qu'elle avait 9 ans[33]. Le journaliste Thomas Legrand, ancien élève de Jean-Michel Di Falco au Petit Collège Saint-Thomas-d’Aquin, témoigne des visites de l’ecclésiastique aux familles de l'immeuble du 97, rue du Bac où lui-même habitait. L'avocat de Jean-Michel Di Falco fait savoir que son client ne connaît pas la famille Lemaire et ne s'est jamais rendu chez eux[32].

Même si les faits sont prescrits, Inès Chatin a déposé une plainte contre Jean-Michel Di Falco auprès de l'Office mineurs (OFMIN)[29], ainsi qu'elle l'a fait en décembre 2023 contre ses autres agresseurs présumés[28].

Notes et références

  1. « Mgr di Falco assigné au civil par un plaignant l'accusant d'abus sexuels », Ouest France,‎ (lire en ligne).
  2. Gastaldi, Martinière et Périsse 2017, p. 322.
  3. Laetitia Cherel, « Exclusif : les PV d’audition de l’affaire di Falco », France Inter,‎ (lire en ligne).
  4. Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière et Mathieu Périsse, « Pédophilie dans l’Église: l’affaire di Falco relancée », Mediapart,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  5. E. Allaer, « Pédophilie: un témoignage accuse l'évêque Di Falco », Radio-télévision belge de la Communauté française,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  6. Gastaldi, Martinière et Périsse 2017, p. 324.
  7. « L’affaire di Falco relancée », sur Radio France, .
  8. « Pédophilie : l'évêque de Gap, Mgr Di Falco, assigné au civil », Le Figaro,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  9. « Monseigneur di Falco mis en cause », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  10. Sophie Bonnet, « Pédophilie: Mgr Di Falco, l’évêque accusé », Les Inrockuptibles,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  11. Marion Festraëts et Guillaume Serina, « La plainte qui inquiète l'église de France », L'Express,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  12. « Accusé d'agressions sexuelles, le médiatique Monseigneur Di Falco devant la justice civile jeudi », Radio France,‎ (lire en ligne)
  13. Gastaldi, Martinière et Périsse 2017, p. 327.
  14. Véronique Pradel, « Pédophilie : Opération de charme de l’épiscopat français et l’affaire Di Falco par la télé belge… », Golias,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  15. Bernadette Sauvaget, « L'affaire Di Falco relancée au civil », Libération,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  16. Flore Thomasset, « Pédophilie : une ancienne accusation concernant Mgr Di Falco ressurgit », La Croix,‎ (lire en ligne)
  17. « L'enquête Di Falco relancée », France Inter, France Inter,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  18. Claire Lesegretain (avec AFP), « Mgr di Falco assigné au civil dans une affaire de pédophilie présumée », La Croix,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  19. « Le plaignant qui demandait des réparations à Mgr di Falco a été débouté », La Croix,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  20. Benoît Fauchet, « La Cour de cassation relance la procédure au civil contre Mgr di Falco », La Croix,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  21. « Legifrance : Cour de cassation, civile, Chambre civile 2, 7 juillet 2022, 20-19.147, Publié au bulletin ».
  22. Raphaël Zbinden, « Accusé d’abus, Mgr Di Falco fait à nouveau face aux juges », Cath.ch,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  23. Paule Gonzalès, « Accusé de viols et d’agressions sexuelles, Jean-Michel Di Falco à nouveau devant la justice », Le Figaro,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  24. France Info avec AFP, « L'ancien évêque de Gap Jean-Michel di Falco condamné au civil à dédommager un homme l'accusant de viols dans les années 1970 », France Info,‎ (lire en ligne).
  25. Le Monde avec AFP, « Jean-Michel di Falco condamné à dédommager un homme l’accusant de viols dans les années 1970, l’ex-évêque réaffirme sa « parfaite innocence » », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  26. Sarah Belouezzane, « L’évêque Jean-Michel di Falco condamné au civil pour violences sexuelles, l’Église à nouveau face à la question des réparations », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  27. Sarah Brethes et Antton Rouget, « L’équivoque correspondance de Monseigneur di Falco avec un adolescent », Mediapart,‎ (lire en ligne Accès payant, consulté le ).
  28. Willy Le Devin, « Les hommes de la rue du Bac (1/6) : comment une «bande» pédocriminelle a sévi pendant des années au cœur de Paris », Libération,‎ (lire en ligne).
  29. Ariane Schwab, « "Il y a des odeurs qui vous rappellent ce qu'il s'est passé" : violée dès l'âge de 4 ans, Inès Chatin raconte les "cérémonies pédophiles" organisées par des intellectuels parisiens », France Inter,‎ (lire en ligne).
  30. « Affaire de la rue du Bac : Inès Chatin lève le voile sur un réseau pédocriminel au cœur de Paris », Valeurs actuelles,‎ (lire en ligne).
  31. Willy Le Devin, Les hommes de la rue du Bac, Éditions Jean-Claude Lattès, , 256 p. (ISBN 9782709676182, présentation en ligne).
  32. Élisabeth Philippe, « Matzneff, Imbert, Revel... le livre qui dévoile les non-dits de l’affaire pédocriminelle de la « rue du Bac » », Le Nouvel Obs,‎ (lire en ligne).
  33. Pauline Delassus, « Willy Le Devin, journaliste et auteur : « Les hommes de la rue du Bac, c’est une forme d’affaire Epstein à l’époque de la machine à écrire » », La Tribune,‎ (lire en ligne).

Bibliographie

  • Guillaume Serina, L'Affaire Di Falco : l'Église en question, Paris, Ramsay, , 247 p. (ISBN 978-2-84114-639-0)
  • Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière et Mathieu Périsse, Église, la mécanique du silence, Lattès, , 374 p. (ISBN 978-2-7096-5938-3), chap. 25 (« L’évêque star »). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Annexes

Articles connexes

Liens externes

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