Affaire Joséphine Barthélemy
| Affaire Joséphine Barthélemy | |
| Fait reproché | Infanticide |
|---|---|
| Auteurs | Joséphine Barthélemy |
| Ville | Gennevilliers |
| Date | 15 août 1916 |
| Jugement | |
| Statut | Affaire jugée |
| Tribunal | Cour d'assises de Paris |
| Date du jugement | 23 janvier 1917 |
L'affaire Joséphine Barthélemy est une affaire d'infanticide consécutif à un viol de guerre. La jeune Lorraine Joséphine Barthélemy est jugée à Paris en 1917 pour le meurtre de son enfant nouveau né issu du viol que lui ont fait subir des soldats allemands en 1916 en Meurthe-et-Moselle.
Elle explique refuser cet enfant « né d'un père boche » et son avocat justifie ce refus par son patriotisme. Elle est acquittée.
Affaire
En , Joséphine Barthélemy, jeune domestique, née le à Ville-sur-Yron dans le département de la Meurthe-et-Moselle[a], tue l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, né d'un viol commis par un soldat allemand[3]. Rapatriée de Meurthe-et-Moselle occupée, elle est alors domestique à Gennevilliers chez une marchande de vin[4].
Elle est jugée en pour infanticide par la cour d'assises de Paris[3]. Elle explique avoir accouché seule, dans la nuit du 14 au et que l'enfant n'a pas crié[4], mais l'expertise médicale établit que l'enfant est né vivant et a été jeté dans les latrines. Jugée pour le crime d'infanticide, elle encourt une lourde condamnation[1], mais les circonstances atténuantes sont alors souvent accordées aux femmes jugées pour infanticide et elles ne sont pas toutes condamnées à des peines de prison. Toutefois, elle n'emploie pas d'argument susceptible de faire douter de la préméditation[5].

Elle raconte avoir été violée à la mi-, alors qu'elle était bonne à Chambley en Meurthe-et-Moselle, par quatre soldats allemands, avant d'être évacuée avec d'autres personnes[7] et qu'elle refuse l'enfant né de ce viol, répétant : « je ne voulais pas d'un enfant né d'un père boche », ce qui constitue son unique ligne de défense[8],[9]. Lors de son procès, elle parle peu[10]. L'accusation met en doute la date du viol, qui a pour effet que l'enfant serait né après huit mois de grossesse alors que, bien constitué, il semble être né à terme. Joséphine Barthélemy hésite alors sur la date, ce qui jette le doute sur ses autres affirmations[11]. L'avocat général et le président de la cour affirment qu'elle ment[12].
Son jeune avocat, Pierre Lœwel, plaide l'infanticide sciemment commis, en forme d'acte patriotique, presque un acte de guerre[13]. Il relie son mutisme au traumatisme de l'occupation[14] et souligne le patriotisme de la famille, puisque son frère est mort à Verdun[15]. Il affirme aussi que son cas est banal et qu'elle a le droit de « refuser une telle maternité », parce que l'enfant était « un petit Allemand, le fils d'une de ces brutes qui avaient pillé son village, brûlé sa maison, assassiné des malheureux […] et qui avaient tué son frère »[16]. Il fait donc de Joséphine Barthélemy une héroïne patriote[17],[18] et place sa souffrance au même niveau que celle des combattants[19].
Le , Joséphine Barthélemy est acquittée, sous les applaudissements du public[17],[20],[9]. Le jury a souscrit aux arguments de l'avocat[20], dont la plaidoirie est entièrement publiée dans la prestigieuse Revue des grands procès contemporains[6],[20]. Le , elle épouse à Gennevilliers le marinier César Florimond Maerten, né en 1896 à La Gorgue (Nord) et alors domicilié à Paris[21].
Retentissement
Cette affaire est rapportée et commentée dans la presse[17],[22], qui ne met pas en doute la véracité du viol et excuse l'infanticide[23]. Elle souligne la violence allemande et le refus de la victime, lorraine comme Jeanne d'Arc, d'accepter l'enfant qui en est issu[22]. Les deux quotidiens les plus diffusés, Le Matin et Le Petit Parisien, dont les tirages atteignent et dépassent le million d'exemplaires[24], titrent sur « L'enfant du Boche »[23]. La presse amplifie le caractère collectif du viol[22] et prête à Joséphine Barthélemy des paroles qu'elle n'a pas prononcées, en guise d'explicitation de son refus de cet enfant[23].
- L'affaire dans la presse nationale
-
« L'enfant du Boche », Le Petit Parisien, . -
« L'enfant du Boche », Le Matin, . -
« L'enfant du Boche », Le Radical, . -
« La maternité imposée par l'ennemi », Le Journal, . -
« Le martyre de la petite Lorraine », Le Petit Journal, . -
« L'intrus. Une victime de l'invasion acquitté par le jury », La Petite République, . -
« L'enfant du viol. Joséphine Barthélemy devant la cour d'assises », Le Bonnet rouge, . -
« Le crime de Joséphine Barthélemy », L'Humanité, . -
« L'enfant du crime », Excelsior, .
- L'affaire dans la presse régionale
-
« L'enfant du Boche », Le Petit Haut-Marnais, . -
« L'enfant du Boche », La Dépêche du Berry, . -
« Le droit de tuer », Le Réveil du Cantal, . -
« Un curieux cas d'infanticide », La Petite Gironde, . -
« L'enfant du viol. Un infanticide devant la cour d'assises », Le Midi socialiste, .
La même année, l'écrivain Georges Docquois consacre un chapitre de son livre La Chair innocente. L'enfant du viol boche à cette affaire[22],[25].
L'affaire Joséphine Barthélemy est le cas qui ouvre le livre que l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau consacre en 1995 aux viols de guerre pendant la Première Guerre mondiale[26],[25],[27],[28].
Notes et références
Notes
- ↑ Selon l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau, elle est née le à Ville-sur-Yron, dans le département de la Meurthe-et-Moselle[1]. En fait, son acte de naissance montre qu'elle est bien née à Ville-sur-Yron, mais le [2].
Références
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 14.
- ↑ « Acte de naissance de Joséphine Barthélemy, registre d'état civil de Ville-sur-Yron 1890-1899-2, vue 104/143. », sur Archives départementales de la Meurthe-et-Moselle.
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 9.
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 13.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 17.
- Me Loewel, « Les horreurs de l'occupation allemande. Les suites d'un viol », Revue des grands procès contemporains, vol. 23, 1916-1917, p. 185-190 (lire en ligne).
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 18.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 19.
- Éric Alary, La Grande Guerre des civils, Paris, Perrin, coll. « Tempus », (ISBN 978-2-262-07672-6, DOI 10.3917/perri.alary.2018.01, lire en ligne
), p. 128.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 22.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 23.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 24.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 24-25.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 26.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 27.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 28-29.
- Judith Wishnia, « Natalisme et nationalisme pendant la première guerre mondiale », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 45, no 1, , p. 30–39 (DOI 10.3406/xxs.1995.3380, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 30.
- ↑ John Horne et Alan Kramer (trad. Hervé-Marie Benoît), 1914, les atrocités allemandes : La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, Paris, Tallandier, coll. « Texto », , 2e éd. (1re éd. 2005), 674 p. (ISBN 978-2-84734-826-2), p. 446.
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 31.
- ↑ « Acte de mariage de César Florimond Maerten et Joséphine Barthélemy, registre des actes de mariage de Gennevilliers, 1920, mariage n°250, vue 128/151. », sur Archives départementales des Hauts-de-Seine.
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 20.
- Audoin-Rouzeau 1995, p. 21.
- ↑ Audoin-Rouzeau 1995, p. 186.
- Françoise Thébaud, « Stéphane Audoin-Rouzeau, L’Enfant de l’ennemi », Clio. Femmes, genre, histoire, no 4, (ISSN 1252-7017, DOI 10.4000/clio.449, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Gerd Krumeich, « Audoin-Rouzeau Stéphane, L'enfant de l'ennemi 1914-1918 », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 51, no 1, , p. 162–164 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Anne-Marie Sohn, « Stéphane Audouin-Rouzeau, L'enfant de l'ennemi », Revue d'histoire moderne et contemporaine, vol. 45, no 2, , p. 503–505 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Infanticide », dans Benoît Meyer, Dictionnaire de la der des der : Les mots de la Grande guerre, 1914-1918, Paris, Honoré Champion, coll. « Champion les dictionnaires », (ISBN 978-2-7453-2771-0, lire en ligne
), p. 148.
Voir aussi
Bibliographie
Littérature
- Georges Docquois, La Chair innocente : L'enfant du viol boche, Paris, Albin Michel, , 238 p..
Historiographie
- Stéphane Audoin-Rouzeau, L'enfant de l' ennemi (1914 - 1918) : Viol, avortement, infanticide pendant la Grande Guerre, Paris, Aubier, coll. « Collection historique », , 222 p. (ISBN 978-2-7007-2268-0).
- Alban Wilfert, « Justice et genre en temps de guerre : un procès pour infanticide en 1917 », La Revue d'Histoire militaire, (lire en ligne).
- Judith Wishnia, « Natalisme et nationalisme pendant la première guerre mondiale », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 45, no 1, , p. 30–39 (DOI 10.3406/xxs.1995.3380, lire en ligne, consulté le ).
Articles connexes
- Viol de guerre, Violences sexuelles en temps de guerre
- Enfant de guerre
- Infanticide
- Femmes dans la guerre
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