Anaphore d'Addaï et Mari

L'anaphore d'Addai et Mari (en syriaque : ܥܢܦܘܪܐ ܕܡܪܝ ܐܕܝ ܘܡܪܝ ܡܪܝ, ʿnāfōrā d-Mār(y) Addai w-Mār(y) Mari ; parfois appelée « Liturgie des apôtres Addaï et Mari » ou « Sainte Qurbana d'Addaï et Mari ») est une des trois anaphores traditionnellement en usage dans l'Église assyrienne d'Orient. Elle est la principale prière eucharistique du rite syriaque oriental (ou rite chaldéen/assyrie). Elle est l’une des plus anciennes anaphores chrétiennes encore en usage régulier et constitue l’anaphore ordinaire des Églises de tradition persane : l’Église apostolique assyrienne de l’Orient, l’Ancienne Église de l’Orient, l’Église catholique chaldéenne et l’Église syro-malabare.

En liturgie, une anaphore désigne la prière eucharistique, précédée des rites de préparation de la distribution du pain et du vin eucharistiques. Selon la tradition, elle aurait été emmenée par les apôtres évangélisateurs de la Perse[1]. Sa formulation définitive est attribuée au catholicos Ichoyahb III.

Elle est remarquable par son antiquité extrême (certaines parties remontent peut-être au IIIe siècle) et surtout par le fait qu’elle ne contient pas, dans sa forme la plus ancienne et encore utilisée par l’Église assyrienne de l’Orient, de récit cohérent de l’Institution eucharistique (« Ceci est mon corps… Ceci est mon sang… »)[2]. Cette particularité, unique parmi toutes les anaphores des Églises de sucesssion apostolique, a suscité de longs débats théologiques. Depuis , l'Église catholique romaine reconnaît la validité de l'Eucharistie célébrée avec elle[3].

Attribution traditionnelle

Selon la tradition la plus ancienne de l’Église de l’Orient, cette anaphore aurait été composée par les apôtres Addaï (Thaddée, l’un des soixante-dix disciples) et Mari, envoyés évangéliser la Mésopotamie et la Perse au Ier siècle. Addaï aurait converti le roi Abgar d’Édesse et Mari aurait fondé l’Église de Séleucie-Ctésiphon, capitale de l’Empire sassanide.

Cette attribution légendaire, attestée dès le IVe siècle dans la Doctrine d’Addaï, exprime la conviction que cette liturgie remonte aux origines apostoliques de l’Église persane.Les historiens et liturgistes contemporains estiment que l’anaphore, dans sa forme actuelle, fut fixée au VIIe siècle par le catholicos Ichoyahb III (650–658), mais que son noyau est nettement plus ancien, probablement édessenien et datant du IIIe ou début du IVe siècle. Elle représente ainsi l’une des formes les plus archaïques conservées de prière eucharistique, contemporaine ou antérieure à l’anaphore de la Tradition apostolique attribuée à Hippolyte de Rome.

Histoire

L’anaphore d’Addaï et Mari est attestée dans des manuscrits dès le Xe siècle (le plus ancien texte complet connu est le manuscrit Mar Eshaya, publié par W. F. Macomber en 1966). Elle fut la liturgie principale de l’Église de l’Orient durant tout le premier millénaire, alors que cette Église couvrait un territoire immense allant de l’Irak à la Chine. Après le schisme de 1552–1553, les Églises unies à Rome (chaldéenne et syro-malabare) y insérèrent progressivement le récit de l’Institution pour se conformer à la théologie latine post-tridentine. L’Église assyrienne de l’Orient et l’Ancienne Église de l’Orient conservèrent quant à elles la forme ancienne sans paroles d’institution explicites.

En 2001, le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens publia les « Orientations pour l’admission à l’Eucharistie entre l’Église chaldéenne et l’Église assyrienne de l’Orient », déclarant solennellement que l’anaphore d’Addaï et Mari est valide même sans le récit littéral de l’Institution, car les paroles du Christ y sont présentes de façon « euchologique et dispersée » dans l’ensemble de la prière. Ce document historique permit une certaine intercommunion en cas de nécessité.

Structure et contenu

L’anaphore d’Addaï et Mari présente une structure très ancienne, proche des plus vieux modèles judéo-chrétiens : 1. Dialogue d’ouverture et préface 2. Sanctus (sans Benedictus dans la forme ancienne) 3. Post-Sanctus centré sur l’œuvre du Christ (incarnation, rédemption, victoire sur le péché) 4. Oblation et commémoraison explicite du corps et du sang du Christ 5. Anamnèse de la passion, mort, résurrection 6. Épiclèse invoquant la venue de l’Esprit Saint sur l’offrande 7. Intercessions et doxologie finale

Texte

Voici une traduction en français (traduction la plus proche du texte ancien de Mar Eshaya) : « La grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion du Saint-Esprit soient avec nous tous, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen. [...] Digne de louange par toutes les bouches et de confession par toutes les langues est le Nom adorable et glorieux du Père et du Fils et du Saint-Esprit, qui a créé le monde par sa grâce… Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées ; le ciel et la terre sont remplis de ses louanges… Et avec ces puissances célestes, nous aussi, Seigneur, tes serviteurs faibles, nous te rendons grâces… parce que tu as revêtu notre humanité pour nous vivifier par ta divinité… Et pour toutes tes grâces envers nous, nous t’offrons louange et honneur… Toi donc, Seigneur, par tes miséricordes innombrables, fais une bonne mémoire de tous les justes… dans la commémoraison du corps et du sang de ton Christ que nous t’offrons sur ton autel pur et saint, comme tu nous l’as enseigné… Et nous aussi, Seigneur, tes serviteurs… commémorons et célébrons ce grand mystère de la passion, de la mort, de la sépulture et de la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ. Que vienne, Seigneur, ton Esprit Saint et qu’il repose sur cette oblation de tes serviteurs, qu’il la bénisse et la sanctifie afin qu’elle soit pour nous rémission des péchés et résurrection des morts… »

Particularité théologique : l’absence du récit de l’Institution

Dans la forme primitive, les paroles « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang… » ne figurent pas en bloc narratif. Elles sont cependant présentes de façon dispersée : l’anaphore parle explicitement du « corps et du sang de ton Christ que nous t’offrons », de l’offrande réalisée « comme tu nous l’as enseigné », et l’épiclèse elle-même porte sur le corps et le sang. Cette présentation euchologique (et non narrative correspond à une théologie très ancienne où la consécration n’est pas localisée uniquement dans les paroles du Christ mais dans la prière d’action de grâces tout entière, sous l’action de l’Esprit Saint. Le document romain de 2001 affirme : « Les paroles de l’Institution eucharistique sont en effet présentes dans l’anaphore d’Addaï et Mari, non pas de manière narrative cohérente et ad litteram, mais de manière euchologique dispersée, c’est-à-dire intégrées dans des prières d'action de grâce, louange et intercession successives. »

Signification et importance

L’anaphore d’Addaï et Mari est un témoin précieux des toutes premières formes de prière eucharistique chrétienne, avant la fixation quasi universelle du récit de l’Institution au IVe siècle. Elle montre que la foi de l’Église en la présence réelle pouvait s’exprimer différemment selon les traditions. Sa reconnaissance par Rome en 2001 constitue un jalon œcuménique majeur : c’est la première fois que l’Église catholique reconnaît la validité d’une anaphore sans paroles d’institution explicites, élargissant ainsi la compréhension théologique de la « forme » du sacrement de l’Eucharistie.

Elle reste aujourd’hui l’anaphore la plus utilisée dans les Églises de rite syriaque oriental et continue d’être célébrée quotidiennement par des millions de fidèles en Irak, en Iran, en Inde, en diaspora et ailleurs.

Bibliographie indicative

  • Gelston A., The Eucharistic Prayer of Addai and Mari, Oxford, 1992.
  • Macomber W. F., « The Oldest Known Text of the Anaphora of the Apostles Addai and Mari », OCP 32 (1966).
  • Orientations pour l’admission à l’Eucharistie entre l’Église chaldéenne et l’Église assyrienne de l’Orient, Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, 2001.

Notes et références

  • icône décorative Portail du christianisme