Archives queer
Les archives queer ou archives LGBT sont un lieu de conservation des documents, physique ou virtuel, consacré à l'histoire LGBT. La problématique de l'archivage des expériences queer a intéressé nombre d'artistes. Les archives communautaires queer locales sont intrinsèquement liées à l'activisme LGBT et aux rapports de force qu'il construit.
Définition
Archives de et par la communauté LGBTQI
Chez les chercheurs en archivistique, les archives queer sont associées au concept d'archives communautaires, dont elles peuvent être considérées comme une sous-catégorie[1].
Le chercheur britannique Andrew Flinn définit les archives communautaires comme des initiatives venant du bas, qui visent à préserver et valoriser le patrimoine et la mémoire d'une communauté, mettant l'accent sur l'aspect participatif et indépendant du projet[2]. Patrice Marcilloux identifie trois critères pour les distinguer des autres structures conservant des archives privées : premièrement, les archives collectées documentent un groupe social qui s'identifie comme une communauté, deuxièmement les archives sont prises en charge directement par les membres de la communauté, et pour finir la valeur attribuée aux archives va au-delà de la collecte par simple loisir[3].

Une définition plus large est également possible. Bénédicte Grailles utilise plutôt l'expression « archives de communauté » et propose une définition qui inclut également les institutions publiques qui mènent des initiatives en faveur de l'archivage des mémoires d'une communauté spécifique[4]. De même, le Community Archives and Heritage Group au Royaume-Uni choisit d'inclure dans son périmètre toutes les organisations qui conservent des collections concernant une communauté de personnes et qui s'auto-définissent comme archives communautaires[5].
L'archive de la théorie queer
L'archive comme concept, exprimé au singulier, est théorisée également par les penseurs et militants queer, dans la lignée des travaux de Michel Foucault et Jacques Derrida[6] et du tournant archivistique des sciences humaines et sociales stimulé par leurs ouvrages L'Archéologie du savoir (publié par Foucault en 1969) et Mal d'archive (publié par Derrida en 1995)[7].
Dans l'étude de Ann Cvetkovich sur la mémoire et culture lesbiennes aux États-Unis, le concept d'archive est mobilisé en tant que répertoire des sentiments et en particulier du traumatisme du vécu queer. Elle est composée de toute sorte de textes, objets, matériaux, témoignages, performances[7],[8]. Jack Halberstam reprend cette idée dans son ouvrage In a Queer Time and Place, où il parle de l'ensemble des mémoires, des récits et des traces du meurtre du jeune homme transgenre Brandon Teena, comme d'une archive des émotions et du traumatisme queer[9]. Il appelle à penser l'archive comme un « signifiant flottant » des vies documentées par toutes sortes de traces matérielles, qui participe à la construction de la mémoire collective[7].
En France, Sam Bourcier prône une pratique de l'archive vivante, comme reprise en main de la subjectivité queer face aux invisibilisations et à la violence des institutions[10].
Histoire

L'Institut de sexologie du médecin et sexologue Magnus Hirschfeld est considéré comme la plus ancienne organisation conservant des collections qui donnent une place importante aux minorités de genre et d'orientation sexuelle[11]. Karl Giese, également compagnon de Magnus Hirschfeld, en est l'archiviste jusqu'à sa destruction en 1933[12].
D'autres organisations issues du premier mouvement homosexuel et des prémices du mouvement LGBT développent des centres d'archives et de documentation.
C'est le cas de Cultuur en Ontspanningscentrum, organisation fondée en 1946 aux Pays-Bas, dont les fonds sont ensuite intégrés aux collections de IHLIA LGBTI Heritage[13].
Les années 70, 80 et 90 voient la multiplication de ces initiatives, aux côté d'autres bibliothèques, archives et sociétés historiques indépendantes liées aux minorités. Au début des années 2000, le développement technologique facilitant la numérisation et le partage de reproductions à travers des plateformes comme Flickr favorise également la création et la visibilité des archives queer[14].
En 2012 sont fondées en Argentine les Archives de la mémoire trans, premières archives trans d'Amérique du Sud[15]. Cette ouverture en inspire rapidement d'autres, dans un contexte politique où le travail de mémoire queer s'intègre aux mouvements de lutte pour les droits humains et au militantisme en opposition aux régimes autoritaires[16].
Type d'archives
En ligne
Les sites web peuvent constituer des supports intéressants pour les archives queer, car ils permettent un archivage participatif, discret et accessible : Queering the Map, L'Armari de la Memòria et Cüirtopia utilisent ainsi Internet comme moyen principal d'archivage[17].
Collections
Les objets collectés par les archives queers sont de natures diverses : rapports de police concernant l'arrestation de minorités sexuelles et de genre, recherches universitaires, publications d'associations communautaires, flyers de bars, objets, archives orales[18].
Organisation
Différentes formes d'organisation sont possibles pour les structures conservant des archives queer. Bénédicte Grailles distingue quatre grandes familles de centres en fonction de leur rapport avec la communauté :
- le centre non communautaire indifférent, institution publique où les archives de la communauté sont rentrées sans prise en compte particulière de leur lien avec cette communauté ;
- les centres non communautaires impliqués, publics mais qui travaillent de concert avec la communauté pour la collecte et la valorisation des archives ;
- les centres communautaires ouverts, souvent avec un statut d'association, mènent un archivage centré sur une communauté identifiée, avec l'application ou une adaptation des normes archivistiques et une collecte comprenant différents types de documents, objets et témoignages ;
- les centres communautaires intensifs, avec un statut privé, agissent par et pour la communauté et les archives sont traitées avec des règles propres, sans l'apport de professionnels[4].
Initiatives par continent et par pays
Afrique
En Afrique du Sud
Les Gay and Lesbian Archives, aujourd'hui GALA Queer Archive, naissent en 1997 comme projet de collecte et de conservation de documents liés aux vies homosexuelles en Afrique du Sud. Leur création est inspirée par d'autres initiatives européennes et américaines, comme Lesbian Herstory Archives et Homodok[19].
Amérique du Nord
Amérique du Sud et centrale
Il est possible d'identifier au moins 55 initiatives d'archivage queer en Amérique Latine, ce foisonnement étant dû à une tradition militante de politisation de la pratique de l'histoire et des traces du passé[16].
En Argentine
Les Archives de la mémoire Trans ont été conçues par les militantes transgenre Claudia Pía Baudracco et María Belén Correa et fondées en 2012. Elles conservent plus de 10 000 documents datant du début du XXème siècle jusqu'aux années 90[20]. Il s'agit d'un projet pionnier qui en a inspirés beaucoup d'autres, en particulier en Amérique Latine[20],[16].
Asie
En Inde
En 2017 naît à Bangalore l'organisation Queer Archive for Memory, Reflection and Activism (QAMRA), comme lieu de conservation d'archives queer physiques, multimedia et multingues[21]. Le centre d'archives a constitué notamment une collection concernant la criminalisation puis la décriminalisation de l'homosexualité à travers l'abrogation de l'article 377 du code pénal indien, incluant des documents judiciaires, recherches scientifiques, articles de presse, imprimés et témoignages enregistrés[22],[23]. Depuis 2021, les fonds sont conservés à l'École nationale de droit de l'université de l'Inde[21].
Europe
En France
En France, l'émergence des initiatives d'archivage par et pour la communauté LGBTQI est moins visible que dans les pays anglophones et présente des particularités en raison de la tradition politique du pays, de sa conception de la laïcité et du rapport à la chose publique, ainsi que d'un universalisme porté en opposition au communautarisme[24] Elles sont également moins étudiées[25].
Cependant, des projets émergent dès les années 70 et 80, dont certains sont toujours actifs. Les centres d'archives communautaires LGBTQI actifs en France et conservant des archives physiques ont été recensés en 2021, avec d'autres centres d'archives communautaires, par les étudiants et étudiantes du master Archives de l'Université d'Angers. Ce travail a été publié sous forme de carte interactive présentée à l'occasion de la XIXe journée archivistique d'Angers[25].
En 1975 naît à Paris l'Aleph, qui devient en 1977 le Centre d'Information et de Documentation de l'Homosexualité (CIDH)[26] recueillant des informations et des documents sur la répression des homosexuels[27]. Il cesse son activité en 1981[28]. Cette même année est créé l'Association pour un centre d'archives homosexuelles[29], domiciliée à la librairie Les Mots à la bouche[30].
Fondé en 1983, le centre d'archives et de documentation Archives Recherches Cultures Lesbiennes est toujours en activité à Paris[3].
L'association Mémoire des homosexualités est fondée en 1983 à Paris. Renommée ensuite en 1987 Mémoire des sexualités[29], elle poursuit son activité à Marseille avec le but collecter et conserver les archives LGBTQI+, redynamiser la vie culturelle de la communauté à Marseille et de mener des actions militantes[28].
Dans ces même années, le militant Hoàng Phan Bigotte prend l'initiative de collecter conserver des documents concernant la vie et la culture LGBTQI+. A partir de cette collection personnelle, il co-fonde en 2001 l'Académie Gay et Lesbienne qui fait vivre les collections du Conservatoire des Archives et des Mémoires LGBTQI[28],[31],[32].
Le Centre d'archives LGBTQI+ Paris Île-de-France se développe, quant à lui, dans la continuité d'un projet d'archives communautaire lié à la municipalité des premières années 2000[28], mais repris à partir de 2017 par un collectif militant[33].
Toujours en 2017, c'est l'association Mémoires Minoritaires qui voit le jour à Lyon[28] et anime aujourd'hui une bibliothèque et centre d'archives appelés Le Brrrazero[34].
En Italie
Plusieurs projets ont vu le jour en Italie. Cependant, il font face à des obstacles comme le manque de financements et la sous-représentation de groupes marginalisés tels que les migrants ou les travailleuses du sexe dans les fonds déjà collectés[35].
Le centre de documentation Flavia Madaschi naît en 1982 au sein du comité aujourd'hui affilié à Arcigay Il Cassero.
Egalement à Bologne voit le jour en 2020 le projet ArchiviST*- Archivi Storia Trans de Movimento Identità Trans, construit autour des fonds des fondatrices de MIT, Marcella Di Folco et Porpora Marsciano[36].
OUT-TAKES est le premier centre d'archives audiovisuelles LGBTQI en Italie[37]. Le projet est né d'une idée du réalisateur Simone Cangelosi suite à son travail sur le documentaire Una nobile rivoluzione qui retrace le parcours militant de Marcella Di Folco[38].
Le centre d'archives et de documentation Paolo Poli de l'association Antinoo Arcigay de Naples a été déclaré d'intérêt historique remarquable par le Ministère de la Culture italien en 2025[39],[40]. Le centre, qui existe depuis 2016, conserve le fonds d'archives d'Arcigay Naples ainsi qu'un fonds documentaire sur les thématiques LGBTQI[41].
Le centre de documentation Aldo Mieli a été fondé dans la ville de Carrare en 2021 par le collectionneur Luca Locati Luciani. Le point de départ du fonds d'archives est sa collection personnelle de documents et objets liés à la culture queer[42], qu'il a envisagé de donner à une institution pour garantir son accessibilité, avant de choisir la forme d'un centre d'archives local et indépendant pour ancrer son action dans la petite ville de Carrare[43].
Océanie
Enjeux politiques
La constitution et l'entretien d'archives lesbiennes permet de mieux connaître le passé et donc de renforcer l'activisme LGBT selon Mathilde Petit[44]. Pour Bénédicte Grailles, les archives ont aussi un rôle à jouer pour contribuer à conserver les traces du militantisme des minorités sexuelles et de genre[45]. Pour ces raisons, la Bibliothèque à livres ouverts réclame des archives queer publiques[46]. Les luttes autour des archives queer existent aussi en France[47]. Entre 2013 et 2014, Act Up-Paris, une association de lutte contre le sida, est placée en redressement judiciaire et ses archives sont transférées aux Archives Nationales[48].
Selon Natasha Bissonauth, le recueil de poèmes ZOM-FAM par Kama La Mackerel montre que les enjeux des archives queer sont proches de ceux de l'histoire coloniale[49].
Représentations
Études
En 2014 a lieu, à l'université de Victoria, la première conférence internationale dédiée aux archives trans, Moving Trans History Forward[50]. La conférence se tient par la suite tous les deux ans[51].
Dans l'art
Selon Damien Delille, la question de l'archivage des expériences queer est centrale dans l'art performance, notamment des artistes Gran Fury (en), Group Material, John Button, Mario Dubsky (en), Guy Hocquenghem, Lionel Soukaz, Henrik Olesen (en), Fred Wilson (en), Simon Fujiwara (en), Sébastien Lifshitz, Pauline Boudry et Renate Lorenz, Zoe Leonard, Cheryl Dunye, Glenn Ligon, Reina Gossett et Sasha Wortzel (en)[18].
Valentin Saez souligne également l'importance de l'archivage queer dans sa propre pratique artistique[52].
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Articles connexes
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