Assassinat de Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud

Assassinat de Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud
Image illustrative de l’article Assassinat de Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud
Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud

Localisation Riyad (Drapeau de l'Arabie saoudite Arabie saoudite)
Cible Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud
Date
10 h 32[1] (UTC+3)
Type Assassinat
Armes Revolver
Morts Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud
Auteurs Fayçal ben Moussaïd ben Abdelaziz Al Saoud

L'assassinat de Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud survient le à Riyad, lorsque Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud, roi d'Arabie saoudite, est tué par balle par son neveu, le prince Fayçal ben Moussaïd.

Assassinat

L'assassinat du roi Fayçal survient lors d'une visite de la délégation koweïtienne, conduite par le ministre du Pétrole, Abdel Mottaleb al-Kazimi, dont l'objectif principal est de coordonner les politiques pétrolières de l'Arabie saoudite et du Koweït. Abdel Mottaleb al-Kazimi a également mandat du Premier ministre Jaber al-Sabah pour aborder le sujet du partage de la zone neutre entre les deux pays. À cette fin, il demande à être reçu en privé par le roi[2],[3].

Alors qu'il patiente seul dans une salle du palais royal, Abdel Mottaleb al-Kazimi est rejoint par un homme qui lui demande s'il le reconnaît. Il s'agit du prince Fayçal ben Moussaïd, neveu du roi Fayçal et voisin de Abdel Mottaleb al-Kazimi lorsque les deux hommes étudiaient à l'université du Colorado à Boulder, aux États-Unis. Le chef du protocole royal, Ahmed Abdelwahhab, invite ensuite Abdel Mottaleb al-Kazimi à rejoindre le roi Fayçal dans une autre pièce, où il l'attend aux côtés d'Ahmed Zaki Yamani, ministre saoudien du Pétrole. Alors que Abdel Mottaleb al-Kazimi se baisse pour embrasser la main du roi, Fayçal ben Moussaïd, qui l'avait suivi, sort un revolver de calibre .38 de sa robe et tire trois balles en direction du souverain[2],[3],[4],[5],[6]. D'après Al Qabas (en), la première balle le manque, la deuxième l'atteint à la tête et la dernière au cou, lui sectionnant la moelle épinière[6]. Selon Al Ahdath (en), la première balle l'atteint sous le menton, lui sectionnant la carotide, la deuxième balle pénètre par ses oreilles, et la troisième effleure son front[7]. Al Qabas et Associated Press affirment qu'il est mort sur le coup[6],[8], tandis que Al Ahdath et la BBC indiquent qu'il succombe à ses blessures à l'hôpital central de Riyad[7],[9]. Le décès du roi est annoncé à la population, peu après midi, sur Radio Riyad (ar)[5].

Après son forfait, Fayçal ben Moussaïd est immédiatement maîtrisé par des gardes armés de sabres dorés et de pistolets-mitrailleurs[5]. Ahmed Abdelwahhab, Ahmed Zaki Yamani et le prince Abdallah al-Fayçal (en), fils aîné du roi Fayçal, s'opposent à ce qu'il soit exécuté sur le champ, le troisième estimant qu'il vaut mieux le juger officiellement, conformément aux usages du Royaume, afin d'éviter une crise au sein de la famille royale[10],[6].

Dans la confusion suivant l'assassinat, Abdel Mottaleb al-Kazimi est un temps considéré comme un complice potentiel. Sous la menace des armes, il est emmené dans le bureau du secrétaire général du palais pour y être interrogé par le prince Nayef, alors vice-ministre de l'Intérieur, qui le questionne sur ses liens avec Fayçal ben Moussaïd et les opinions politiques de ce dernier[2],[3],[6]. Abdel Mottaleb al-Kazimi lui répond que Fayçal est un ancien camarade d'université et que ses discussions avec lui n'étaient pas de nature politique. Le prince Saoud al-Fayçal, alors vice-ministre du Pétrole, le raccompagne à son hôtel, où deux policiers viennent prendre sa déposition dès le lendemain[3].

Motivations

Hypothèse de la vengeance personnelle

Fayçal ben Moussaïd possède plusieurs griefs contre la famille royale saoudienne[11].

En , la police saoudienne abat son frère Khaled (ar), conservateur wahhabite opposé à l'introduction de la télévision dans le royaume (en), alors qu'il mène une attaque contre la station de diffusion de Djeddah[12]. Selon le prince Soutam ben Abdelaziz, le roi Fayçal refuse de sanctionner le policier responsable du tir sur Khaled, arguant de la conformité de son comportement avec les consignes de maintien de l'ordre. Un document interne au Foreign Office fait état d'une déclaration vengeresse de Fayçal ben Moussaïd au moment de tirer[6], mais ni Abdel Mottaleb al-Kazimi[2], ni Zaki Yamani[13],[14], pourtant principaux témoins de l'incident, ne la relatent.

Près d'une décennie après la mort de Khaled, la cour royale refuse à Fayçal ben Moussaïd l'augmentation de son allocation annuelle, fixée à 3 500 dollars américains (environ 20 000 dollars de 2024, corrigés de l'inflation), et la délivrance d'un passeport pour voyager à l'étranger[15],[16]. Ce dernier refus serait lié à son arrestation, aux États-Unis, pour trafic de LSD[11].

Hypothèse du complot américano-sioniste

« Il est ridicule que le monde civilisé soit pris en otage par 8 millions de sauvages ! [...] Est-ce qu'on ne pourrait pas renverser l'un des cheikhs juste pour montrer qu'on peut le faire ? »

— Henry Kissinger, le 29 novembre 1973[note 1]

Le soir du , le secrétaire d'État américain, Henry Kissinger, rencontre le roi Fayçal au palais royal de Riyad pour lui demander de mettre fin à l'embargo à l'origine de la crise pétrolière. Pendant leur conversation de trois heures[19], Kissinger évoque la possibilité d'une intervention militaire occidentale pour prendre le contrôle des puits de pétrole saoudien[note 2], ce à quoi Fayçal sourit avant de répondre : « Vous [...] ne pouvez pas vivre sans pétrole. Vous savez, nous venons du désert. Nos ancêtres vivaient de dattes et de lait de chamelle. Nous pouvons facilement revenir en arrière et vivre à nouveau comme ça. Mais vous, que pouvez vous faire ? ». Cette déclaration, rapportée par son petit-fils Amr (ar), peut être aisément comprise comme une menace de sabordage : en cas d'intervention militaire, l'Arabie saoudite détruira ses puits de pétrole avant que les Occidentaux ne puissent mettre la main dessus et ils seront alors les plus grands perdants dans cette affaire[21].

Malgré la levée de l'embargo arabe sur le pétrole le [22] et la signature d'un accord historique entre le prince Fahd et Kissinger le de la même année[note 3], Fayçal continue de s'opposer à certains aspects de la politique étrangère de son allié américain, qu'il juge trop favorables à l'Iran et à Israël. Par exemple, il joue de son influence pour déjouer les tentatives de Kissinger de soustraire l'Égypte au camp antisioniste en lui faisant signer une paix séparée avec Israël, un accord en ce sens échoue d'ailleurs à se concrétiser seulement trois jours avant son assassinat[25],[26]. Kissinger aurait alors cherché à se venger des affronts répétés du roi, tandis que la CIA commençait à s'inquiéter de son leadership grandissant au sein du monde musulman. Quelques semaines avant son assassinat, Fayçal aurait reçu un télégramme d'une agence de renseignement occidentale lui annonçant que les États-Unis prévoyaient de le faire assassiner par un membre de la famille royale afin de le remplacer par le prince Fahd (lui-même associé au complot) comme dirigeant effectif du pays, son demi-frère Khaled ne devant assumer qu'un rôle de monarque en titre[27].

Les autorités saoudiennes, qui avaient initialement qualifié l'assassin de loup solitaire et de désaxé[28], prennent un temps cette théorie du complot au sérieux et se mettent alors à enquêter sur le passé américain de Fayçal ben Moussaïd. Elles s'intéressent en particulier à son ex-petite amie de Los Angeles, Christine Surma, cherchant à connaître l'étendue de son influence sur lui, son appartenance ou non à la communauté juive ou encore ses liens avec une éventuelle conspiration sioniste. L'intéressée, élevée dans le luthéranisme à La Porte (Indiana), nie publiquement être Juive ou faire partie d'un complot sioniste[29]. Toutefois, après l'exécution de Fayçal ben Moussaïd, elle dépeint « le nouvel intérêt affiché des Saoudiens pour la paix avec Israël » comme une conséquence positive de l'assassinat du roi Fayçal, ajoutant qu'« il [Fayçal ben Moussaïd] a fait le job [en assassinant le roi Fayçal], son objectif pour le faire a été atteint »[8]. À l'inverse, selon le biographe d'Ahmed Zaki Yamani, Jeffrey Robinson (en), « il était un fervent antisioniste et disait fréquemment à ses amis américains que sa propre famille était trop faible sur la question d'Israël. »[30]

Hypothèse du complot rachidite

Une autre théorie du complot soutient que l'assassinat du roi Fayçal s'inscrit dans une vengeance dynastique menée par la branche maternelle des princes Khaled et Fayçal ben Moussaïd. Leur mère, Watfa, étant la fille du dernier émir rachidite de Haïl, Mohammed ben Talal Al Rachid, vaincu (en) par Ibn Saoud en 1921, l'acte viserait à régler un contentieux historique entre les Rachidites et les Al Saoud. Cette théorie s'appuie notamment sur la détention prolongée de l'oncle maternel de Fayçal ben Moussaïd, Moutaïb Al Rachid, avant que celui-ci ne soit relâché faute de preuves de son implication[31].

Procès

Alors qu'un communiqué de la famille royale avait initialement présenté le prince Fayçal ben Moussaïd comme mentalement dérangé, un collège de médecins le déclare finalement maître de ses facultés mentales et apte à être jugé[5],[8]. Il est condamné à mort par un tribunal islamique peu de temps après[32]. Le roi Khaled, demi-frère et successeur du roi Fayçal, approuve le verdict[8].

Le , en milieu d’après-midi, Fayçal ben Moussaïd, vêtu d'une robe blanche et les mains liées dans le dos, est conduit de la prison située derrière le palais du gouvernement jusqu'à la place Dira (en). Là-bas, un responsable du tribunal lui lit la sentence, avant d'implorer la miséricorde divine en sa faveur. Au moment de s'agenouiller, Fayçal ben Moussaïd reçoit un coup de bâton d'un garde. Une fois à genoux, il est décapité d'un seul coup d'épée par un bourreau afro-saoudien devant une foule de 10 000 personnes. Le prince Salmane, alors gouverneur de la province de Riyad, est le seul membre de la famille royale à assister à l'exécution, qui a lieu vers 16 h 30[8],[11]. La tête tranchée de Fayçal ben Moussaïd est exposée sur un piquet pendant une quinzaine de minutes[30], puis placée avec le reste de son corps sur une civière afin d'être enterrée dans une tombe anonyme (en), selon le même rite islamique simple que celui accordé au monarque assassiné[8].

Notes et références

Notes

  1. ↑ Propos tenus dans la Map Room de la Maison-Blanche, en présence de : James Schlesinger, secrétaire à la Défense ; William Colby, directeur de la CIA ; Thomas Hinman Moorer (en), chef d'état-major des armées ; Kenneth Rush, secrétaire d'État adjoint ; et Brent Scowcroft, conseiller adjoint à la sécurité nationale[17],[18].
  2. ↑ L'évocation de l'option militaire n'est pas qu'un coup de bluff de la part de Kissinger, des documents top-secrets du MI6, déclassifiés depuis, indiquant que les États-Unis et le Royaume-Uni se préparaient effectivement à envahir l'Arabie saoudite[20].
  3. ↑ Par cet accord, l'Arabie saoudite s'engage à financer la dette publique des États-Unis en convertissant une partie de ses dollars (seule monnaie désormais acceptée par le royaume pour ses transactions pétrolières) obtenus via l'exportation du pétrole en bons du trésor américains. En échange de quoi, les États-Unis accordent une protection militaire renforcée à l'Arabie saoudite et continue d'acheter son pétrole malgré l'augmentation drastique du prix du baril[23],[24].

Références

  1. ↑ Robinson 1989, p. 143.
  2. (ar) « وزير النفط الكويتي السابق عبدالمطلب الكاظمي ضيف حديث العمر الجزء الأول » [« L’ancien ministre koweïtien du Pétrole Abdel Mottaleb al-Kazimi invité de Hadith Al-Omr première partie »], sur YouTube,‎ (consulté le )
  3. (ar) « الصندوق الأسود: عبدالمطلب الكاظمي - الجزء الاخير » [« La boîte noire : Abdel Mottaleb al-Kazimi - la dernière partie »], sur YouTube,‎ (consulté le )
  4. ↑ (en) « King Faisal of S Arabia assassinated », Bangladesh Post (bn),‎ (consulté le )
  5. (en) « SAUDI ARABIA: THE DEATH OF A DESERT MONARCH », Time,‎ (lire en ligne)
  6. (ar) Raed al-Khammar, « القبس تنشر وثائق الأرشيف الوطني البريطاني عن عام 1975 .. (16) اجتماع طارئ للحكومة البريطانية وارتفاع اسعار النفط وانخفاض مؤشر بورصة لندن .. اغتيال الملك فيصل في ديوانه بحضور الكاظمي ويماني » [« Al-Qabas publie des documents des Archives nationales britanniques datant de 1975 (16) : réunion d'urgence du gouvernement britannique, flambée des prix du pétrole et baisse de l'indice de la Bourse de Londres… assassinat du roi Fayçal dans son diwan, en présence d'al-Kazimi et de Yamani »], Al Qabas (en),‎ (consulté le )
  7. (ar) « حدث في مثل هذا اليوم: اغتيال ملك السعودية فيصل بن عبد العزيز » [« Ce jour-là dans l'histoire : le roi d'Arabie saoudite Fayçal ben Abdelaziz a été assassiné »], Al Ahdath Al Maghribia,‎ (consulté le )
  8. (en) AP, « Executed Prince's Head Hoisted on Stake and Displayed », Abilene Reporter-News (en),‎ , p. 3
  9. ↑ (ar) Louise Hidalgo, « العناق القاتل: قصة الملك السعودي الذي قتله ابن أخيه قبل 50 عاماً » [« L'étreinte fatale : l'histoire du roi saoudien qui a été tué par son neveu il y a 50 ans »], BBC,‎ (consulté le )
  10. ↑ (en) « 1975: Saudi's King Faisal assassinated », BBC News (consulté le )
  11. (en) Juan de Onis, « FAISAL'S KILLER IS PUT TO DEATH », The New York Times,‎ , p. 7 (lire en ligne)
  12. ↑ (en) Norman C. Walpole, Alexander J. Bastos, Frederick R. Eisele, Allison Butler Herrick, Howard J. John et Tura K. Wieland, Area Handbook for Saudi Arabia, Washington, D.C., U.S. Government Publishing Office, , 373 p. (lire en ligne), chap. 15 (« Public Information »), p. 185
  13. ↑ (ar) « شاهد .. فيديو قديم للراحل "أحمد يماني" يكشف سر ثروته وعلاقته بالملك فيصل وآخر كلمة قالها لحظة اغتياله » [« À voir... une ancienne vidéo du défunt Ahmed Yamani révèle le secret de sa fortune, sa relation avec le roi Fayçal et les dernières paroles qu’il a prononcées au moment de son assassinat »], sur al-marsd.com (consulté le )
  14. ↑ (ar) « العناق القاتل: قصة الملك السعودي الذي قتله ابن أخيه قبل 50 عاماً » [« L'étreinte mortelle : l'histoire du roi saoudien assassiné par son neveu il y a 50 ans »], sur Cedar News,‎ (consulté le )
  15. ↑ AP, « Motives for slaying offered », The Bowling Green Daily News (en),‎ , p. 5 (lire en ligne)
  16. ↑ (en) Iftikhar Balti, « Faisal bin Musaid: Nephew and Assassin of King Faisal », sur Infamous Incidents, (consulté le )
  17. ↑ (en) Andrew Scott Cooper, The Oil Kings : How the U.S., Iran, and Saudi Arabia Changed the Balance of Power in the Middle East, New York, Simon & Schuster, , 530 p. (ISBN 978-1-4391-5517-2, 1-4391-5517-8 et 978-1-4391-5713-8, OCLC 704973631, lire en ligne), chap. 4 (« Contingencies »), p. 134
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  19. ↑ Ibid., p. 921
  20. ↑ (en) Mark Hollingsworth et Sandy Mitchell, Saudi Babylon : Torture, Corruption and Cover-Up Inside the House of Saud, Édimbourg, Mainstream Publishing (en), , 269 p. (ISBN 1-84596-185-4 et 978-1-84596-185-5, OCLC 70765766, lire en ligne)
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  22. ↑ (en) APPENDICES : commission on the ORGANIZATION of the government FOR the conduct of FOREIGN POLICY June, 1975, vol. V : Appendices L-N, Washington, D.C., Bureau d'impression du gouvernement des États-Unis, , 274 p. (lire en ligne), p. 200
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  29. ↑ (en) « Saudi Prince's Girlfriend Denies That She Is Jewish », The New York Times,‎ (lire en ligne)
  30. Robinson 1989, p. 144-145.
  31. ↑ (en) Al-Rasheed 2021, p. 62
  32. ↑ (en) AP, « Faisal's assassin publicly beheaded », Kansas State Collegian (en),‎ (lire en ligne [txt])

Bibliographie

  • (en) chap. 11 « King Faisal’s Murder », dans Jeffrey Robinson (en), Yamani : The Inside Story, New York, The Atlantic Monthly Press, , 302 p. (ISBN 0-87113-323-7), p. 139-151. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
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