Bataille de Sagonte

Bataille de Sagonte
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Illustration de la bataille de Sagonte (France militaire : histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1837, 1838).
Informations générales
Date 25 octobre 1811
Lieu Sagonte, Espagne
Issue Victoire française
Belligérants
Drapeau de l'Empire français Empire français Drapeau de l'Espagne Royaume d'Espagne
Commandants
Louis-Gabriel Suchet Joaquín Blake y Joyes
Forces en présence
14 000 hommes 27 500 hommes
Pertes
720 à 1 000 tués ou blessés 5 681 à 6 000 tués, blessés ou prisonniers
12 canons

Guerre d'indépendance espagnole

Batailles

Campagne d'Aragon et de Catalogne (1809-1814)
Coordonnées 39° 41′ 00″ nord, 0° 16′ 00″ ouest
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Bataille de Sagonte

La bataille de Sagonte se déroula le près de la ville du même nom, en Espagne, dans le cadre de la guerre d'indépendance espagnole. Elle opposa les troupes françaises du maréchal Louis-Gabriel Suchet à l'armée espagnole du général Joaquín Blake y Joyes. L'affrontement se solda par une victoire française.

En , les forces de Suchet, qui avaient remporté plusieurs succès dans les régions orientales de l'Espagne, envahirent la province de Valence. Leur première cible fut le château de Sagonte, situé en surplomb de cette ville, dont elles cherchèrent à s'emparer par un coup de main. La garnison espagnole, sous les ordres du colonel Luis Andriani, repoussa néanmoins à deux reprises les assaillants, obligeant ces derniers à mener un siège en règle de la forteresse.

Pendant ce temps, Blake et son armée quittèrent Valence pour se porter au secours de Sagonte et affrontèrent en rase campagne les troupes numériquement inférieures de Suchet. L'attaque de Blake sur l'aile droite française tourna au fiasco et les soldats espagnols, abandonnant toute discipline, prirent la fuite. Le combat à la gauche du dispositif impérial fut plus longuement disputé, en partie du fait de la meilleure qualité des régiments espagnols engagés dans ce secteur du champ de bataille. La confrontation tourna finalement à l'avantage des Français et la quasi-totalité de l'armée de Blake fut mise en déroute.

La garnison de Sagonte, ayant perdu tout espoir d'être délivrée, capitula le lendemain de la bataille.

Contexte

Forces en présence

Alors que la guerre d'indépendance espagnole faisait rage depuis trois ans, l'armée française d'Aragon, sous les ordres du général Louis-Gabriel Suchet, s'empara des villes de Tortose le [1] et de Tarragone le de la même année. Lors de ce dernier siège, les Français tuèrent ou capturèrent 15 000 soldats espagnols, soit les deux tiers des forces présentes en Catalogne, au prix de 4 300 tués ou blessés dans leurs rangs. En récompense de la prise de Tarragone, Suchet fut élevé à la dignité de maréchal d'Empire par Napoléon Ier[2]. Alors que celui-ci était désireux de soumettre la province de Valence, les opérations dans ce secteur furent ralenties par la nécessité pour les Français de reprendre le château de Sant Ferran, près de Figueras, dont l'occupation par les Espagnols avait perturbé les lignes de communication impériales à la frontière franco-espagnole. Six jours après la reconquête de Figueras le , Napoléon ordonna à Suchet de marcher sur Valence. L'empereur français estimait que, compte tenu de la panique qui agitait selon lui les troupes espagnoles chargées de la défense de cette ville, la conquête de Valence serait chose facile, ce en quoi il se trompait[3].

D'après l'historien britannique Charles Oman, l'armée de Valence était, de toutes les armées espagnoles, celle dont la réputation militaire était la plus décriée, s'étant notamment montrée incapable de marcher au secours de Tarragone. En , son effectif était de 36 000 hommes, y compris la division de réserve composée de bataillons de formation récente (numérotés 3e) mais affiliés à des régiments plus anciens. L'encadrement de ces 3e bataillons souffrait néanmoins d'un sous-effectif chronique. Les seules formations à la valeur guerrière éprouvée étaient les divisions des majors-généraux Miguel Lardizabal y Uribe et José Pascual de Zayas y Chacón, qui avaient combattu à la bataille d'Albuera et que le général Joaquín Blake y Joyes, lors de sa prise de commandement de l'armée de Valence, avaient emmenées avec lui depuis Cadix[4]. Le commandement espagnol s'attendait également à bénéficier du concours de l'armée de Murcie, dirigée par le lieutenant-général Nicolás Mahy, pour s'opposer aux forces de Suchet, dont l'offensive prochaine ne faisait plus guère de doute[5].

L'armée d'Aragon, conduite par le maréchal Suchet, alignait pour sa part un effectif théorique de 50 000 soldats, dont 31 000 seulement participèrent en réalité à la campagne, déduction faite des malades et des garnisaires. À cela s'ajoutaient les 15 000 vétérans des divisions commandées par les généraux Honoré Charles Reille et Philippe Eustache Louis Severoli, déployés en Navarre et dans l'ouest de l'Aragon, qui furent placés sous les ordres de Suchet peu après le début des opérations[5]. À l'inverse, des 23 000 hommes que comptait l'armée française de Catalogne du général Charles-Mathieu-Isidore Decaen, aucun ne put se joindre à l'offensive contre Valence en raison du harcèlement constant des miquelets catalans. La division du général Georges Frère, forte de 7 000 baïonnettes, fut affectée par Suchet à la garde de ses axes de communication. Le maréchal tria en outre sur le volet 22 000 de ses meilleurs fantassins pour mener à bien sa mission et cantonna 6 800 de ses soldats les moins aptes au combat à la défense de ses lignes de ravitaillement. L'unique point faible des troupes françaises qui s'apprêtaient à marcher sur Valence étaient les 1 500 Napolitains de la brigade du général Claude Antoine Compère[6]. Le corps expéditionnaire de Suchet rassemblait enfin la quasi-totalité de la cavalerie et de l'artillerie de campagne disponibles[7].

Offensive française contre Valence

Le maréchal Louis-Gabriel Suchet, commandant les forces françaises.

La colonne de gauche de Suchet se dirigea vers le sud-ouest en empruntant la route du littoral depuis Tortose, où le train de siège et la majeure partie des approvisionnements français étaient entreposés. Ladite colonne, totalisant 11 000 soldats, regroupait la division d'infanterie du général Pierre Joseph Habert, la brigade d'infanterie du général Louis Benoît Robert appartenant à la division française du général Louis François Félix Musnier de la Converserie, presque toute la cavalerie et l'artillerie de campagne au complet. La brigade du général Florentin Ficatier, de la division Musnier, escortait l'artillerie de siège dont la progression n'était pas aussi rapide que le reste de la colonne. Musnier lui-même ne fit pas partie de l'expédition et se vit confier le commandement des garnisons disposées le long des lignes de communication françaises. La colonne du centre chemina en direction du sud par la route de montagne qui traversait Alcañiz et Morella ; forte de 7 000 hommes, elle était composée de la division d'infanterie italienne du général Giuseppe Federico Palombini et des Napolitains de Compère. Quant à la colonne de droite, formée des 5 000 baïonnettes de la division du général Jean Isidore Harispe, elle progressa vers le sud-est en partance de Teruel, également à travers les montagnes ; de toutes les composantes de l'armée de Suchet, elle était la plus exposée car la plus proche des troupes espagnoles de Blake[8].

Le général Joaquín Blake y Joyes, commandant les forces espagnoles.

Blake, de son côté, opta d'emblée pour une attitude défensive et exhorta ses hommes à ériger une ligne de retranchements et de fortifications en avant de Valence afin de protéger la ville. Il ordonna ainsi la construction d'une puissante forteresse à Sagonte, à environ trente kilomètres au nord de Valence. Le site choisi était une colline à l'abandon qui n'abritait, en , que les ruines de l'ancienne cité romaine de Saguntum jadis occupée par les Maures. Sur les conseils de l'officier britannique Charles William Doyle, des ouvriers espagnols remirent en état les murailles subsistantes en comblant les brèches avec des blocs de pierre prélevés sur les ruines environnantes. Le théâtre romain, jusqu'alors relativement préservé, fut démantelé pour mener à bien ces travaux. Le chantier était toutefois loin d'être achevé lorsque Suchet et son armée passèrent à l'offensive. Les 2 663 défenseurs de la place, commandés par le colonel Luis Andriani, étaient répartis en cinq bataillons, dont deux 3e bataillons de création récente. La garnison était en outre pourvue de 17 pièces d'artillerie, dont seulement trois canons de 12 livres et le reste de calibre inférieur. Une garnison espagnole de 1 000 soldats était également stationnée à Peníscola et une autre de 500 soldats à Oropesa del Mar[9].

Les trois colonnes de l'armée de Suchet s'ébranlèrent le . Deux jours plus tard, la colonne de gauche contourna Peníscola, ne laissant qu'un bataillon et quelques hussards pour surveiller la place, avant de dépasser les deux tours fortifiées à proximité d'Oropesa le . Le soir même, la colonne centrale aux ordres de Palombini fit sa jonction avec la colonne de gauche sans avoir rencontré de difficultés au cours de sa marche. Pendant ce temps, Blake dépêcha la division du général José Obispo pour barrer la route à la colonne d'Harispe à hauteur du défilé de Barraques mais le général français, ayant détecté la présence de ses adversaires, emprunta un autre itinéraire plus à l'est pour les éviter. Sa division descendit ensuite le cours du fleuve Mijares jusqu'à la côte pour se joindre aux deux autres colonnes. Le , l'armée de Suchet réunie au complet quitta Castellón de la Plana et, bousculant au passage un détachement de 500 soldats espagnols à Vila-real, arriva le lendemain sous les murs de Sagonte[10].

Siège de la forteresse de Sagonte

Le château de Sagonte, vu en 2006.

Le , les troupes françaises investirent le château de Sagonte en détachant la division Habert sur son flanc est et la division Harispe sur son flanc ouest. La cavalerie de Suchet, envoyée battre l'estrade plus au sud, parvint à 10 km de Valence sans rencontrer de résistance sérieuse. Enfin, la division de Palombini se positionna au nord-ouest pour prévenir toute tentative des Espagnols d'interférer avec les opérations de siège[11]. Suchet était conscient de la difficulté de s'emparer de Sagonte, qui avait autrefois longtemps résisté aux assauts d'Hannibal[12]. S'étant aperçu de la fragilité des défenses du château et de la présence de deux brèches dans ses murs, il décida cependant de tenter un coup de main dans la nuit du 27 au . Deux colonnes, chacune forte de 300 volontaires tirés de la division Habert, furent chargées de mener l'assaut, soutenues par une troisième colonne de taille similaire postée à Murviedro, au pied de la colline sur laquelle se dressait le château. Un contingent de 2 000 soldats sous Habert se tenait prêt à exploiter une éventuelle percée. Afin de tromper la vigilance des défenseurs, une attaque de diversion contre un autre point de la forteresse fut confiée à six compagnies italiennes de la division Palombini. L'effet de surprise était, dans l'esprit de Suchet, crucial pour espérer emporter la décision[11].

Vue des ruines de l'amphithéâtre romain de Sagonte en 1811, par Louis Albert Guislain Bacler d'Albe. Le château est visible à l'arrière-plan.

Progressant furtivement dans l'obscurité, les troupes d'assaut françaises pénétrèrent dans une grande citerne à proximité du théâtre romain, distante d'une centaine de mètres seulement des deux brèches. Ce fut alors que, pour une raison inexpliquée, des coups de feu éclatèrent, de sorte que les assaillants, trop prématurément démasqués, trouvèrent les Espagnols sur leurs gardes[11]. Les Français n'en déployèrent pas moins plusieurs échelles contre le mur mais, confrontés au courage désespéré des défenseurs, tous leurs soldats parvenus en haut du mur furent tués et les échelles renversées. En dépit des efforts renouvelés des Impériaux, la garnison tint bon. L'attaque de diversion de Palombini, déclenchée à minuit, fut accueillie par un feu roulant, sans pour autant inciter les Espagnols à dégarnir leurs effectifs engagés dans le secteur principal des combats. La troisième colonne française, jetée à son tour dans la mêlée, ne rencontra pas davantage de succès. Les survivants n'eurent d'autre choix que de se replier en sûreté avant de définitivement battre en retraite sur ordre de Suchet. Le maréchal reconnut une perte de 247 tués ou blessés dans cette affaire mais une autre source fait état de 360 hommes hors de combat, dont 52 Italiens. Les Espagnols ne déplorèrent pour leur part que 15 tués et moins de 30 blessés[13].

Le général de division Pierre Joseph Habert.

Après cet échec, Suchet demanda à la brigade Ficatier et au train de siège, qui cheminaient lentement depuis Tortose, de le rejoindre, non sans avoir détruit au préalable les deux tours d'Oropesa. Tandis qu'une partie des forces françaises continuait de faire le blocus de Sagonte, une autre partie avait pour mission de contrer toute attaque espagnole venue de l'extérieur. En attendant l'arrivée de la grosse artillerie, les sapeurs français entreprirent d'aménager les positions des futures batteries et les rampes destinées à hisser les canons jusqu'au sommet de la colline. Blake, à la même époque, n'estimait pas ses soldats capables d'affronter en rase campagne les troupes aguerries de Suchet alors que Mahy, le commandant de l'armée de Murcie, se plaignait de ce que ses hommes n'avaient aucune confiance en leurs aptitudes guerrières. Dans ce contexte, Blake considéra que le seul moyen de contraindre son adversaire au repli était d'attenter à ses lignes de ravitaillement et il envoya dans ce sens la division Obispo à Segorbe pour y bloquer la route de Teruel. Les principaux dangers qui pesaient sur les arrières de Suchet furent cependant le fait de la guérilla[14].

Les guérilleros de Juan Martín Díez et de José Durán attaquèrent Calatayud et contraignirent ses défenseurs franco-italiens à se réfugier dans un couvent fortifié. Une colonne de secours de 1 000 soldats fut repoussée par les hommes de Díez et, après l'explosion de deux mines sous les murs du couvent, les 560 survivants de la garnison capitulèrent le . À cette date, les 7 000 baïonnettes de la division italienne de Severoli vinrent renforcer les troupes d'occupation françaises en Aragon, ce qui ranima l'enthousiasme de ces dernières. Pendant ce temps, assiégée par les 4 000 guérilleros de Francisco Espoz y Mina, la garnison d'Ejea de los Caballeros se fraya un chemin jusqu'à la colonne du colonel Ceccopieri, forte de 800 hommes, qui venait à sa rencontre. Ignorant la force de Mina, Ceccopieri décida ensuite de se porter au secours de la ville d'Ayerbe à la tête d'un bataillon du 7e régiment d'infanterie de ligne italien. Le , Mina tendit une embuscade aux Italiens, leur tua 200 hommes (dont leur commandant) et captura les 600 survivants. De là, Mina conduisit ses prisonniers jusqu'à Mutriku, sur la côte septentrionale de l'Espagne, et les remit à la frégate britannique HMS Iris. Ces revers n'étaient toutefois que de peu de conséquence pour les Français et ne détournèrent pas Suchet de la prise de Sagonte[15].

Infanterie de ligne et infanterie légère de l'armée du royaume d'Italie, par Richard Knötel.

Les autres tentatives de Blake visant à perturber les travaux de siège se soldèrent par des échecs. La division Obispo, postée à Segorbe, fut facilement délogée de cette position par la division Palombini et la brigade Robert tandis que, le , cette même brigade Robert et la division Harispe chassèrent les troupes du lieutenant-général Charles O'Donnell de Benaguasil, infligeant 400 pertes aux Espagnols contre une soixantaine dans leurs rangs. En vertu d'une rumeur selon laquelle des renforts français étaient en route depuis Madrid, Blake ordonna aux Murciens du général Mahy de se rendre à Cuenca où ils ne trouvèrent qu'un seul bataillon ennemi, lequel parvint à s'enfuir. Le , le train de siège de Suchet atteignit Oropesa, ce qui permit aux Français d'obtenir la reddition des 215 soldats espagnols abrités dans la première tour ; ceux qui défendaient la seconde tour furent évacués le lendemain par le HMS Magnificent. Le , le convoi de siège tant attendu se présenta enfin sous les murs de Sagonte. La brigade Ficatier qui l'accompagnait se vit aussitôt confier la défense de Segorbe, Oropesa et Almenara[16].

Les généraux Sylvain Charles Valée et Joseph Rogniat, respectivement commandants de l'artillerie et du génie de Suchet, arrivèrent en même temps que le train de siège. Il fallut quatre jours aux soldats français pour hisser les lourds canons jusqu'au sommet de la colline et les mettre en batterie. Étant donné la nature rocailleuse du sol, les Impériaux n'eurent d'autre choix que de transporter de la terre extraite en contrebas pour ériger des parapets. L'artillerie de siège commença à bombarder le . Dans l'après-midi du 18, canonniers et sapeurs rapportèrent la présence d'une brèche dans les défenses espagnoles à hauteur de la redoute du Dos de Mayo. En conséquence, Suchet décida qu'un assaut aurait lieu dans la soirée. L'opération, menée par 400 hommes de la division Habert avec l'appui des Italiens de Palombini, fut précédée d'un pilonnage massif de la brèche par les canons de siège dont le feu causa des pertes sensibles aux Espagnols. Ces derniers tinrent néanmoins leur position, empilant sacs de sable, objets et fournitures diverses pour tenter, tant bien que mal, de colmater la brèche. À 17 h, les hommes qui composaient la colonne d'assaut se ruèrent en avant mais ne pénétrèrent qu'à moitié dans la brèche avant d'être stoppés par un feu nourri. Les quelques soldats français qui réussirent à s'avancer au-delà furent abattus à coups de poignard ou de fusil. Devant l'échec complet de l'attaque, Habert ordonna très vite la retraite. Suchet fit état de 173 pertes mais le bilan réel était sans doute plus proche de 300 victimes[17].

À la suite de ce nouveau revers, Rogniat convainquit Suchet de mener le siège de la place en bonne et due forme. Les défenseurs n'en continuaient pas moins de résister farouchement et les Français perdaient quotidiennement 15 à 20 hommes à mesure que leurs lignes se rapprochaient des remparts de la forteresse. Dans le même temps, Blake ordonna à son subordonné Obispo de reprendre Segorbe, mais Suchet para à cette menace le en détachant Palombini à la tête de 4 500 Franco-Italiens pour dégager la route menant à Teruel. Sa mission accomplie, Palombini retourna auprès de Suchet le 24. Blake, que Mahy avait rejoint le après son expédition infructueuse sur Cuenca, se mit finalement en route le lendemain avec toute son armée pour porter secours aux défenseurs de Sagonte[18]. Sa stratégie visant à refuser tout engagement direct contre les forces françaises était très impopulaire à Valence et seule une bataille en rase campagne était dorénavant à même de lui éviter la perte de son commandement[19].

Déroulement de la bataille

Préparatifs

Le major-général José Pascual de Zayas y Chacón, commandant l'une des divisions d'infanterie de l'armée de Blake.

Le plan de Blake était le suivant : accrocher et fixer l'armée française avec son aile droite et écraser le flanc droit de l'ennemi avec le gros de ses forces. L'attaque sur la droite serait conduite par les vétérans des divisions d'infanterie de Zayas (2 500 hommes) et Lardizabal (3 000 hommes), soutenus par les 3 500 fantassins de la réserve valencienne sous les ordres du général Velasco, les 300 sabres du général Loy, les 800 cavaliers valenciens du général Caro et trois batteries d'artillerie. La gauche de Blake était, pour sa part, composée de trois divisions d'infanterie valenciennes aux ordres des généraux José Miranda (4 000 hommes), Pedro Villacampa (3 350 hommes) et José Obispo (3 400 hommes) ainsi que deux brigades d'infanterie de l'armée de Murcie conduites respectivement par le général Juan Creagh et le comte de Montijo (4 600 hommes en tout). La cavalerie, dirigée par le général San Juan, était scindée en deux brigades, l'une murcienne et l'autre valencienne, fortes respectivement de 800 et 900 chevaux. À cela s'ajoutaient 18 canons de campagne répartis en trois batteries. O'Donnell devait attaquer avec les troupes de Villacampa et Miranda tandis qu'Obispo menacerait l'aile droite française sur ses arrières. Mahy et San Juan s'avanceraient en soutien d'O'Donnell, la liaison entre ce dernier et Obispo étant assurée par deux bataillons de l'armée de Murcie sous le colonel O'Ronan. Au total, Blake prévoyait d'engager 10 500 soldats contre le flanc gauche de Suchet et 17 000 autres contre son flanc droit[20].

Averti de la présence de Blake, Suchet laissa quelque 4 000 soldats devant Sagonte, soit le 117e régiment d'infanterie de ligne de la division Habert et la brigade du général Éloi Charles Balathier de la division Palombini. Les Napolitains de Compère prirent position sur la route de Segorbe, en direction du nord-ouest. Face à l'armée de Blake, Suchet mobilisa 12 000 fantassins, 1 800 cavaliers et six batteries d'artillerie de campagne, pour un total d'environ 14 000 hommes. Bien que se battant à presque un contre deux, le maréchal français savait que ses troupes étaient, du point de vue qualitatif, bien supérieures à celles de son adversaire. Il posta la division Habert (2 500 hommes) sur son flanc gauche et la division Harispe (3 600 hommes) au centre. Les 2 000 fantassins de la brigade italienne du général Paul de Verbigier de Saint-Paul et 1 300 cavaliers formaient la réserve. Sur l'aile droite fut déployée la brigade Robert (2 500 hommes), le régiment de dragons italiens Napoleone du colonel Schiazzetti (450 sabres) et une batterie d'artillerie. Juste avant le début du combat, Suchet transféra sur sa droite le 44e de ligne (1 800 hommes) et le général de brigade Józef Chłopicki qui, plus ancien en grade que Robert, prit le commandement de l'ensemble. La gauche et le centre des Impériaux étaient disposés en bataille dans la plaine alors que la droite de Suchet garnissait les crêts des monts Sancti Spiritu[21].

Déroute de l'aile gauche de Blake

Le général de brigade Józef Chłopicki, commandant l'aile droite française.

Les hostilités s'engagèrent le , aux alentours de h du matin. Les deux bataillons espagnols d'O'Ronan, s'étant avancés contre la droite française, tombèrent sur la brigade Robert et furent repoussés. O'Donnell ordonna ensuite à ses deux divisions de descendre des collines de Germanel afin d'attaquer les troupes de Chłopicki. Alors que les Espagnols gravissaient les pentes de Sancti Spiritu, la division de Villacampa, placée à gauche, prit une légère avance sur celle de Miranda qui progressait à droite. En deuxième ligne se trouvait la cavalerie de San Juan et, plus en arrière encore, les Murciens de Mahy restés sur les hauteurs de Germanel. Les régiments espagnols parvinrent au contact de la ligne des tirailleurs français qui étaient sur le point de perdre pied lorsque Chłopicki déclencha brusquement son attaque. La brigade Robert chargea les soldats de Villacampa et, profitant de l'effet de surprise, les refoula sans grande difficulté au bas de la pente. Les dragons de Schiazzetti, rangés entre les cinq bataillons de Robert et les deux bataillons du 44e de ligne, dévalèrent également la colline pour s'engouffrer dans la brèche qui séparait les deux divisions valenciennes et se rabattre ensuite sur le flanc gauche des troupes de Miranda ; décontenancés par l'échec de Villacampa et l'apparition des dragons italiens sur leur gauche, ces dernières prirent la fuite en direction de la vallée. Sur ordre d'O'Donnell, les cavaliers de San Juan s'ébranlèrent afin de protéger l'infanterie tandis que Mahy, jugeant le péril, poussait ses troupes en avant en vue de s'engager à son tour dans le combat[22].

Le 114e de ligne français à la bataille de Sagonte, le 25 octobre 1811.

Après ce succès retentissant, Chłopicki suspendit momentanément son offensive le temps de se rendre compte de la tournure des événements sur le reste du front. Les deux divisions d'O'Donnell, ramenées au bas de la colline, ne formaient plus à cet instant qu'une masse confuse. Schiazzetti, qui venait de reformer ses dragons, les lança sans plus attendre sur la brigade de cavalerie valencienne de San Juan. Les cavaliers espagnols, désemparés, tournèrent bride et s'enfuirent au grand galop, bousculant au passage les deux bataillons de tête du corps de Mahy. Ceux-ci se débandèrent, ce que voyant, Chłopicki repartit à l'attaque avec les sept bataillons dont il disposait. La déconfiture des forces d'O'Donnell se transforma alors en déroute totale, la brigade de cavalerie de Murcie et deux brigades d'infanterie supplémentaires se joignant à la débâcle. Toute l'aile gauche espagnole évacua promptement le champ de bataille en désarroi, à l'exception de deux bataillons appartenant respectivement aux régiments Cuenca et Molina que Mahy avait désignés pour assurer l'arrière-garde. Les pertes de l'armée de Blake dans ce secteur ne dépassèrent pas 400 tués ou blessés mais quelque 2 000 soldats espagnols et une poignée de canons furent capturés par les Impériaux. La division Obispo, intervenue trop tardivement dans le combat, se replia quant à elle vers le nord en compagnie des bataillons d'O'Ronan[23].

Engagements sur la gauche et le centre français

Plan de la bataille de Sagonte (José Gómez de Arteche, Atlas de la Guerra de la Independencia, 1837).

Alors que les affrontements sur l'aile gauche de Blake tournaient à l'avantage des Français, la droite espagnole se porta à son tour en avant. Le général Habert, qui lui faisait face, avait éloigné sa division du rivage afin de ne pas être bombardé depuis la mer par les canonnières espagnoles. Un duel de mousqueterie ne tarda pas à s'engager entre la division Zayas, postée à la droite du dispositif de Blake, et celle d'Habert, sans grands résultats de part et d'autre. Au centre, une butte située entre les lignes des belligérants fut l'objet de la convoitise des Français aussi bien que des Espagnols ; les premiers à l'atteindre furent les fantassins de la brigade de tête de Lardizabal, commandée par le général Prieto. Ce dernier déploya aussitôt ses 1 500 soldats et une batterie d'artillerie pour défendre la butte. Suchet, bien décidé à reprendre ce point, massa pour ce faire — selon le principe de l'ordre mixte cher à la tactique napoléonienne — quatre bataillons du 7e de ligne, soutenus sur chaque flanc par le 116e de ligne et les Polonais du 3e régiment de la légion de la Vistule. Sur le flanc gauche d'Harispe prirent place deux escadrons du 4e hussards et un escadron du 13e cuirassiers. L'attaque des Impériaux força les hommes de Prieto à abandonner la butte, mais non sans avoir infligé de lourdes pertes à leurs adversaires. Le général de brigade français Marie Auguste Pâris fut blessé et Harispe perdit son cheval tué sous lui. Lardizabal engagea sa seconde brigade et une deuxième batterie contre les troupes d'Harispe, cependant que son flanc droit était pilonné d'importance par une batterie française[24].

Ce fut le moment choisi par les généraux Caro et Loy pour charger à la tête de leurs 1 100 cavaliers espagnols. En partie masquée par des arbres, cette attaque soudaine prit au dépourvu les trois escadrons français qui couvraient la gauche d'Harispe et ceux-ci furent mis en déroute. Les escadrons de Loy s'emparèrent dans la foulée de trois pièces d'artillerie et manquèrent de submerger le 116e de ligne qui eut tout juste le temps de se redéployer pour sécuriser, tel un angle, le flanc des Impériaux. Alors que les cavaliers de Caro pourchassaient leurs homologues français en fuite, Suchet prit conscience du danger et ordonna à Palombini de faire donner la brigade Saint-Paul afin de combler la brèche qui s'était formée dans son dispositif. Le maréchal courut ensuite chercher les deux derniers escadrons du 13e cuirassiers et les jeta dans le combat[24]. Les 350 cuirassiers français percutèrent de plein fouet la cavalerie espagnole et la dispersèrent ; Loy et Caro, qui s'efforçaient tous deux de rallier leurs hommes, furent grièvement blessés et capturés. Les cuirassiers sabrèrent sur leur chemin une batterie espagnole et ne furent arrêtés qu'à hauteur d'un ruisseau, le Picador, par le feu des canons de la réserve valencienne. La fusillade entre les divisions espagnole de Lardizabal et française de Harispe faisait, à ce stade de la bataille, toujours rage[25].

Retraite espagnole et fin de la bataille

Progressant dans le sillage des cuirassiers, les Italiens de Saint-Paul, après avoir repoussé ce qui restait de la cavalerie espagnole, tombèrent sur le flanc droit de Lardizabal, alors sans protection. La division de ce général, qui avait jusque-là fait preuve d'une tenue exemplaire au feu, craqua finalement sous la double pression exercée de front et de flanc par les Français. Quant à Blake, dont le quartier général et les réserves étaient très éloignés de la zone des combats, il n'intervint aucunement dans la gestion de la bataille ; comme le fit remarquer un membre de son état-major, son action se résuma à donner l'ordre d'attaque puis à laisser les événements suivre leur cours. Constatant la défaite des troupes de Lardizabal, Blake sortit néanmoins de sa léthargie pour ordonner le repli immédiat de son aile droite et superviser la retraite du reste de l'armée. Zayas, de son côté, tint Habert en échec suffisamment longtemps pour permettre au gros de ses forces de franchir le Picador[25].

Ne subsistait plus, dans le village de Puzol, qu'un bataillon du régiment des gardes wallonnes, qui servait au sein de la division Zayas. Un vif engagement eut lieu avec les troupes d'Habert à l'issue duquel les 400 survivants du bataillon furent faits prisonniers, mais leur résistance permit au reste des hommes de Zayas de s'échapper sans essuyer de nouvelles pertes. Les soldats de Lardizabal, dont le général avait interrompu la retraite pour les reformer à proximité de la réserve, n'eurent pas cette chance. Suchet, ayant profité d'une accalmie dans le combat pour remettre de l'ordre dans son dispositif, dépêcha le 4e hussards, à peine rallié, auprès de Chłopicki pour l'aider à rassembler les prisonniers. Il ordonna ensuite à son ultime réserve, le 24e régiment de dragons, de charger les Espagnols sur la route principale. Les dragons fondirent sur les rescapés de la division de Lardizabal, rompirent les quelques bataillons ayant conservé un semblant de discipline et s'emparèrent de deux canons ainsi que de quatre drapeaux[26]. Les Impériaux poursuivirent leurs adversaires vaincus sur 11 km[27].

Bilan et conséquences

Nom de la bataille de Sagonte inscrit sur l'arc de triomphe de l'Étoile, à Paris.

L'historien britannique Charles Esdaile considère Sagonte comme l'« une des plus extraordinaires batailles de la guerre de la péninsule » compte tenu de la disproportion des forces[28]. L'armée de Blake perdit environ 1 000 tués ou blessés, principalement dans les divisions de vétérans de Zayas et de Lardizabal. Les Français capturèrent en outre 4 641 prisonniers et 12 pièces d'artillerie. Le 2e régiment de Badajoz se vit, à titre d'exemple, amputer de 17 officiers et 521 hommes sur un effectif initial de 800 soldats, pour la plupart faits prisonniers. Chez les Français, Harispe et Habert déplorèrent la perte de 41 officiers lors de leur engagement contre les divisions de Zayas et de Lardizabal tandis que Chłopicki et Robert ne firent état que de sept officiers hors de combat. Suchet, comme à son habitude, modéra l'ampleur de ses pertes à 130 tués et 590 blessés[29]. Le maréchal reçut lui-même une blessure par balle à l'épaule[30]. Pour l'historien David Gates, les pertes espagnoles s'établissaient à près de 6 000 hommes et celles des Français à environ 1 000 tués ou blessés[27].

Le lendemain de la bataille, Suchet envoya un émissaire à Andriani pour demander la reddition du château de Sagonte. La garnison, qui avait assisté de ses propres yeux à la défaite de l'armée de secours, n'avait plus le cœur à prolonger davantage la résistance et Andriani fit donc hisser le drapeau blanc. Les tranchées de siège françaises s'étaient alors considérablement rapprochées des fortifications espagnoles et il est probable que la redoute du Dos de Mayo, réduite à l'état de ruine par les bombardements, aurait succombé au prochain assaut. Les 2 500 survivants de la garnison prirent le chemin de la captivité, sauf 200 d'entre eux jugés trop grièvement blessés ou malades pour être évacués de l'hôpital. La majorité des 17 canons de la forteresse étaient hors d'usage et presque à court de munitions, encore que les cartouches de fusil fussent toujours en assez grand nombre pour envisager de poursuivre la lutte[26].

Bien que victorieux, Suchet interrompit sa marche en avant plutôt que de se porter immédiatement sur Valence afin de parachever la déroute des 22 000 soldats démoralisés que comptait encore l'armée de Blake. Sa force combattante proprement dite n'alignait plus, en effet, que 15 000 hommes du fait des ponctions effectuées pour garnir le château de Sagonte, d'une part, et le détachement d'une brigade pour escorter les prisonniers espagnols vers l'arrière, d'autre part ; Suchet refusa par ailleurs de distraire la brigade Ficatier de la surveillance des lignes de communication françaises dont la préservation était indispensable à l'acheminement de ses vivres et de ses approvisionnements. Pour conquérir Valence, le maréchal désirait obtenir le concours des divisions de Severoli, qui relevait de son autorité mais était nécessaire à la défense de l'Aragon, et de Reille pour la participation de laquelle Suchet sollicita la permission de Napoléon. La réponse impériale, positive, ne lui parvint qu'en décembre[31].

Notes et références

  1. Smith 1998, p. 353.
  2. Smith 1998, p. 365.
  3. Oman 1996, p. 1-2.
  4. Oman 1996, p. 3.
  5. Oman 1996, p. 4.
  6. Oman 1996, p. 5-6.
  7. Oman 1996, p. 7.
  8. Oman 1996, p. 8-9.
  9. Oman 1996, p. 10-13.
  10. Oman 1996, p. 14-15.
  11. Oman 1996, p. 16-17.
  12. Hulot 2013, p. 1595.
  13. Oman 1996, p. 18.
  14. Oman 1996, p. 18-19.
  15. Oman 1996, p. 21-23.
  16. Oman 1996, p. 24-25.
  17. Oman 1996, p. 27-29.
  18. Oman 1996, p. 30-31.
  19. Oman 1996, p. 26.
  20. Oman 1996, p. 32-33.
  21. Oman 1996, p. 34-35.
  22. Oman 1996, p. 36-37.
  23. Oman 1996, p. 38.
  24. Oman 1996, p. 39-41.
  25. Oman 1996, p. 42-43.
  26. Oman 1996, p. 44-46.
  27. Gates 2002, p. 321-322.
  28. Esdaile 2003, p. 374.
  29. Oman 1996, p. 44-45.
  30. Hulot 2013, p. 1596.
  31. Oman 1996, p. 47-48.

Bibliographie

  • (en) Charles Esdaile, The Peninsular War : A New History, Londres, Penguin Books, (1re éd. 2002), 587 p. (ISBN 0-140-27370-0).
  • (en) David Gates, The Spanish Ulcer : A History of the Peninsular War, Londres, Pimlico, , 557 p. (ISBN 0-7126-9730-6).
  • Frédéric Hulot, Les grands maréchaux de Napoléon, Paris, Pygmalion, , 1706 p. (ISBN 978-2-7564-1081-4).
  • (en) Charles Oman, A History of the Peninsular War Volume V : October 1811 to August 31, 1812 : Valencia, Ciudad Rodrigo, Badajoz, Salamanca, Madrid, vol. 5, Mechanicsburg (Pennsylvanie), Stackpole, (1re éd. 1914), 634 p. (ISBN 1-85367-225-4).
  • (en) Digby Smith, The Greenhill Napoleonic Wars Data Book : Actions and Losses in Personnel, Colours, Standards and Artillery, 1792-1815, Londres, Greenhill Books, , 582 p. (ISBN 1-85367-276-9).
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