Blason (littérature)

Le blason est un type de poème populaire au XVIe siècle à la suite de l'épigramme du Beau Tétin de Clément Marot composée en 1535 (puis mise en musique par Clément Janequin et publiée en 1536). Son originalité repose sur un parti pris thématique : le poète s'attache à un détail anatomique du corps féminin et en développe l'éloge dans un jeu poétique brillant. En contrepoint apparaît rapidement le contre-blason qui prend le parti de la satire et du blâme[1].

La structure formelle n'est pas définie : il s'agit de poèmes assez courts (30-40 vers) en octosyllabes ou en décasyllabes placés dans un système en rimes plates où le poète démontre son esprit et sa virtuosité.

Origine

L'origine du genre remonte à la louange des chevaliers et à la description de leur écu armorié dans les tournois médiévaux : les hérauts d'armes avaient cette fonction comme dans Le Tournoi de Chauvency et on en trouve trace dans les romans courtois du Moyen Âge, par exemple dans Lancelot ou le Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes : « Ensi devisent et deboissent // Les armes de ces qu'il conoissent » (v. 5843-5844). Toutefois, le blason procède aussi du genre médiéval du dit, un poème de langue d'oïl narratif et didactique de forme variable qui prend parfois une forme satirique en dénonçant les vices des différentes catégories sociales comme chez Rutebeuf au milieu du XIIIe siècle.

À la fin du XVe siècle apparaît la dénomination de « blason » avec Le Grant Blason des faulces amours de Guillaume Alexis (1493, 1re édition en 1501). Il s'agit d'une controverse entre un moine et un gentilhomme sur l'amour et la prétendue dangerosité des femmes. Le long poème descriptif et argumentatif comporte cent vingt-six stances de douze vers dont la virtuosité technique est remarquable avec une structure originale : les huit premiers vers de chaque stance sont de quatre syllabes, les quatre derniers de huit ; les douze vers sont sur deux rimes qui se répartissent selon la structure AABAABBB ABBA[2]. Le ton est souvent satirique comme dans la stance 86 à propos des femmes[3] :

« Comme raisiné
Qui conglutine
Ce qu’elle agrappe,
Femme est encline
A la rapine,
Toujours attrappe ;
Ce qu’elle happe
Jamais n’eschappe » (v. 1033-1040)

Par ailleurs, l'évocation du corps féminin est un thème poétique traditionnel comme l'illustre un virelai d'Eustache Deschamps, poète du XIVe siècle (virelai 554, v. 14-17[4]) qui fait le portrait amusé du corps d'une jeune fille :

J'ai de bons reins, ce m'est vis, (= à mon avis)
Bon dos, bon cul de Paris,
Cuisses et jambes bien faites;
Suis-je, suis-je, suis-je belle?

ou Les regrets de la belle heaulmière de François Villon (milieu du XVe siècle) qui associe description physique et fuite du temps :

Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz,
Grand entr’œil, le regard joly,
Dont prenoye les plus subtilz ;
Ce beau nez droit, grand ne petiz ;
Ces petites joinctes oreilles,
Menton fourchu, cler vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?

Le blason anatomique

Du blason héraldique au blasons anatomique

Le terme "blason" vient du vocabulaire héraldique : il désigne à l'origine la description codifiée des armoiries, puis ce principe descriptif est déplacé vers le corps humain. Le blason anatomique reprend ainsi l'idée de décrire minutieusement un ensemble de signes, mais l'applique à une partie du corps féminin plutôt qu'à un écu ou des armoiries. Cette évolution permet de comprendre le fonctionnement du genre. Comme le blason héraldique décrit les éléments d'un écu, le blason anatomique isole un détail du corps et le transforme en objet d'analyse poétique. Le passage de l'héraldique à la poésie montre donc que le mot "blason" ne renvoie pas seulement à l'éloge, mais aussi à un mode de description précis, organisé et interprétatif[5].

Les travaux récents soulignent cette continuité entre le vocabulaire héraldique et les usages poétiques du blason. Michael Giordano rappelle notamment que le verbe "blasonner" signifie à la fois décrire et interpréter les éléments matériels et symboliques d'un écu, avant d'être utilisé en poésie amoureuse pou désigner la description détaillée des parties du corps féminin. [9] [5]

Naissance : Ferrare, 1535, Clément Marot

Exilé à la cour de Ferrare pour ses convictions protestantes, Clément Marot (1496-1544) invente le genre du blason moderne avec le poème du "Beau Tétin" (1535, publié en 1538 dans ses Épigrammes) qui apparaît comme un jeu poétique pétrarquisant qui systématise le portrait féminin en s'attachant à un point anatomique particulier (d'où le titre du recueil Blasons anatomiques du corps féminin publié en 1543). La dénomination du genre propre du blason s'appuie sur une identification a posteriori car les auteurs utilisent des termes variés pour désigner leurs poèmes : ode, hymne, ou épigramme par exemple[6]. Les théoriciens du temps précisent le genre, tel Thomas Sébillet dans son Art poétique publié en 1548, qui écrit : « Le Blason est une perpétuelle louange ou continu vitupere de ce qu'on s'est proposé blasonner... Autant bien se blasonne le laid comme le beau, et le mauvais comme le bon, témoin Marot, en ses blasons du beau et du laid tetin. Le plus bref est le meilleur, mesme il soit aigu en conclusions, et est plus doulx en rime plate et en vers de huit syllabes, encores que ceux de dix n'en soyent pas rejettez comme ineptes, ainsi que tu peux veoir aux Blasons du corps féminin, entre lesquels le Blason du sourcil est en vers de dix syllabes, comme sont aussi plusieurs autres. »

L'épigramme fondatrice du Beau Tétin est un poème assez court (34 octosyllabes) en rimes plates. Devant le succès du genre, Marot produit en 1536 le premier contre-blason Blason du Laid Tétin qui fait le dénigrement moqueur de son sujet. Les poètes du temps rivalisent en composant blasons (éloge) et contre-blasons (blâme) comme Maurice Scève (Blason du sourcil, 32 décasyllabes) ou Mellin de Saint-Gelais (blason de l’œil, 40 octosyllabes) regroupés dans un recueil intitulé Blasons anatomiques du corps féminin publié en 1543 et réédité en 1550 après la mort de Marot. Clément Marot félicite ses confrères poètes dans une épître qui résume cette mode poétique[7].

« Nobles esprits de France poétiques,
Nouveaux Phebus surpassans les antiques,
Graces vous rends, dont avez imité,
Non un tetin beau par extremité,
Mais un blason, que je feis de bon zelle
Sur le tetin d'une humble damoiselle.
En me suyvant, vous avez blasonné,
Dont hautement je me sens guerdonné,
L'un, de sa part, la chevelure blonde :
L'autre, le cueur : l'autre, la cuisse ronde :
L'autre, la main descripte proprement :
L'autre, un bel œil deschiffré doctement :
L'autre, un esprit, cherchant les cieux ouverts :
L'autre, la bouche, où sont plusieurs beaux vers :
L'autre, une larme, et l'autre a fait l'oreille :
L'autre, un sourcil de beauté non pareille... »

Caractéristiques du blason marotique

Le blason a une longueur limitée (30-40 vers), en octosyllabes ou en décasyllabes en rimes plates. Formellement, les blasons fonctionnent souvent par la partie du corps féminin choisie comme thème, d'où l'utilisation anaphorique de l'apostrophe. Exemple chez Marot :

Tetin refaict, plus blanc qu'un œuf,
Tetin de satin blanc tout neuf,
Tetin qui fait honte à la rose,
Tetin plus beau que nulle chose.

Le ton des blasons est varié : courtois, spirituel ou grivois, comme dans La joue d'Eustorg de Beaulieu

Très belle et amoureuse joue
Sur laquelle mon cœur se joue
Et mes yeux prennent leur repas

Il est aussi naturaliste et satirique dans les contre-blasons qui concerne le tétin, la main, la cuisse, la fesse, le pied (Exemple : « Tetin, dont le bout tousjours bave,/ Tetin faict de poix et de glus » (Marot, le "laid Tetin") ; « Et si au nez il y a quelque crote/ Convient à la main de l'ôter », (Charles de La Hueterie[8], le nez)) avec une utilisation régulière de métaphores (Exemple : Blason du ventre de Claude Chappuys).

Ventre qui jamais ne recule
Pour coup d'estoc ou bien de taille
En escarmouche ou en bataille »

Des sous-genres particuliers comme le blason animalier apparaîtront par la suite[9] (exemple : Rémy Belleau (1528-1577) Le ver luisant de nuit).

Jamais ne se puisse lasser
Ma Muse de chanter la gloire
D'un Ver petit, dont la mémoire
Jamais ne se puisse effacer :
D'un Ver petit, d'un Ver luisant,
D'un Ver sous la noire carrière
Du ciel, qui rend une lumière
De son feu le ciel méprisant.

Histoire éditoriale des Blasons anatomiques du corps féminin

Page de titre des Blasons anatomiques du corps féminin*, Paris, Charles L'Angelier, 1550*

Entre genre poétique et titre de recueil

L'expression "blasons anatomique" désigne à la fois une forme poétique et un objet éditorial. Julien Goeury souligne que le terme peut renvoyer soit à un type de poème, soit à un imprimé portant le titre de Blasons anatomiques. Cette distinction est importante pour comprendre l'histoire du genre : les blasons existent comme pratique d'écriture, mais aussi comme corpus construit et transmis par des recueils imprimés. Cette ambiguïté explique pourquoi l'histoire littéraire des blasons ne peut pas être séparée de son histoire éditoriale. Le genre se définit par ses caractéristiques poétiques, mais il prend aussi forme à travers les titres, les tables , les rééditions et l'organisation matérielle des livres qui le diffusent[10].

Le succès des blasons anatomiques entraîne rapidement la publication de recueils collectifs réunissant plusieurs auteurs de la Renaissance. l'édition parisienne de1543, publiée par Charles l'Angelier, constitue une étape importante dans la fixation du recueil des Blasons anatomiques du corps féminin. Elle est suivie de plusieurs rééditions au milieu du XVIe siècle, notamment en 1550 chez Nicolas Chrestien. Le recueil rassemble des poèmes consacrés à différente partie du corps féminin ainsi plusieurs contre-blasons satiriques.

Organisation et présentation du recueil

Le recueil présente une organisation anatomique des textes : les poèmes sont classés selon les différentes parties du corps féminin ("cheveux", "front", "œil", "bouche", "langue", etc.). Une table placée au début du volume répertorie ces différentes sections et témoigne de l'organisation éditoriale du livre[10][1]. Les éditions conservées des Blasons anatomiques du corps féminin comportent plusieurs éléments décoratifs caractéristique des imprimés poétiques du XVIe siècle : gravures sur bois, lettrines et encadrements ornementaux.

Circulation des textes

L'histoire éditoriale de Blasons anatomiques du corps féminin montre que le recueil connait plusieurs éditions au XVIe siècle. Avant l'édition séparée de 1543, les blasons semblent avoir circulé dans des formes plus instables, parfois annexées à d'autres recueils. La base Jonas signale par exemple une édition parisienne de 1536, attribuée à Denis Janot, où les blasons sont annexés à un volume contenant l'Hécatomphile d'Alberti et les Fleurs de poésie Françoise. Cette configuration montre que le corpus n'est pas encore entièrement fixé[11].

Principaux auteurs des blasons anatomiques

Les recueils de Blasons anatomiques du corps féminin rassemblent des textes composés par plusieurs poètes français du XVIe siècle. Parmi les auteurs les plus fréquemment associés au genre figurent Clément Marot, Maurice Scève, Mellin de Saint-Gelais, François de Sagon, Eustorg de Beaulieu, Charles de la Hueterie, Gilles d'Aurigny, Claude Chappuys et Jean de Vauzelles.

La présence de ces différents auteurs montre la diversité des écritures poétiques réunies dans les éditions collectives des Blasons anatomiques, les textes présentant des styles, des registres et des procédés rhétoriques variés, tout en conservant une même attention portée à la description anatomique et au travail formel du langage[12].

Le blasons anatomiques dans la culture de la Renaissance

Les blasons anatomiques s'inscrivent dans une culture de la Renaissance marquée par l'intérêt pour le corps. Le volume collectif Anatomie d'un anatomie montre que les blasons anatomiques peuvent être étudiés comme un objet culturel large, touchant à la poésie, à la médecine, à la philosophie et aux représentations morales du corps[13]. Cette perspective permet de dépasser une lecture uniquement littéraire du genre. Les Blasons anatomiques du corps féminin ne relèvent pas seulement de l'éloge poétique : ils participent aussi à une culture de corps et ses représentations au XVIe siècle. Leur succès montre que le blasonnement anatomique devient un lieu d'expérimentation poétique, mais aussi un espace où se croisent les pratiques littéraires, visuelles et savantes de la Renaissance[14].

Prolongements

Le genre s'est perpétué de manière souple en restant dans la veine traditionnelle du poème descriptif de la figure féminine. On rattache ainsi au genre du blason des sonnets du XVIe siècle de Ronsard comme "Marie, vous avez la joue aussi vermeille..." qui chante les différents éléments du visage de la femme[15] et ses seins, ou de Joachim du Bellay : "O beaux cheveux d'argent…" (1556) qui évoque le corps entier de la belle (visage, seins, cuisses...).

O beaux cheveux d'argent mignonnement retors !
O front crespe et serein ! et vous face dorée !
O beaux yeux de cristal ! ô grand'bouche honorée,
Qui d'un large reply retrousses tes deux bords !

Ou encore le poème de Paul Scarron (1610-1660), "Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine..." qui traite lui aussi du corps entier, ce qui est rare dans le blason marotique.

Vous faites voir des os quand vous riez, Heleine,
Dont les uns sont entiers et ne sont gueres blancs ;
Les autres, des fragmens noirs comme de l'ebene
Et tous, entiers ou non, cariez et tremblans.

Les siècles suivants offrent aussi des poèmes de même nature (évocation du corps féminin), que l'on qualifie fréquemment de blasons, par exemple La Courbe de tes yeux de Paul Éluard (1926), centré sur les yeux et le regard de la femme aimée :

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur
(...)
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

ou l'hymne d'André Breton (L'Union libre, 1931) :

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
À la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur

ou plus explicitement Georges Brassens, Le Blason, (1960-62) :

Ayant avecque lui toujours fait bon ménage,
J'eusse aimé célébrer, sans être inconvenant,
Tendre corps féminin, ton plus bel apanage,
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.

On utilise aussi le terme « blason » à propos de sujets animaliers comme pour Les Chats de Charles Baudelaire[16] ou encore Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée de Guillaume Apollinaire[17].

Articles connexes

Notes et références

  1. Julien Goeury. De quoi les blasons anatomiques sont-ils le nom ? Littérales 2020 ; 47 : 39-56.
  2. ↑ Notice de l'édition Genève 1867 [1]
  3. ↑ Texte Wikisource [2]
  4. ↑ Madeleine Jeay, Le commerce des mots: l'usage des listes dans la littérature médiévale (XIIe-XVe siècles), Droz, coll. « Publications romanes et françaises », (ISBN 978-2-600-01065-8), p. 373
  5. (en-US) Michael Giordano, « The Heraldic Shield and the Woman’s Body in the Blasons Anatomiques du corps féminin (1543) », Paragone Past and Present, vol. 2, no 1,‎ , p. 71–95 (ISSN 2476-115X et 2476-1168, DOI 10.1163/24761168-00201003, lire en ligne [archive du ], consulté le )
  6. ↑ [3]
  7. ↑ Notice de Paul Lacroix en 1880, page 149 [4]
  8. ↑ [5].
  9. ↑ Le Blason animalier dans la poésie française du XVIe siècle - Leslie O'Meara Thèse Paris IV, 2000 – compte-rendu dans Persée [6].
  10. ↑ Julien Goeury, « "De quoi les blasons anatomiques sont-ils le nom ?" », sur journals.openedition.org (consulté le )
  11. ↑ Section romane Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, « Notice de Paris, Blasons du Corps Fémenin », sur JONAS, Répertoire des textes et des manuscrits médiévaux d'oc et d'oïl, (consulté le )
  12. ↑ Section romane Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, « Notice de Paris, Blasons du Corps Fémenin », sur JONAS, Répertoire des textes et des manuscrits médiévaux d'oc et d'oïl, (consulté le )
  13. ↑ Julien Goeury et Thomas Hunkeler, Anatomie d'une anatomie: nouvelles recherches sur les blasons anatomiques du corps féminin, Droz, coll. « Cahiers d'humanisme et Renaissance », (ISBN 978-2-600-05864-3)
  14. ↑ Équipe de recherche Fabula, « J. Goeury, Th. Hunkeler (dir.), Anatomie d'une anatomie. Nouvelles recherches sur les blasons anatomiques du corps féminin », sur https://www.fabula.org, (consulté le )
  15. ↑ Sujet caduc, noble sujet: la poésie de la Renaissance et le choix de ses arguments Par François Cornilliat, lib; Droz 2009 [7]
  16. ↑ [8]
  17. ↑ Debon Que Vlo-Ve ? Série 4 No 1 janvier-mars 1998 pages 1-32 ...www.wiu.edu/
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