Bombardement de Namur

Le 18 août 1944 à 18h06, 18h12 et 18h27, la ville belge de Namur est bombardée par l’aviation alliée américaine, dans le cadre d’une opération visant à détruire un pont ferroviaire sur la Meuse, appelé pont du Luxembourg. 36 bombardiers du 351e Bombardment Group de la 8th USAAF larguent des bombes sur le centre-ville. Le pont visé ne sera pas touché. En revanche les quartiers ouest (Saint-Nicolas) sont dévastés : selon les sources, environ 300–330 civils sont tués et environ 600 grièvement blessés[1]. 632 bâtiments seront détruites ou lourdement endommagés et 1300 autres bâtiments seront sinistrés. Dix-huit soldats allemands sont tués dans le bombardement[2]. Ce bombardement a lieu quelques semaines avant la libération de Namur le 5 septembre 1944[3].
Contexte historique
À l’été 1944, les armées alliées avancent rapidement après le Débarquement de Normandie. Pour perturber les lignes de retraite allemandes, le « Transportation Plan » du haut commandement allié cible massivement les nœuds ferroviaires et les ponts de la Meuse. Ainsi, le 18 août 1944, la 8th USAAF bombarde sept ponts ferroviaires sur la Meuse à Yvoir (Houx), Namur, Huy, Seraing, Liège, Visé en Belgique et Maastricht aux Pays-Bas[4]. Le réseau ferroviaire de Tongres sera également visé. Namur sera la ville a payé le plus lourd tribut, Huy sera aussi largement meurtrie avec la perte de 81 civils[5].
Jusqu’alors Namur avait été touchée par dix raids au printemps 1944, quatre furent mortels causant un total de 33 victimes civiles sur cette période. Le pont du Luxembourg fut touché lors de deux de ces raids, les 8 mai et 12 mai 1944[6]. Il sera reconstruit par les allemands. N'étant pas touché par le bombardement américain du 18 août 1944, ce pont ferroviaire sera finalement dynamité par les allemands lors de leur retraite le 4 septembre 1944[7] et sera reconstruit après la fin de la guerre.
La Luftwaffe avait bombardé les quartiers Nord de la ville les 12 et 13 mai 1940[8], causant la mort de 32 civils namurois et de 36 soldats belges, 8 soldats français et un soldat britannique.
Déroulement du bombardement
Le 18 août 1944 en fin d’après-midi, une formation de bombardiers lourds Boeing B-17 « Flying Fortress » appartenant au 351st Bombardment Group (Heavy) de l’US Army Air Forces, basé à Polebrook (Royaume-Uni[2]).
La formation chargée de Namur comprend 36 appareils, répartis en trois groupes de 12 avions, qui décollent vers 14h45 (heure locale) depuis l’Angleterre. L’objectif assigné est le pont ferroviaire dit « du Luxembourg » franchissant la Meuse à Namur, point stratégique du réseau logistique allemand[2].
Selon le rapport officiel du bombardier de tête (« lead bombardier »)[9], la cible est correctement identifiée au début de la passe d’attaque et les conditions de synchronisation sont jugées satisfaisantes. Toutefois, à l’approche du point de largage, la zone est recouverte par une couverture nuageuse, empêchant toute acquisition visuelle précise de l’objectif.
Dans ces conditions, la procédure de bombardement est maintenue. Le système de visée Norden, couplé aux données météorologiques, est utilisé pour le largage. Le rapport précise que les bombes sont relâchées sans visibilité directe, afin d’éviter une seconde passe qui aurait risqué d’interférer avec une autre formation opérant dans le même secteur[9].
Le déroulement du bombardement s’effectue en trois vagues successives[2],[6]:
La première formation atteint Namur vers 18h06, à une altitude d’environ 7 650 mètres et à une vitesse proche de 365 km/h. Elle largue 60 bombes, ainsi que 12 bombes de forte puissance[6].
La deuxième formation survole la ville vers 18h12, à une altitude d’environ 8 030 mètres et une vitesse de 375 km/h. Elle largue 69 bombes.
La troisième formation intervient à 18h27, à une altitude d’environ 7 830 mètres et une vitesse pouvant atteindre 425 km/h, larguant 72 bombes.
Au total, 213 bombes, représentant environ 106,5 tonnes d’explosifs, sont larguées sur Namur en 21 minutes[10].
Le rapport opérationnel indique par ailleurs que :
- le pilote automatique de bombardement (C-1) est utilisé pendant la passe ;
- une manœuvre standard est effectuée au point initial (Initial Point) ;
- les résultats du bombardement ne peuvent être observés en raison de la couverture nuageuse ;
- le calcul de tir repose exclusivement sur les données météorologiques.
En conséquence, une part significative des bombes est larguée sans confirmation visuelle de la cible, ce qui entraîne une dispersion importante des impacts sur la ville de Namur elle-même, plutôt que sur l’objectif ferroviaire visé.
Contrairement à l’objectif assigné, le pont ferroviaire n’est pas détruit, tandis que plusieurs quartiers urbains sont durement touchés.
Dans son autobiographie publiée en 2005[11], l'un des pilotes, Ben F. Love, évoque l'évènement et indique que d'après ce qu'il a pu voir "nous avons complètement détruit le pont" ce qui semble indiqué que les pilotes n'ont peut-être pas été mis au courant de l'échec de leur mission.
Bilan humain et dégâts matériels
Les estimations du nombre de victimes civiles varient selon les sources, mais les historiens s’accordent généralement sur un bilan compris entre 300 et 330 morts, ainsi qu’environ 600 blessés graves. Les travaux de Jacques Piron[2] ainsi que de Dessart et Wilmotte[6] mentionnent des listes nominatives[12] totalisant environ 329 victimes civiles. Toutefois, ces auteurs soulignent que le chiffre exact ne pourra probablement jamais être établi avec certitude, en raison notamment de corps non identifiés ou disparus dans les décombres, de victimes décédées ultérieurement des suites de leurs blessures, ainsi que de décès déclarés en dehors de la commune.
Les victimes sont majoritairement concentrées dans le quartier Saint-Nicolas, situé à l’ouest de la ville, particulièrement touché par les bombardements. À ces pertes civiles s’ajoutent 18 militaires allemands tués. Plusieurs victimes non identifiées sont également recensées, notamment quinze personnes (dont des femmes et des hommes inconnus) inhumées au cimetière dit de Belgrade à Namur[12].
Certaines victimes ont marqué durablement la mémoire locale. Parmi elles figure Victor Valair, résistant impliqué dans la diffusion du journal clandestin L’Échasseur[13]. Le bombardement entraîne également la mort de plusieurs personnes cachées à l’Hospice d’Harscamp, dont trois femmes juives de la famille Sucholowsky. La tragédie de la famille Jaumotte, dont les quatre enfants périssent dans les bombardements avant que leur père ne se suicide peu après[14], reste également l’un des épisodes les plus marquants du drame.
Les dégâts matériels sont considérables. Les sources évoquent près de 2 000 bâtiments détruits ou gravement endommagés. Le quartier Saint-Nicolas est en grande partie dévasté, plusieurs îlots d’habitation étant entièrement détruits ou incendiés, notamment la rue Basse-Neuville qui est presque entièrement détruite.

Le centre urbain est également touché[15]. Parmi les lieux affectés figurent notamment la rue de Fer, principale artère commerciale de la ville, où furent éventrés l’Hôtel de Ville et le cinéma Eldorado; la place d’Armes et ses abords dont la Bourse de Commerce et le Beffroi; le couvent des Sœurs de Notre-Dame, l’hospice d’Harscamp, la place l’Ilon ou encore la caserne Léopold.
Les destructions entraînent également des transformations durables du tissu urbain. Certaines voiries disparaissent, comme la rue Brunswick, tandis que de nouveaux aménagements apparaissent après-guerre, notamment la rue de la Tour, qui met en valeur la tour Marie Spilar auparavant enclavée par des habitations.
Mémoire et postérité
Dans les jours qui suivent le bombardement, l’événement fait l’objet d’une exploitation immédiate par les autorités allemandes dans un contexte de propagande. La presse contrôlée publie des articles dénonçant les bombardements alliés. Ainsi, le quotidien La Province du 21 août 1944[16] évoque la destruction en ces termes : « Hier des gens heureux habitaient ces maisons, à présent ils sont “libérés” », ou encore « Au cœur de la ville, là où il n’y a aucun objectif militaire. N’est-ce pas le but favori des aviateurs anglo-américains? ».
Les autorités d’occupation organisent également des funérailles pour les victimes, auxquelles elles donnent un caractère officiel et solennel. Par ailleurs, des tracts circulent dans la population reprenant des slogans attribués à la propagande de l’époque, tels que « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs, tant pis si vous êtes un œuf ». L’origine exacte de ces documents — allemande ou issue de milieux collaborationnistes — n’est pas établie avec certitude[2].
Après la Libération, la mémoire du bombardement reste marquée par une certaine réserve quant à l’identification de ses auteurs. Ainsi, un article[17] publié par Vers l’Avenir le 18 août 1945 évoque la catastrophe sans mentionner explicitement l’origine américaine du bombardement. Plusieurs historiens ont par la suite relevé l’existence d’un tabou mémoriel relatif à l’implication des forces alliées, dans un contexte où celles-ci sont associées à la libération du territoire[18].

Les premières formes de commémoration adoptent une approche globale des pertes de guerre. Au cimetière de Namur (dit de Belgrade), un monument est érigé en hommage "aux victimes des bombardements de Namur 1940-1945", sans référence spécifique à l’attaque du 18 août 1944. De même, la paroisse Saint-Nicolas rend hommage aux victimes de ses rangs dans un monument dédié à l’ensemble des morts des deux conflits mondiaux[19].
La recherche historique locale contribue progressivement à une meilleure connaissance de l’événement. En 1994, le photographe et historien Jacques Piron publie l’un des premiers ouvrages consacrés spécifiquement au bombardement, intitulé Namur, une ville wallonne sous les bombes américaines, qui met en lumière l’origine et les circonstances de l’attaque.

En 2013, une première initiative visant à ériger un monument spécifiquement dédié au bombardement du 18 août 1944 est portée par Richard Dessart et sa grand-mère Jenny Tonon, témoin de l’événement[20]. Dans ce prolongement, une plaque commémorative est installée pour le 70e anniversaire du bombardement sur le bâtiment de la Bourse de commerce, lieu encore marqué par des impacts visibles du bombardement, et inaugurée en présence du gouverneur de la province de Namur, Denis Mathen.
Cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large de transmission de la mémoire, incluant la collecte de témoignages[21], de photographies et d’archives, diffusés notamment via des supports numériques[22] et des publications. Des visites guidées consacrées au bombardement sont également organisées par les services touristiques de la ville[23].
En 2019, des panneaux didactiques sont installés au cimetière de Namur, contribuant à une présentation historique documentée de l’événement auprès du public[24]. Ces dispositifs témoignent d’une évolution vers une mémoire plus explicite et contextualisée du bombardement du 18 août 1944.
Notes et références
- ↑ « Le 18 août 1944, le bombardement de Namur par l’aviation américaine faisait 330 morts - RTBF Actus », sur RTBF (consulté le )
- Jacques Piron, Namur, une ville wallonne sous les bombes américaines, Namur, Éditions Erasme,
- ↑ « Erreur tragique: il y a 75 ans, les Américains bombardaient Namur - RTBF Actus », sur RTBF (consulté le )
- ↑ « Monument et tombes des victimes du bombardement de Namur du 18 août 1944 », sur Hangar Flying, (consulté le )
- ↑ Cédric BLANCKAERT, « Il y a septante ans, les bombes s'abattaient sur Huy », sur lavenir.net, (consulté le )
- Richard Dessart et Bastien Wilmotte, Namur, le 18 août 1944, Namur, Namur Initiatives Citoyennes,
- ↑ « Critique historique », sur Fort de Saint Héribert (consulté le )
- ↑ EDA, « 12 mai 1940, les premières bombes tombent sur Namur », sur lavenir.net, (consulté le )
- 351st Bombardment Group (H), ''Bombardier’s Narrative for Mission of 18 August 1944'', APO 557, 18 août 1944, National Archives (NARA), États-Unis.
- ↑ « Une pluie de bombes américaines s'abattait sur Namur il y a 75 ans: Danillo a vécu cet enfer qui a tué 330 habitants », sur RTL Info, (consulté le )
- ↑ (en) Ben F. Love, Ben Love, My Life in Texas Commerce, Houston, Texas A&M University Press,
- Bastien Wilmotte, bastienwilmotte be, @bastienwilmotte, Richard Dessart rdessart.be, @RDessart, « Namur, le 18 août 1944. Témoignages, photos et archives récoltés par Richard Dessart et Bastien Wilmotte », sur Namur, le 18 août 1944. Témoignages, photos et archives récoltés par Richard Dessart et Bastien Wilmotte (consulté le )
- ↑ Thierry Sinte, « L'Échasseur, journal tué en août 44 », sur lavenir.net, (consulté le )
- ↑ « 75ème anniversaire du Bombardement de Namur », sur www.namur.be (consulté le )
- ↑ Belga, « Bombardement américain sur Namur: plaque commémorative », sur lavenir.net, (consulté le )
- ↑ « Namur frappée au cœur! », Journal "La Province", Namur, , p. 1 (lire en ligne)
- ↑ « Douloureux anniversaire. Le bombardement du 18 août 1944. », Quotidien Vers l'Avenir, Namur, (lire en ligne)
- ↑ Valentin Parmentier, « Le 18 août 1944, Namur sombrait sous les bombardements… américains : "Jamais nous n'aurions pu penser être en danger" », sur La Libre.be, (consulté le )
- ↑ « Monument aux Morts 1944 - Namur - Monument », sur RouteYou (consulté le )
- ↑ Richard Dessart, « Namur : le souvenir du bombardement du 18 août », sur lavenir.net, (consulté le )
- ↑ Alexis Seny, « Appel aux témoins du bombardement de 1944 », sur lavenir.net, (consulté le )
- ↑ « Namur, le 18 août 1944 »
- ↑ G.P, « Namur : ce 22 août, visite guidée sur le bombardement de 1944 », sur DHnet, (consulté le )
- ↑ SudInfo, « Bombardement de Namur: 2 tables didactiques seront inaugurées »,
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