Borgou (région historique)

Borgou
Localisation du Borgou en Afrique de l'Ouest
Localisation du Borgou en Afrique de l'Ouest
Pays Bénin et Nigeria
Principales langues Bariba
Cours d'eau Fleuve Niger
Ville(s) Boussa, Illo (en) et Nikki

Le Borgou ou Borgu est une région transfrontalière de l'Ouest du Nigeria et du Nord de la république du Bénin, foyer historique d'une confédération de royaumes d'Afrique de l'Ouest. Il est partagé entre l'Empire britannique et la France par la convention franco-britannique de 1898. Le Borgou est peuplé par les Bariba (ou Borgawa).

Histoire

Légende de Kisra

D'après la légende de Kisra, connue partout au Borgou, les petits royaumes du pays auraient été fondés par un héros du nom de Kisra, descendant supposé d'une dynastie du Kanem-Bornou, qui aurait émigré avec ses hommes de la ville de Birnine Kisra (la « ville de Kisra »), en Arabie[1]. La légende décrit son arrivée dans un Borgou désuni, avec une organisation clanique et des villages qui se battent parfois entre eux[2]. Les fils de Kisra auraient transformé ces sociétés en y fondant les royaumes de Boussa, d'Illo (en) et de Nikki : ils seraient ainsi à l'origine de l'aristocratie dominante des Wassangari[3].

Cette légende pourrait être l'écho d'une invasion ou d'une occupation du territoire par des guerriers montés à cheval au XVe siècle. La légende de Kisra agit ici comme un mythe fondateur, élément commun et fédérateur des communautés du territoire borgou[4],[5].

Confédération sous pression

Carte du Borgou et de ses voisins à la fin du XVIIIe siècle.

À partir de la fin du XVe siècle, la montée en puissance du peuple Nupe constitue une menace sérieuse pour le Borgou[6]. Lorsqu'ils écrasent l'empire voisin d'Oyo, l'alaafin Onigbogi (en) trouve refuge au Borgou. Bien que son successeur Ofinrin fonde par la suite une nouvelle capitale oyo à Igboho (en), les deux entités politiques conservent des liens forts et forment une coalition hostile aux Nupe, alignement qui joue un rôle majeur dans le développement d'une force de cavalerie oyo[7].

Dans les années 1490, le Borgou est attaqué par l'empereur songhaï Sonni Ali Ber, dont l'armée est mise en déroute à Gwangwarake. L'empereur Askia Mohammed l'attaque de nouveau en 1505, peut-être dans le but de convertir les Wassangari à l'islam[8] ou de contrôler les routes commerciales en développement dans la région[9]. Malgré de fortes pertes, les troupes songhaï occupent brièvement la capitale, où elles capturent des esclaves de haut rang pour les ramener à Gao[10],[8]. En 1558 et 1563, l'empereur Askia Daoud renouvelle l'assaut, dévastant la région[11].

Après l'effondrement de l'empire songhaï en 1593, l'empire d'Oyo se retourne contre ses anciens alliés et assujettit une grande partie du Borgou[12]. Cette vassalité perdure jusqu'en 1783, date où le Borgou, ayant défait l'Oyo à Gberegburu, recouvre une certaine indépendance sous le statut d'État tributaire (qu'il conservera jusqu'en 1818)[3],[8]. Au milieu du XVIIIe siècle, il essuie néanmoins une attaque du Dahomey, qu'il parvient à repousser[13].

Dans les années 1820, les djihadistes peuls, qui contrôlent la ville d'Ilorin, lancent des raids sur la capitale d'Oyo. L'alaafin d'Oyo s'allie au Borgou, également victime des djihadistes, pour tenter de les repousser[14]. Séro Kpéra II, roi de Nikki, mène un important contingent bariba à la guerre en 1837 et remporte un premier succès[15]. Mais la désunion au sein des contingents d'Oyo se solde par un désastre : Séro Kpéra est tué, de même que l'alaafin Oluewu et les chefs de Wawa et de Kaiama[16].

Le territoire ne tombe toutefois pas sous la coupe des Peuls, ce qui n'empêche pas cette défaite de contribuer à désunir les différents princes wassangari de la confédération[3],[17],[18]. À la fin du XIXe siècle, les Bariba sont divisés et affaiblis[18].

Période coloniale

Timbres coloniaux britanniques pour le protectorat du Nigeria du Nord, utilisés au Borgou et à Zungeru.

En parallèle, les deux grandes puissances coloniales de l'époque que sont la France et le Royaume-Uni étendent leurs empires en Afrique de l'Ouest, ce qui donne au Borgou une importance stratégique à leurs yeux. Les Français, soucieux de donner au Soudan un accès au golfe de Guinée, pénètrent depuis la côte à l'intérieur du Dahomey et proposent des accords aux royaumes locaux. De leur côté, les Britanniques souhaitent conserver leur mainmise sur les flux commerciaux du Bas Niger. L'administrateur George Taubman Goldie, de la Royal Niger Company — qui s'est vu conférer un rôle majeur par une charte du gouvernement britannique —, craint que l'arrivée des Français ne mettent en péril sa société.

Les forces britanniques, menées par Frederick Lugard, arrivent en premier au Borgou le , et signent un traité avec des émissaires du roi à Nikki quatre jours plus tard. Les Français arrivent plus de deux semaines après leurs rivaux, mais n'en parviennent pas moins à conclure un traité avec le roi lui-même, ce qui les conduit à contester celui des Britanniques. Les deux puissances ouvrent des négociations en 1896, mais l'intransigeance de Jules Méline empêche leur aboutissement[19].

Démonstration d'un cavalier bariba au festival Gaani.

Poursuivant donc leur entreprise coloniale, les Français entrent à Boussa en alors que Goldie y a des droits reconnus pour sa compagnie depuis 1885 et que la ville, située sur le fleuve Niger, est stratégique pour son activité. Joseph Chamberlain, ministre britannique des Colonies, se résout à faire intervenir l'armée, mais fonde sa stratégie sur le maintien de positions plutôt que l'affrontement direct : il ordonne à Lugard d'installer un établissement britannique à côté de chaque établissement créé par les Français. Périlleuse, car propice aux incidents, cette méthode est contestée par Lugard, qui ne peut toutefois que l'appliquer en 1898. C'est finalement le Premier ministre Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil qui met un terme définitif au projet, trop risqué pour des enjeux qu'il estime secondaires. La question sera donc réglée par voie diplomatique : le , une convention franco-britannique signée par les deux parties concède à la France le contrôle de l'Ouest du Borgou, qui lui donne accès au fleuve Niger. En contrepartie, la France renonce à ses ambitions sur l'Est, ce qui permet au Royaume-Uni de se passer de la Royal Niger Company pour s'assurer un vaste territoire — qui deviendra plus tard le nord du Nigeria[19].

La frontière exacte entre les sphères d'influence française et britannique divise le Borgou en deux[20]. La partie britannique du Borgou intègre le protectorat du Nigeria du Nord ; la partie française est rattachée à la colonie du Dahomey. Des postes britanniques, reliés par une route postale qui maintient le contact avec la Grande-Bretagne, sont établis le long du Niger et à Jebba (en), Zungeru, Lokoja et Illo[21].

Situation actuelle

Le taako, tenue traditionnelle du Borgou.

En dépit de la frontière coloniale, il existe toujours de nombreux échanges entre les petits royaumes du Borgou situés au Bénin et au Nigeria.

Trois royaumes prédominent : Boussa (dans l'actuel Nigeria), traditionnellement considéré comme le centre culturel du Borgou, Nikki (dans l'actuel Bénin), le centre politique, et Illo (en) (dans l'actuel État de Kebbi, au Nigeria), le centre commercial.

Le nom Borgu est aujourd'hui porté par une zone de gouvernement local de l'État fédéré de Niger au sein du Nigeria[22], tandis que le Borgou a le statut de département au sein de la république du Bénin[23].

Société

Organisation politique

Le Borgou est une confédération de royaumes dirigée par des membres de la classe politique wassangari qui s'unissent pour une défense mutuelle[5]. Les trois principaux royaumes sont Boussa, Illo (en) et Nikki. Boussa est traditionnellement considéré comme le centre spirituel du Borgou, Nikki comme le centre du pouvoir politique et Illo comme le centre commercial[24]. Le Borgou compte de nombreux autres États, dont ceux de Parakou, de Kaiama, de Kouandé, de Kandi et de Yashikeri[25]. L'unité de la fédération est renforcée par des légendes et des coutumes communes[17],[26].

Économie

La base de l'économie est l'agriculture, avec l'igname et le sorgho comme cultures de base[27]. Cependant, à partir du XVIe siècle, le Borgou devient un carrefour important pour les routes commerciales apportant la noix de kola de Gonjas et de l'empire ashanti aux royaumes haoussa, ce qui conduit à la diversification et à la monétarisation de l'économie locale[28].

Religion

Les Wassangari sont historiquement de fervents païens, acceptant à contrecœur la présence des Wangara musulmans et ne leur accordant aucun pouvoir politique[29]. Ce n'est qu'en 1920 que le premier prince wassangari, l'émir de Boussa, se convertit à l'islam[30].

Notes et références

  1. ↑ M. Izard et Joseph Ki-Zerbo, General History of Africa vol. V: Africa from the Sixteenth to the Eighteenth Century, UNESCO, , « From the Niger to the Volta », p. 352-3
  2. ↑ Adekunle 2008, p. 436.
  3. Encyclopedia of African History And Culture, Volume 3, (lire en ligne), p. 38
  4. ↑ Akinwumi 1999, p. 217.
  5. Adekunle 2008, p. 437.
  6. ↑ Akinwumi 2020, p. 163.
  7. ↑ Akinwumi 2020, p. 169.
  8. Adekunle 2008, p. 438.
  9. ↑ Adekunle 1994, p. 4.
  10. ↑ Gomez 2018, p. 238.
  11. ↑ Gomez 2018, p. 337.
  12. ↑ Akinwumi 2020, p. 190.
  13. ↑ Akinwumi, « The Oyo-Borgu Military Alliance of 1835: A Case Study in the Pre-Colonial Military History », Transafrican Journal of History, vol. 21,‎ , p. 159–170 (JSTOR 24520426, lire en ligne, consulté le )
  14. ↑ Akinwumi 2020, p. 382.
  15. ↑ Adekunle 2008, p. 439.
  16. ↑ Akinwumi 2020, p. 383.
  17. Akinwumi 1999, p. 219.
  18. Adekunle 2008, p. 442.
  19. Henri Wesseling, Le Partage de l’Afrique, Folio, , 840 p. (ISBN 978-2-07-042116-9), p. 399-408
  20. ↑ (en) Julius Adekunle, Politics and Society in Nigeria's Middlebelt: Borgu and the Emergence of a Political Identity, Africa World Press, (ISBN 978-1-59221-096-1, lire en ligne)
  21. ↑ (en) Ray Harris, « Northern Nigeria: The Illo Canceller and Borgu Mail », Cameo, vol. 14, no 3,‎ , p. 158-160.
  22. ↑ (en) Nicholas Kalu, « Borgu communities commend Tinubu for superhighway project », sur thenationonlineng.net, (consulté le )
  23. ↑ « Borgou », sur decentralisation.gouv.bj (consulté le )
  24. ↑ « Students.com », students.com (consulté le )
  25. ↑ Akinwumi 1999, p. 218.
  26. ↑ Adekunle 2008, p. 440.
  27. ↑ Adekunle 1994, p. 7.
  28. ↑ Adekunle 1994, p. 9.
  29. ↑ Adekunle 1994, p. 13.
  30. ↑ Adekunle 2008, p. 441.

Annexes

Bibliographie

  • Adekunle, « Borgu and Economic Transformation 1700-1900: The Wangara Factor », African Economic History, vol. 22, no 22,‎ , p. 1–18 (DOI 10.2307/3601665, JSTOR 3601665, lire en ligne Inscription nécessaire, consulté le )
  • Adekunle, « The Wasangari: Politics and Identity in Borgu », Anthropos, vol. 3, no 2,‎ , p. 435–445 (JSTOR 40467422, lire en ligne, consulté le )
  • Akinwumi, « Oral Traditions and the Political History of Borgu », Anthropos, vol. 4, no 1,‎ , p. 215–221 (JSTOR 40465704, lire en ligne, consulté le )
  • Ogundiran Akinwumi, The Yoruba: A New History, Indiana University Press, (ISBN 9780253051509)
  • Michael Gomez, African dominion : a new history of empire in early and medieval West Africa, Princeton, NJ, Princeton University Press, (ISBN 9780691177427)
  • (de) Richard Kuba, Wasangari und Wangara: Borgu und seine Nachbarn in historischer Perspektive, Hamburg 1996.
  • Jacques Lombard, Structures de type féodal en Afrique noire. Étude des relations sociales chez les Bariba, Paris 1965.
  • (en) Marjorie Stewart, Borgu and its Kingdoms, Lewiston 1993.

Articles connexes

  • Émirat de Borgou (en)

Liens externes

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