Caporalato

Le caporalato est un phénomène d’intermédiation informelle et illégal du travail à but lucratif mis en œuvre par un caporale, ou caponero (contraction de caporale et nero) lorsque celui-ci est d'origine migrante[1],[2]. Figure ancienne des campagnes italiennes, notamment dans le Mezzogiorno, le caporale tire sa force de sa capacité à mobiliser rapidement un nombre important de travailleurs et de travailleuses dans des secteurs dans lesquels les pénuries de main-d'œuvre peuvent être catastrophiques, en particulier l'agriculture maraîchère et l'arboriculture.

Cette photographie illustre la récolte manuelle de la tomate d'industrie telle qu'elle a lieu dans la plupart des régions d'Italie du Sud. A droite, le "caporale" (intermédiaire de main-d'œuvre) compte le nombre de caisses récoltées par chaque travailleur.

Largement dénoncé durant la dernière décennie par les syndicats (notamment la Flai-CGIL à travers l’Osservatorio Placido Rizzotto[3]) et les médias, qui pour beaucoup n'hésitent guère à parler "d'esclavage moderne" — un terme que réfutent généralement les ouvrier·e·s agricoles concerné·e·s, pour qui « le caporalato, c’est l’équivalent d’une agence de travail, qui elle aussi se paie sur ton propre travail »[1] – le phénomène du caporalato n'en demeure pas moins ambigu.

D'un côté, le caporale tire illégalement un profit du travail des autres. En tant qu'unique détenteur de l'accès au travail agricole pour des populations précarisées et marginalisées, généralement des femmes, des migrants ou les deux, la position de pouvoir qu'il occupe expose les hommes et les femmes travaillant sous ses ordres à de graves formes d’abus, largement documentées[4],[5]. Pourtant, la recherche souligne qu’il serait réducteur de rendre le caporale responsable de l'exploitation au travail dans les campagnes italiennes.

En effet, le caporale répond à un besoin réel des exploitants agricoles. Dans un contexte de spécialisation agricole, entraînant une fluctuation majeure des besoins en main-d'œuvre au cours de l'année, comme dans l'exemple de la tomate[6], et de destruction progressive des structures collectives de placement de main-d'œuvre, le caporale occupe une position que certains auteurs n’hésitent pas à qualifier de monopole[7]. Alors que les mobilisations politiques des ouvriers agricoles sans terre (les braccianti) avaient abouti à un contrôle du marché du travail agricole de la part des syndicats de travailleurs, l'interdiction progressive de ces pratiques a permis la résurgence d'une figure que l'on pensait disparue[8]. Ainsi, la permanence du caporalato dans les campagnes italiennes malgré la promulgation de différents textes législatifs visant à le combattre[9] met en lumière l'importance de son rôle dans le fonctionnement des filières agroalimentaires italiennes[10].

Plusieurs chercheurs estiment que la persistance du caporalato met en évidence les limites des politiques publiques mises en place pour combattre un phénomène qui contribue à l’approvisionnement en main-d’œuvre de filières agroalimentaires qui reposent structurellement sur une force de travail nombreuse, flexible et surtout faiblement rémunérée[11]. Certains auteurs évoquent l’hypothèse d’un encadrement légal de l’intermédiation de la main-d’œuvre agricole comme alternative aux politiques exclusivement répressives, dont les résultats en matière de condamnations demeurent limités[12].

Notes et références

  1. Romain Filhol, “Du « caporale » au « caponero ». L'intermédiation de main-d’œuvre agricole migrante en Italie du Sud”, Mélanges de l’École française de Rome - Italie et Méditerranée modernes et contemporaines [Online], 129-1 | 2017, URL: http://journals.openedition.org/mefrim/3333; DOI: https://doi.org/10.4000/mefrim.3333)
  2. Cristina Brovia, “Sous la férule des caporali”, Études rurales [Online], 182 | 2008, URL: http://journals.openedition.org/etudesrurales/8837; DOI: https://doi.org/10.4000/etudesrurales.8837)
  3. Letizia Palumbo, Maria Grazia Giammarinaro et al. "Le condizioni di lavoro e di vita delle lavoratrici agricole tra sfruttamento, violenza, diritti negati e forme di agency. In : VI Rapporto Agromafie e caporalato. Ediesse, Futura, 2022
  4. Alessandro Leogrande. Uomini e caporali: viaggio tra i nuovi schiavi nelle campagne del Sud. Feltrinelli Editore, 2016
  5. Marco Omizzolo (dir.), “Sfruttamento e caporalato in Italia. Il ruolo degli enti locali nella prevenzione e nel contrasto”, Rubbettino Editore, 2023
  6. Romain Filhol, “Squats, camps et « ghettos » de l’« or rouge » : production de tomates, migrations saisonnières et encampement des travailleurs agricoles migrants en Italie du Sud”, EchoGéo [Online], 74 | 2025, URL: http://journals.openedition.org/echogeo/30819; DOI: https://doi.org/10.4000/15prf
  7. Domenico Perrotta, "Vecchi e nuovi mediatori. Storia, geografia ed etnografia del caporalato in agricoltura", dans Meridiana, 2014, p. 193-220
  8. Francesco Di Bartolo. "Dalle lotte sociali alla globalizzazione delle rivolte: il movimento bracciantile nelle zone capitalistiche del Mezzogiorno". Meridiana: rivista di storia e scienze sociali: 77, 2, 2013, 175-201
  9. Notamment la loi n° 199 du 29 octobre 2016 intitulée « Dispositions en matière de contraste aux phénomènes de travail au noir, de l’exploitation du travail en agriculture et de réajustement salarial en agriculture », dite Loi Martina du nom de son ministre signataire.
  10. Raeymaekers T, Perrotta D (2022). Caporalato Capitalism: Labour Brokerage and Agrarian Change in a Mediterranean Society. THE JOURNAL OF PEASANT STUDIES, 0, 1-22 URL: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03066150.2022.2072213 [10.1080/03066150.2022.2072213]
  11. Maurizio Ambrosini, “Immigrant Work and the Production of Italian Agrifood: The Variants of Subordinate Integration”, Journal of Immigrant & Refugee Studies, URL: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15562948.2024.2424164#abstract DOI: 10.1080/15562948.2024.2424164)
  12. Romain Filhol, "Caporali et capineri dans l'encadrement de la main-d'œuvre agricole migrante en Italie". Dans Lavaud-Legendre B. (dir.), Externalisation de l'activité dans l'agriculture De l'opportunité migratoire aux risques d'exploitation ? Mare & Martin Ed., 2025
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