Cartel des gauches

Cartel des gauches
Image illustrative de l’article Cartel des gauches
Résultats des législatives françaises de 1924.

Fondation 1924
Disparition 1926
Élections concernées par l'alliance Élections législatives de 1924 (XIIIe législature)
Organisations politiques concernées Parti radical,
Section française de l'Internationale ouvrière,
Radical indépendant,
Parti républicain-socialiste

Représentation à l'Assemblée nationale
327  /  581

Le cartel des gauches est une coalition politique, constituée par des partis politiques de gauche et qui remporte les élections législatives de 1924 face au Bloc national. Les radicaux sont emmenés par Édouard Herriot, qui forme le gouvernement Herriot I, premier gouvernement du cartel. Plusieurs gouvernements se succèdent jusqu'en 1926, date à laquelle le cartel s'effondre et la droite revient au pouvoir.

Durant son existence, le cartel rassemble les radicaux indépendants, le Parti radical et radical-socialiste, le Parti républicain-socialiste auquel se joignirent des socialistes indépendants, et la SFIO. Les premiers députés communistes, élus en 1924, siègent dans l'opposition, tandis que les socialistes de la SFIO ne participent pas au gouvernement, de peur d'être accusés de trahir la gauche en s'alliant avec un « régime bourgeois ». Les socialistes ne font ainsi que soutenir les orientations politiques prises en cas de succès.

La coalition est reconduite aux élections législatives de 1932, regroupant les radicaux et les socialistes. Cependant, ces derniers posèrent en 1932 des conditions à leur participation, qui furent rejetées par les radicaux (les « conditions Huyghens »), ce qui entraina une majorité parlementaire fragile. Les socialistes ne participeront à l'action gouvernementale qu'à partir de 1936 dans la coalition du Front populaire. Le gouvernement de Front populaire étant d'ailleurs le premier de la IIIe République dirigé par les socialistes.

Histoire

Rapprochement de la SFIO et des radicaux (1919-1924)

La fin de la Première Guerre mondiale voit l'émergence du Bloc national, regroupement de partis du centre et de la droite française qui se coalisent afin de gouverner. Ce bloc occupe les fonctions gouvernementales de 1919 à 1924[1]. Cette alliance est permise par la présence du centre au sein de la coalition ; la SFIO, sortant de la guerre en position de force, avait alors refusé une quelconque alliance avec lui, conduisant ce dernier à se tourner sur sa droite[1].

Le congrès de Tours (1920) conduit toutefois à un changement de configuration politique à gauche. En effet, tandis que la majorité des adhérents votent l'adhésion à la IIIe Internationale et renomme le parti en SFIC, qui deviendra le Parti communiste français, la minorité des "reconstructeurs" autour de Blum refondent un parti nommé SFIO avec la majorité des élus[2]. Ce nouveau parti a dès lors la possibilité de s'allier avec les radicaux, qui occupent le centre-gauche et le centre de l'échiquier[1]. Des accords sont trouvés à l'occasion des élections sénatoriales françaises de 1921 et des élections cantonales françaises de 1922[3].

La dynamique d'une alliance des gauches est aussi favorisée par Paul Painlevé, qui fonde à l'automne 1921, la Ligue de la République, qui réunit la nouvelle génération d'élus radicaux et les républicains-socialistes. De plus, deux nouveaux journaux acquis à la cause républicaine sont créés : un quotidien (Le Quotidien) et un hebdomadaire (Le Progrès civique). De plus, les radicaux et les socialistes entretiennent des relations au sein de groupes tels que la Ligue des droits de l'homme et les loges maçonniques. Ainsi, comme au temps du Bloc des gauches (1902-1905), le rapprochement des gauches repose essentiellement sur la formation de comités locaux et sur le soutien de sociétés de pensée. Par ailleurs, les fonctionnaires officieusement organisés au sein de la Fédération des fonctionnaires de Charles Laurent, proche de la CGT, et tout particulièrement les instituteurs, soutiennent activement la constitution de la nouvelle coalition[4].

Les radicaux sont souvent très favorables à une alliance avec les socialistes, au moins pour éviter que la loi électorale ne les marginalise comme cela a été le cas à l'issue des législatives précédentes. Au congrès de Marseille, la SFIO approuve la formation d'un cartel purement électoral, dit « d'une minute », qui a vocation à permettre la victoire sans pour autant se compromettre dans une éventuelle participation à un gouvernement inséré dans le cadre des institutions bourgeoises[4]. L'alliance entre la SFIO et les radicaux est par conséquent une alliance de raison. Léon Blum écrit dans le Populaire, le 29 avril 1924 : « Dans un grand nombre de circonscriptions électorales, nous nous sommes mis d’accord pour coordonner ce geste de délivrance. Cela pourrait suffire pour l'instant présent. À chaque jour suffit sa peine... »[1]. Le cartel est officiellement lancé.

Le président de la République Alexandre Millerand, contraint à la démission par le cartel des gauches.

Campagne aux élections législatives (mars-mai 1924)

Les partis membres du cartel ne se mettent pas d'accord sur un programme national ; aussi la campagne électorale est-elle menée sur la base de quelques mots d'ordre à dimension générale : anticléricalisme, pacifisme, dénonciation de la pratique du pouvoir du Président de la République française, Alexandre Millerand, accusé de dériver vers le pouvoir personnel[5]. Ce dernier fait d'ailleurs paraître dans Le Matin, le 27 mars 1924, que « le chef de l’État ne saurait appeler au pouvoir qu’un cabinet résolu à continuer la politique suivie jusque-là [par le bloc national] », et que si le cartel gagnait, « le président de la République en tirerait immédiatement en ce qui le concerne les conséquences qu’il jugerait opportunes »[1].

Les Français connaissent certaines grandes orientations soutenues par les partis de gauche, comme l'opposition au retour des congrégations, les subventions à l'enseignement privé, le souhait d'amnistier des personnes condamnées pour délit d'opinion « défaitiste » durant la Première Guerre mondiale ou pour délit de grève (notamment plusieurs milliers de cheminots). Les professions de foi des candidats tendent au soutien à la Société des Nations ainsi, selon Jean-Noël Jeanneney, « rapprochement avec l’Angleterre et quelquefois la volonté que soit reconnu le régime des soviets (à la condition expresse seulement que soient indemnisés les souscripteurs d'emprunts russes qui ont été spoliés) ». Enfin, les candidats sont favorables à un impôt sur le revenu plus progressif et à la réduction ou la suppression de la taxe sur les bénéfices des entreprises[1]. Herriot soutient la mise en place d'un « système d’assurances sociales qui couvrirait maternité, maladie, chômage, vieillesse et décès » (Jeanneney)[1].

La campagne électorale menée par le cartel, formé dans 50 départements, soit 57 circonscriptions, reste très traditionnelle. Comme le remarque Jeanneney, les socialistes et les radicaux peuvent dans certains cas, au niveau local, se faire concurrence. C'est notamment le cas dans les circonscriptions où les socialistes savent être suffisamment forts pour ne pas avoir besoin de s'allier, et dans celles où les radicaux considèrent plus probable leur victoire en se tournant vers l'Alliance démocratique et son électorat de centre-droit (16 circonscriptions)[1]. Certains socialistes forment une alliance avec le PCF (3 circonscriptions). Les socialistes sont absents dans 21 départements, à défaut d'organisation ou à cause de la scission. Les radicaux ne peuvent donc pas s'allier aux socialistes dans une quarantaine de départements[5].

Victoire électorale (mai 1924)

Les élections législatives de 1924 ont lieu les 11 et 25 mai 1924. La participation est très forte, avec le taux d'abstention le plus faible depuis 1871 (16,9 %)[6]. Le cartel des gauches sort vainqueur, mais sa victoire est relative[1]. Les partis de gauche progressent de 4 points de pourcentage par rapport à 1919 pour atteindre 48 % des voix[1]. Mais la gauche dans son ensemble n'obtient qu'environ 4 200 000 voix (dont 875 812 pour les communistes, qui rejettent le cartel), contre plus de 4 530 000 pour les listes de l'ex Bloc national (dont les 1 020 229 voix des listes d'alliance radicaux-centristes). Ainsi, les listes du cartel stricto sensu obtiennent 2 644 769 voix, les listes homogènes de la SFIO 749 647 voix, soit un total de 3 394 416 suffrages pour les composantes du cartel dans leur ensemble[7]. Le cartel a principalement gagné des circonscriptions dans la France méridionale[1].

Minoritaire en voix, le cartel est en revanche la première force politique en nombre de sièges, profitant des divisions de ses adversaires. Il dispose de 287 élus : 104 socialistes (contre 52 en 1919), 139 radicaux (contre 86), et 44 républicains socialistes d'Aristide Briand et Paul Painlevé (contre 26). La majorité à la Chambre étant à 291, le cartel ne peut gouverner seul. Les députés du centre et de la droite, hostiles au cartel, ne sont que 233. Le mode de scrutin, qui leur avait profité en 1919, s'est finalement retourné contre eux[8]. Par ailleurs, les communistes passent de 13 à 26 sièges[1]. Comme ils ne soutiennent pas le cartel, ce dernier doit envisager de s'appuyer sur le groupe Gauche radicale, composé d'une quarantaine de députés hétérogènes qui pour certains sont favorables au cartel, et qui pour d'autres sont prêts à une alliance avec le centre-droit[1].

La Chambre des députés issue de l'élection comporte 140 avocats et 9 professeurs de droit[9]. Albert Thibaudet forge l'expression de « république des professeurs » pour désigner le triumvirat de normaliens composé de Léon Blum, Édouard Herriot et Paul Painlevé[10].

Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, 1924.

Prise de fonctions et démission du président de la République (mai-juin 1924)

Édouard Herriot, chef des radicaux, est le chef naturel du cartel ; aussi est-il confirmé par la Chambre comme président du Conseil[1]. Il n'a toutefois à son actif qu'une maigre expérience de gouvernement, comme ministre des Travaux publics sous le gouvernement Briand VI (1916-1917)[1].

La première action est alors de demander la démission du président Millerand. Le cartel reproche à ce dernier d'avoir cherché à étendre les pouvoirs du président au-delà de ce que la tradition de la « constitution Grévy » autorisait ; loin d'être un simple arbitre des institutions, Millerand avait pris parti en faveur du Bloc national lors de la campagne, en particulier lors de son discours d'Évreux ()[1]. Les députés du cartel ne pouvant provoquer de destitution du président, ils prennent la décision de faire chuter tous les gouvernements nommés par Millerand. Lorsque Millerand nomme Frédéric François-Marsal président du Conseil le 9 juin, les députés annoncent leur intention de renverser le gouvernement François-Marsal; c'est fait dès le lendemain. Le 11 juin, face à l'impossibilité de nommer un président du Conseil autre que venant du cartel des gauches, et refusant de nommer un président du Conseil issu du cartel, le président démissionne[1].

Le cartel espère l'élection de son candidat, Paul Painlevé, par la Chambre et le Sénat. Le Sénat, conservateur, fait pencher la balance au profit de Gaston Doumergue, proche du centre-droit, qui est élu le à 515 voix contre 309[1]. Un mois plus tard, c'est Justin de Selves, modéré et critique du cartel, qui est élu président du Sénat face au candidat des gauches Jean-Baptiste Bienvenu-Martin[1].

Formation du gouvernement Herriot I (juin 1924)

Entre mai et juin, Herriot entame des négociations pour déterminer si les socialistes (SFIO) participeront, ou non, au gouvernement. Il correspond avec Léon Blum à partir du 2 juin à ce sujet. Dans les jours qui suivent, une réunion entre radicaux et socialistes se conclut par la décision que la SFIO ne participera pas au gouvernement, mais le soutiendra politiquement[1]. Blum considère en effet que les socialistes ne sont pas encore assez puissants pour avoir une influence suffisante sur le gouvernement en formation, et que la participation au gouvernement dominé par les radicaux leur ferait courir le risque du discrédit en cas d'échec[1].

Le , Édouard Herriot forme le gouvernement Herriot I. Sur ses 18 membres (14 ministres, 4 secrétaires d’État), 13 appartiennent au parti radical ; les autres appartiennent à des groupes de gauche présents à la Chambre, ou ne sont pas affiliés à un parti (le général Charles Nollet, ministre des Armées)[1]. Afin de « rassurer les milieux d'affaires » (Jeanneney), Étienne Clémentel, qui a un passé ministériel durant la guerre, est nommé ministre de les Finances[1]. Une partie de l'opinion est déçue que les socialistes ne participent pas au gouvernement, alors qu'ils permettent à ce dernier de ne pas être renversés[1]. La Chambre vote la confiance au nouveau gouvernement le 19 juin[1].

Débuts du gouvernement Herriot I (juin 1924-janvier 1925)

Le gouvernement prend rapidement quelques mesures spectaculaires : transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon, amnistie des grévistes de 1920 et des hommes politiques condamnés pendant la guerre (Joseph Caillaux et Louis Malvy) création d'un conseil économique et social mais aussi l'autorisation pour les fonctionnaires de se syndiquer.

Il mène une contre-offensive laïque en matière d'enseignement. L'enseignement secondaire moderne (sans latin) est rétabli ainsi que le principe de la gratuité du lycée.

Il ne parvient pas à réviser les avancées politico-religieuses qui avaient été prises par le Bloc national. Il doit notamment, devant l'hostilité des milieux religieux, renoncer à supprimer l'ambassade au Vatican que le Bloc national avait créée. La hiérarchie catholique publie notamment en la Déclaration sur les lois dites de laïcité, qui condamne la laïcisation de la société française et appelle les catholiques à s'y opposer[11]. La volonté d'appliquer la loi de séparation des Églises et de l'État sur la laïcité en Alsace et en Moselle reste elle aussi lettre morte pour ne pas encourager des mouvements sécessionnistes et du fait de l'activisme de la Fédération nationale catholique. Les amnisties suscitent, pour leur part, l'hostilité de nombreuses associations d'anciens combattants et de la droite.

D'un point de vue économique, le gouvernement est mis en difficulté par l'arrivée à maturité d'un très grand nombre de titres de dette publique détenus par le public sur 1924 et 1925[1].

Le gouvernement décide la panthéonisation de Jean Jaurès, qui fait alors polémique. La cérémonie a lieu le 23 novembre. Si elle est au départ cadrée par le cartel des gauches, 50 000 militants communistes viennent rendre un hommage bruyant dans un cortège séparé. Il s'agit de la première grande manifestation communiste dans les rues de Paris. Elle provoque une tension dans les milieux bourgeois[1].

En décembre 1924, le gouvernement apprend, par le biais du second sous-gouverneur de la Banque de France, James Leclerc, que les autorités de la banque centrale ont falsifié depuis plusieurs mois les bilans de l'institution en vue de maintenir la confiance du public et des investisseurs dans le franc, sans en prévenir le gouvernement. Le plafond de circulation de la masse monétaire, 41 Md de francs, a en réalité été dépassé. Le gouvernement décide de ne rien faire[1].

En janvier 1925, Justin de Selves est réélu président du Sénat, battant le candidat soutenu par le cartel. Le nombre de parlementaires qui se rallie à la candidature de Justin de Selves croît par rapport à juin 1924, signe d'un glissement des sénateurs centristes vers la droite et contre le cartel[1].

Derniers mois et chute du gouvernement Herriot I (février-avril 1925)

En février 1925, le gouvernement se trouve dans l'obligation de décider de la suite à donner à la falsification des bilans de la Banque de France. Le conseil des régents, dominé par des banquiers privés actionnaires d'une banque centrale qui n'est pas encore publique, demandent la suppression d'obligations prudentielles en échange de leur silence ; le gouvernement ne peut l'accepter[1]. Comprenant le potentiel dévastateur du scandale à venir, le 14 février, Herriot et Clémentel invitent au ministère des Finances Léon Blum, Vincent Auriol et Albert Bedouce (SFIO), ainsi que des représentants des radicaux (notamment, Maurice Viollette, Louis Malvy, Lucien Lamoureux et Louis-Lucien Klotz), Paul Painlevé comme représentant du groupe républicain socialiste, et Louis Loucheur pour représenter la gauche radicale[1]. Il est décidé de céder à la demande du conseil des régents[1].

Parallèlement, la SFIO se montre de plus en plus pessimiste quant à la capacité du cartel à atteindre ses objectifs. Blum publie une lettre qu'il envoie en même temps à Herriot, dans laquelle il écrit : « De mois en mois, de semaine en semaine, les mesures indispensables — dont le gouvernement reconnaissait avec nous la nécessité [...] — ont été ajournées. Nous ne nous en étonnons pas outre mesure. Chaque fois que le Trésor avait surmonté une difficulté particulièrement pressante, ce répit, ce soulagement passager ramenait — par un effet naturel — l’espoir d’échapper à l’inévitable [...] C’est pour préserver la confiance que l’on a [...] évité de proclamer la vérité avec cet éclat retentissant »[1].

Le scandale des faux bilans de la Banque de France éclate le 9 avril 1925, lorsque la banque centrale publie une Situation mensuelle corrigée des falsifications qu'elle avait opérées les mois précédents, sans l'accord du gouvernement, en vue de protéger la valeur du franc. L'onde de choc médiatico-politique est telle que le gouvernement Herriot est censuré par la Chambre dès le lendemain, 10 avril 1925[12].

Succession de gouvernements (avril 1925-juin 1926)

Se succèdent alors les gouvernements de Painlevé en avril et octobre 1925 puis de Briand en , mars 1926 et juin 1926. Une véritable crise dans le milieu financier provoque la chute finale du cartel qui ne peut la résorber. Joseph Caillaux ayant demandé les pleins pouvoirs financiers pour enrayer la baisse du franc le , Herriot provoque la chute du gouvernement Briand le lendemain. La spéculation provoque la chute du franc ; chute qui cesse au retour de Raymond Poincaré, fort de la réputation acquise lors du « Verdun financier », engagé par lui pour sauver le franc en 1924, à la fin du Bloc national.

Chute (1926-1934)

Dès lors, les socialistes passent dans l'opposition. Le gouvernement Poincaré bénéficie d'une forte majorité : droite et radicaux. On assiste au retour d'un gouvernement de large coalition républicaine dit « d' Union nationale », à laquelle seuls les socialistes, communistes et nationalistes intransigeants ne participent pas.

Suites

La droite remporte les élections législatives de 1928 : il y a 329 députés de droite contre 285 pour la gauche. Comme à chaque élection les radicaux se présentent avec la gauche. En 1932, le second cartel remporte les élections, mais il n'y a pas de majorité de gauche associant radicaux et socialistes. Les socialistes posent leurs conditions (qui furent rejetées) à leur participation (les « cahiers de Huyghens », rédigés par Paul Faure, du nom du gymnase dans lequel s'était tenu le congrès socialiste). Les gouvernements se succèdent, dirigés par des radicaux alliés aux « modérés ». Cette majorité parlementaire, distincte de la majorité électorale, est fragile.

Herriot, ayant compris les leçons de son bref retour de 1926, s'oblige à laisser les hommes du centre droit prendre la direction de l'économie honorant ainsi la politique de déflation qu'ils mènent depuis le début de la crise de 1931. Il s'agit alors pour eux de diminuer les dépenses de l'État par une réduction du traitement des fonctionnaires espérant ainsi provoquer une réduction du déficit budgétaire et une baisse des prix. Cette politique offerte par le radical Herriot ne convient pas aux socialistes qui veulent une augmentation du pouvoir d'achat. Il y a donc un blocage des réformes économiques qui provoque, une fois de plus sous la Troisième République, la valse des ministères : se succèdent ainsi à la tête du conseil Édouard Herriot, Camille Chautemps, Édouard Daladier, Albert Sarraut

Cette période de grande instabilité aboutit à la crise du 6 février 1934.

Politiques menées

Politique étrangère

Le cartel des gauches abandonne la politique de rigueur vis-à-vis de l'Allemagne qui avait été la ligne poursuivie par Millerand et Poincaré[1]. Ne préparant pas ou mal ses réunions avec le Royaume-Uni, Herriot cède devant beaucoup des demandes de ce dernier. Notamment, il a accepté de revenir sur l'occupation de la Ruhr dans l'année, sans contrepartie forte[1]. Il a également abandonné le plan du Quai d'Orsay consistant à ce que la dette allemande ne fasse pas l'objet de virements entre l'Allemagne et les pays auxquels elle devait de l'argent mais une commercialisation sur les marchés financiers sous forme d'obligations échangeables ; cela aurait permis d'éviter que les États-Unis et le Royaume-Uni ne fassent pression par la suite pour négocier une réduction de la dette allemande[1]. Le cartel accepte le plan Dawes en , alors qu'il réévalue à la baisse les réparations que l'Allemagne devait à la France (les Allemands s'engagent à verser de 1 à 2 Md de marks-or à la France pendant cinq ans gagés sur leur compagnie ferroviaire et sur leur industrie).

Ayant reconnu l'URSS en , il propose à la Société des Nations (SDN) le « protocole de Genève » qui permettrait de faire reposer la sécurité française sur une organisation internationale qui arbitrerait les conflits. C'est un échec en raison du refus anglais dès la fin de l'année.

Enfin, la maladresse du général Maurice Sarrail, nommé par le Cartel, provoque en Syrie la révolte druze, difficilement reprimée par l'armée française, dont l'intervention est condamnée par l'opinion internationale.

Le Cartel des gauches soutient en outre le maréchal Pétain et provoque le départ du maréchal Lyautey durant la guerre du Rif. La coalition franco-espagnole et la guerre totale qui y est mené aura raison de la République du Rif le .

Politique économique

Le cartel ne bénéficie pas de l'appui des milieux économiques et financiers français. Certains banquiers, parfois présents ou influents au Conseil des régents de la Banque de France, soutiennent le cartel, comme Horace Finaly, mais ils sont rares. La Banque Rothschild se montre prudente et ne s'oppose pas au gouvernement[1]. Une rumeur raconte que la droite catholique serait en train de se concerter pour vendre collectivement ses titres de dette publique française[1].

Comme le rappelle Jeanneney, deux facteurs viennent considérablement modéré la spéculation menée par des investisseurs étrangers contre la France : d'une part, ces derniers ont essuyé des pertes financières importantes lors de la crise du franc de mars 1924, gagnée par le gouvernement ; d'autre part, les spéculateurs allemands et anglo-saxons sont satisfaits de la politique étrangère menée par Herriot, qui va dans leur sens[1]. La spéculation, appelée a posteriori mur d'argent, est donc intérieure. Le public craint que le gouvernement fasse défaut sur une partie de la dette publique, ou accroisse les impôts ; cela incite les épargnants à placer leur épargne dans des banques étrangères, notamment belges[1]. Jeanneney écrit que « [t]outes ces motivations sont fondées, pour dire le moins, sur un pessimisme patent quant à l'efficacité du gouvernement en place, et à vrai dire bien souvent sur une hostilité préconçue à son égard »[1].

Le ministre des Finances, Clémentel, prend la décision de conserver Georges Robineau à la tête de la Banque de France en juillet 1924, afin qu'il continue la politique financière des précédents gouvernements, à savoir la déflation en vue d'un retour à la valeur du franc de 1914. Si Pierre de Moüy, directeur général des fonds, lui conseille d'abandonner cette politique, néfaste en matière d'investissements et bloquant la reconstruction du pays, le gouvernement refuse par peur des réactions des marchés des changes[1].

Le cartel lance l'emprunt Clémentel, qui permet aux Français d'acheter des obligations de 500 francs à maturité de 10 ans, au taux d'intérêt réel de 8,6 % par an. S'il rapporte 4,9 Md de francs, il coûte plus cher au Trésor du fait de sa charge d'intérêts. Il ne permet pas de réduire la masse monétaire en circulation dans l'économie et est donc un échec[1].

Le cartel décide de ne pas prendre les décrets d'application qui auraient permis la mise en oeuvre des mesures de répression financière décidées par le Parlement sous le gouvernement Poincaré par la loi du 22 mai 1924, qui « oblige[ait] les exportateurs à rapatrier dans un court délai leurs avoirs à l’étranger », probablement par crainte des répercussions médiatiques et psychologiques[1]. En revanche, Clémentel fait mener des opérations de vérification de la conformité des banques au droit bancaire[1].

Le cartel des gauches échoue dans la politique financière. En effet, les socialistes voudraient remédier à la dette par l'adoption d'un impôt sur le capital, et notamment sur les profits réalisés pendant la guerre, tandis que la droite et une partie des radicaux, ainsi que les milieux financiers, y sont très hostiles.

Le cartel fait face à l'hostilité du conseil des régents de la Banque de France. Une fois alerté de la falsification des bilans de l'institution, le conseil des régents demande au gouvernement de supprimer l'obligation dite du bordereau de coupons, ou alors de le laisser révéler la falsification. Cette obligation, créée début 1924 sur l'initiative de Poincaré, oblige les banques à conserver une trace des intérêts qu'elles ont reçus des titres qu'elles ont en portefeuille, afin de pouvoir la présenter à l'administration fiscale à tout moment[1]. Herriot prend la décision de supprimer l'obligation[1]. En revanche, la loi de finances du 13 juillet 1925 contient une dispositif visant les investisseurs disposant de capitaux placés à l'étranger et qui les oblige à déclarer leurs titres[1].

Politique de laïcité

Le cartel des gauches arrive au pouvoir avec un discours fort sur la défense de la laïcité, dont le souhait d'étendre la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État à l'Alsace-Moselle sous régime concordataire[1]. La frange anticléricale du parti pousse à ce que la France revienne à la situation prévalant avant 1920, à savoir l'absence d'ambassade de France près le Saint-Siège. Finalement, comme le note Jeanneney, « [q]uand le cabinet tombera, rien ne sera réalisé des promesses sur le chapitre de la laïcité, mais elles auront suffi à donner à la droite le puissant renfort des inquiétudes et des passions cléricales »[1].

Postérité

L'historien Jean-Noël Jeanneney souligne que le cartel des gauches n'a pas laissé de trace dans l'imaginaire collectif français. Il soutient que l'« héritage [du cartel] est si mince qu’il n’a pu nourrir aucun mythe durable, aucune reconnaissance populaire instinctive et profonde »[1]. Il soutient que Clémentel a surestimé la puissance des agents des marchés des changes en 1924, alors usés par la crise monétaire du début de 1924, et aurait ainsi pu acter la rupture nécessaire avec la politique de déflation promue jusqu'alors[1].

Notes et références

  1. Jean-Noël Jeanneney, Leçon d'histoire pour une Gauche au pouvoir: la faillite du Cartel ; 1924-1928, Ed. du Seuil, coll. « XXe siècle », (ISBN 978-2-02-062446-6)
  2. Larousse, « Congrès de Tours »
  3. Mayeur 1984, p. 272.
  4. Mayeur 1984, p. 273.
  5. Mayeur 1984, p. 274.
  6. Mayeur 1984, p. 275.
  7. G. Lachapelle, Élections législatives du 11 mai 1924
  8. Mayeur 1984, p. 277.
  9. Jean-Michel Guieu, Les juristes au regard de l’historien. Le cas de l’engagement des professeurs de droit pour l’Union de l’Europe dans l’entre-deux-guerres, Institut Pierre Renouvin, 7 avril 2001.
  10. Michel Leymarie, Albert Thibaudet : « l’outsider du dedans », Presses Universitaires du Septentrion, (ISBN 978-2-7574-2268-7, lire en ligne).
  11. Philippe Portier, « L'Église catholique face au modèle français de laïcité », Archives de sciences sociales des religions, no 129 « La République ne reconnaît aucun culte »,‎ , p. 117–134 (ISSN 0335-5985 et 1777-5825, DOI 10.4000/assr.1115, lire en ligne, consulté le )
  12. Bertrand Blancheton, « Les faux bilans de la Banque de France dans les années  », dans Jean-Guy Degos (dir.), avec la collab. de Stéphane Trébucq, L'entreprise, le chiffre et le droit : itinéraires parallèles, itinéraires croisés (11e Journées d'histoire de la comptabilité et du management,  - , organisées par le Centre de recherche en contrôle et comptabilité internationale, IAE de l'Université Montesquieu-Bordeaux IV), Bordeaux, Université Montesquieu-Bordeaux IV, , 428 p. (ISBN 2-9524220-0-1), p. 73–89 [lire en ligne [PDF]].

Annexes

Bibliographie

  • Serge Berstein, Histoire du Parti radical, vol. 1 : La recherche de l'âge d'or, 1919-1926, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, , 486 p. (ISBN 2-7246-0437-7, présentation en ligne).
  • Serge Berstein, Histoire du Parti radical, vol. 2 : Crise du radicalisme, 1926-1939, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, , 666 p. (ISBN 2-7246-0461-X).
  • Serge Berstein, Édouard Herriot ou la République en personne, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, , 327 p. (ISBN 2-7246-0520-9, présentation en ligne).
  • Serge Berstein et al., Histoire du 20e siècle, la fin du monde européen, Paris, Hatier, 2004.
  • Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, Nouvelle histoire de la France contemporaine, vol. 12 : Victoire et frustrations, 1914-1929, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points. Histoire » (no 112), , 455 p. (ISBN 2-02-012069-0).
  • Bertrand Blancheton (préf. Christian Bordes), Le Pape et l'Empereur : la Banque de France, la Direction du Trésor et la politique monétaire de la France, 1914-1928, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Albin Michel histoire », , 501 p. (ISBN 2-226-12226-5, présentation en ligne).
  • Georges Bonnefous et Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, vol. 4 : Cartel des gauches et Union nationale (1924-1929), Paris, Presses universitaires de France, , 2e éd. (1re éd. 1960), VIII-412 p.
  • Jacques Chastenet, Histoire de la IIIe République, vol. 5 : Les années d'illusions, 1918-1931, Paris, Librairie Hachette, , 352 p.
  • Jean-Étienne Dubois (préf. Mathias Bernard), Leçon d'histoire pour une droite dans l'opposition ? Les mobilisations de droite contre le Cartel des gauches dans la France des années vingt, Bayonne, Institut universitaire Varenne, coll. « Collection des thèses » (no 114), , XV-597 p. (ISBN 978-2-37032-064-3).
    Thèse de doctorat en Histoire sous la direction de Mathias Bernard, soutenue le à Clermont-Ferrand 2, dans le cadre de Lettres, Sciences Humaines et Sociales, en partenariat avec Centre d'Histoire « Espaces et Cultures » (équipe de recherche) et de (CHEC) Centre Histoire Espaces et Cultures (laboratoire), lire en ligne.
  • Jean-Noël Jeanneney, Leçon d'histoire pour une gauche au pouvoir : la faillite du cartel, 1924-1928, Paris, Seuil, coll. « XXe siècle », (1re éd. 1977), 176 p. (ISBN 2-02-062446-X, présentation en ligne).
  • (en) Tony Judt, « The French Socialist and the Cartel des Gauches of 1924 », Journal of Contemporary History, vol. 11, nos 2/3 « Conflict and Compromise : Socialists and Socialism in the Twentieth Century »,‎ , p. 199-215 (JSTOR 260257).
  • Georges Lachapelle, Élections législatives du 11 mai 1924, résultats officiels, suivis de l'application de la R. P. départementale. La R. P. intégrale et le scrutin d'arrondissement, G. Roustan, 1924.
  • Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République, 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points. Histoire » (no 73), , 445 p. (ISBN 2-02-006777-3, présentation en ligne).

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