Chant cistercien
Le chant cistercien est le chant liturgique de l'Ordre cistercien, composé dans la première moitié du XIIe siècle[1] à partir du chant grégorien lors de la réforme cistercienne. Comme le chant grégorien, il se rattache au plain-chant.
Histoire et composition
Liturgie clunisienne et esprit de la réforme cistercienne
Au moment de la création de l'ordre cistercien par Robert de Molesme, la liturgie monastique occidentale est très marquée par la liturgie clunisienne. Celle-ci met l'accent sur le faste liturgique et les longs développements dans un but de louange, par exemple par l'ajout de psaumes aux offices, ou des litanies, des oraisons et des processions adventices[2]. La liturgie prévue par la Règle de saint Benoît s'est ainsi enrichie par des siècles de transmission monastique. Pour les réformateurs cisterciens, cet enrichissement est davantage un alourdissement superflu et une perte de la tradition.
Les réformateurs cisterciens mettent en avant au contraire une spiritualité plus pauvre, dont découle une architecture cistercienne épurée. Cette architecture va de pair avec une liturgie sobre et sans ornements, ce qui conduit à une réforme du chant utilisé pour les offices. Cette vitalité des débuts de l'Ordre monte la quête d'une identité monastique distincte de celle des bénédictins et en même temps ancrée dans les racines traditionnelles d'un chant grégorien des origines[3]. Elle reflète aussi le développement d'une mystique de la pauvreté née dans la suite de la réforme grégorienne, sans mésestime de la liturgie elle-même[2].
Réforme cistercienne du chant grégorien
Première réforme : répertoire cistercien primitif
La réforme cistercienne du plain-chant se déroule en deux temps. Les pionniers de Cîteaux gardent la liturgie pratiquée dans leur abbaye d'origine : au moment de la fondation de Cîteaux en 1098, la « chapelle de Molesme » est transférée à Cîteaux, et les manuscrits utilisés pour l'Office sont alors les mêmes que ceux de l'abbaye de Marmoutier[4]. Ni les statuts cisterciens, ni l'Apologie de saint Bernard adressée à Guillaume de Saint-Thierry ne traitent de musique, au contraire des autres arts (architecture, statuaire...)[5]. Le chant liturgique occupe une place particulière en ce qu'il consiste pour les cisterciens à mettre en valeur le texte liturgique : le chant liturgique fait pleinement partie de la liturgie et n'en est pas seulement le cadre[note 1].
La première réforme commence entre 1109 et 1113, lorsque Étienne Harding, abbé de Cîteaux, envoie des moines copier à Metz les manuscrits des antiennes grégoriennes et des hymnes ambrosiennes pour en restituer les mélodies originelles[6]. Metz est en effet considéré comme le siège de la tradition grégorienne. La tradition de Metz est plus conservatrice que celle de Cluny, adaptée par la réforme de Guillaume de Volpiano un siècle plus tôt[7]. De plus, la Règle de Saint-Benoît prévoit des hymnes ambrosiennes pour les offices, au moins laudes, heures médianes et vêpres[8], ce que les bénédictins avaient abandonné. La première réforme cistercienne s'apparente donc à un retour à la rectitudo regulae. Le rite cistercien primitif supprime les mémoires des saints, rétablit le chant de l'Alleluia pendant la Septuagésime et sépare les fêtes des saints (le sanctoral) des fêtes du Seigneur (le temporal)[2].
La première réforme se fait ainsi dans une optique de retour aux sources, afin de chanter selon les mélodies et textes originaux.
Seconde réforme
La seconde réforme cistercienne du chant a lieu vers 1140-1147, à un moment où la réforme cistercienne est plus assurée, après la période de fondation[6]. Les sources cisterciennes rapportent en effet que les moines trouvent les mélodies grégoriennes en usage corrompues par rapport à la tradition et souvent mal composées, les textes peu variés, les versets souvent répétitifs et peu adaptés aux répons[note 2]. Un chapitre général de l'Ordre décide donc d'une nouvelle entreprise de réforme, menée par Guy d'Eu (d), avec le soutien de Bernard de Clairvaux, aboutissant à la rédaction des Regule de arte musica signées par Guy d'Eu[9]. L'identité de Guy d'Eu n'est pas exactement connue, il s'agit probablement de l'abbé Guy de Cherlieu[10]. Les Regule de arte musica sont avant tout un traité théorique de musique. Il s'agit d'un retour par principe à l'application de la Règle, mais selon une exigence de rationalité où la musique doit correspondre aux lois qui régissent le monde. L'action de saint Bernard quant à elle est ici moins musicale que dans l'impulsion donnée à la réforme. Saint Bernard rédige la préface du nouvel antiphonaire ou Prologus in antiphonarium.
La seconde réforme comporte un travail de révision des textes, fait de manière cohérente : lorsqu'une variante textuelle (par rapport au texte messin) est introduite dans une pièce, elle l'est dans les éventuelles autres pièces qui présentent un texte identique[11]. Les changements textuels et mélodiques rapprochent alors les textes cisterciens de la tradition « latine » ou « ouest » du chant grégorien, là où la première réforme présentait une filiation avec la tradition « germanique » ou « est », du fait du recours aux manuscrits de Metz[11]. Ceci donnerait à la seconde réforme un but plus culturel que théorique, pour rapprocher la liturgie cistercienne de celle pratiquée à Molesme[12].
Esthétique et caractéristiques
Les Regule de arte musica développent une théorie musicale d'après laquelle composer ou modifier les mélodies. Les bernardins recommandent ainsi d'éviter toute ambiguïté modale. Le Si bémol est par conséquent plutôt à éviter, d'abord parce qu'il n'est pas une note naturelle mais une note altérée. Quand il est utilisé, il faut l'intercaler uniquement à l'extrémité du triton (au-dessus du La), pour éviter le triton. Les Regule envisagent un emploi du Si
dans n'importe quel mode, à condition que cela ne provoque pas dans le chant l'image d'un autre mode.
D'après les Regule, la tierce, le ton et le demi-ton sont des dissonances, là où la quinte, la quarte et l'octave sont consonantes. En ce qui concerne la composition d'une mélodie, les bernardins permettent un ambitus allant jusqu'à dix notes, au risque de ne pas pouvoir chanter la mélodie, avec une préférence pour un ambitus limité à huit notes, qui serait l'ambitus naturel d'une voix[9].
Bien des aspects de la réforme ont été préparés dans le contexte historique : les théories musicales des cisterciens par exemple se retrouvent déjà chez des théoriciens des Xe et XIe siècles[6].
Le chant cistercien se caractérise par une plus grande simplicité due à la suppression de certains mélismes grégoriens. Dans les antiphonaires cisterciens, on observe aussi une prépondérance des tierces mineures, tous modes confondus. L'époque bernardine de la seconde réforme remplace cependant la plupart des tierces, et systématiquement, par des intervalles de seconde, typiques des liturgies latines - notamment des manuscrits clunisiens[13]. Entre la première et la seconde réforme, la tendance, de tradition « germanique », qui consiste à doubler certains Ré et certains Fa, disparaît. Les formules de cadences et d'intonation changent, par exemple avec un remplissage de la tierce par la seconde (passer de la cadence médiane primitive ré-fa-mi-mi-ré à ré-mi-fa-mi-mi-ré)[11].
Progressivement, le culte des reliques et leur translation entraîne néanmoins la composition de nouvelles pièces du propre, et donc une complexification de ces pièces liturgiques[14].
Pratique contemporaine
Le concile Vatican II a entraîné le passage à la langue vernaculaire de la liturgie de certaines abbayes, et ainsi un abandon du répertoire cistercien traditionnel et la rédaction d'hymnes en français au sein de la Commission francophone cistercienne[15].
D'autres abbayes emploient toujours aux offices le chant cistercien latin, telles que l'abbaye de Boulaur[16], l'abbaye Notre-Dame-des-Neiges[17], l'abbaye de Rieunette[18], l'abbaye de Heiligenkreuz[19].
L'Ordre cistercien, sous la direction en particulier de l'abbaye de Heiligenkreuz, en Autriche, travaille à l'édition d'un nouvau graduel cistercien à partir de l'étude des manuscrits[20],[21].
Notes et références
Notes
- ↑ « La relation de la musique à l’architecture, toutes deux arts des nombres et toutes deux actrices dans la célébration cathédrale ou monastique, est certaine, mais si l’église est le lieu de l’acte liturgique, le chant est liturgie. » (Maître 1995, p. 59).
- ↑ « Mais ces envoyés trouvèrent que les choses étaient bien loin d'être ce qu'on leur avait dit. L'antiphonier examiné avec soin ne leur plut point, le chant et les paroles en étaient remplis de fautes; il était d'ailleurs on ne peut plus mal composé et ne valait absolument rien presque sous aucun rapport. Cependant, une fois qu'on l'eut, on s'en servit tel qu'il était et on l'a conservé jusqu'à présent. Mais enfin, nos frères, les abbés de l'ordre ne pouvant plus le supporter plus longtemps décidèrent qu'on lui ferait subir les changements et les corrections nécessaires et me chargèrent de ce soin. M'étant donc adjoint tous ceux de nos frères qui étaient les plus versés et les plus habiles dans l'art et la pratique du chant, nous avons composé un nouvel antiphonier avec des morceaux empruntés à plusieurs autres antiphoniers et nous en avons formé le recueil ci-joint que nous croyons exempt de fautes pour le chant comme pour les paroles. », Bernard de Clairvaux, « Prologue sur l'antiphonier de l'ordre de Cîteaux », sur bibliotheque-monastique.ch (consulté le ).
Références
- ↑ Maître 1995, Introduction.
- Placide Deseille o.c.s.o., « La liturgie monastique selon les premiers cisterciens », La Maison-Dieu, éditions du Cerf, , p. 82 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Scarcez 2020, p. X.
- ↑ Scarcez 2020, Introduction.
- ↑ Manuel Pedro Ferreira, « La réforme cistercienne du chant liturgique revisitée: Guy d'Eu et les premiers livres de chant », Revue de musicologie, Société française de musicologie, , p. 47 (lire en ligne, consulté le ).
- Maître 1995, chap. 1.
- ↑ Scarcez 2020, p. XI.
- ↑ « La Règle de saint Benoît », sur la.regle.org (consulté le ), IX-4, XII-4, XIII-11, XVII-8.
- Maître 1995.
- ↑ Maître 1995, chap. 2.
- Alicia Scarcez, « Les sources du responsorial cistercien », Etudes grégoriennes, Sablé-sur-Sarthe, Editions de Solesmes, t. XXXVIII, , p. 137.
- ↑ Scarcez 2020.
- ↑ Scarcez 2020, p. LVII
- ↑ Kristin Hoefener, « O felix Germania : un office liturgique cistercien en l’honneur des vierges de Cologne. Étude des interrelations entre textes et mélodies », Textus & Musica, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Bienvenue sur CFC-Liturgie », sur www.cfc-liturgie.fr (consulté le ).
- ↑ « Soutenir nos projets – Abbaye Cistercienne Sainte Marie de Boulaur » (consulté le ).
- ↑ [vidéo] Les Médiateurs, « Pourquoi des femmes choisissent de donner leur vie à Dieu ? L’abbaye Notre-Dame des Neiges », sur YouTube, .
- ↑ « Office Divin | Abbaye cistercienne Sainte Marie de Rieunette » (consulté le ).
- ↑ (de) « Wer sind wir? », sur Stift Heiligenkreuz (consulté le ).
- ↑ « Un chant qui rassemble – Abbaye Cistercienne Sainte Marie de Boulaur » (consulté le ).
- ↑ « Giedrius GAPSYS », sur Réseau grégorien (consulté le ).
Annexes
Bibliographie
- Solutor Rodolphe Marosszeki, Les origines du chant cistercien : recherches sur les réformes du plain-chant cistercien au XIIe siècle, Rome, Italie, Romae : apud Curiam generalem Sacri ordinis cisterciensis, , 179 p. (présentation en ligne).
- Claire Maître, La Réforme cistercienne du plain-chant. Étude d’un traité théorique, Cîteaux, Brecht, Commentarii cistercienses, , 453 p. (ISBN 90-800413-7-8).
- Alicia Scarcez, L’antiphonaire cistercien primitif d’après les sources musicales de 1136/1140 : le premier chant de Cîteaux retrouvé, Münster, Aschendorff Verlag, , 855 p. (ISBN 978-3-402-13636-2 et 3-402-13636-8).
Articles connexes
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