Complexe amitié-inimitié

Le complexe amitié-inimitié est formulée par Arthur Keith dans son ouvrage A New Theory of Human Evolution (Londres, 1948). Dans ce traité, il postule que l'humanité s'est différenciée, au cours de son évolution, en une pluralité de groupes ethniques, de tribus et d'ensembles culturels distincts. Selon cette thèse, des comportements tels que le patriotisme, l'éthos moral, l'exercice du commandement ou le sentiment national découlent de ce processus de segmentation. La dynamique sociale fondamentale repose sur une bipartition stricte de l'altérité : les membres appartenant à la même entité collective bénéficient d'une tolérance mutuelle, tandis que les individus perçus comme étrangers au groupe sont systématiquement objets d'hostilité. Keith justifie cette antagonisme structurel par son rôle dans le mécanisme sélectif : « Le code de l'inimitié est une composante nécessaire du mécanisme de l'évolution. Celui qui se montre généreux envers son ennemi… a renoncé à sa place dans la tourmente de la compétition évolutive. »

Chez l'espèce humaine, l'évolution de la conscience a engendré une propension bipolaire : d'une part, l'instinct de préservation et de solidarité envers le groupe d'appartenance ; d'autre part, l'impulsion d'hostilité et de combat à l'égard des groupes antagonistes[1]. Les recherches d'Arthur Keith synthétisent et prolongent les conceptions antérieures relatives au tribalisme humain, telles qu'élaborées notamment par Charles Darwin[2], Alfred Russel Wallace et Herbert Spencer[3].

Études de cas

  1. Aux États-Unis, la ségrégation raciale légale, institutionnalisée par l’arsenal législatif dit des Jim Crow Laws, fait l’objet, en 1948, d’une analogie frappante de la part d'Arthur Keith. Ce dernier qualifie ce système de « vaste expérience » sociale, portant sur une population d’environ dix millions d’individus désignés comme « gens de couleur ». Selon cette analyse, ce groupe humain se trouve alors séparé du reste du corps civique par une ligne de démarcation dont l’étanchéité et la défense jalouse sont comparables à celles qui délimitent la souveraineté d’un État ou d’un royaume.
  2. Le régime d'apartheid institué en Afrique du Sud procédait, selon certains analystes, d'une ségrégation dont les ressorts psychologiques s'avéraient particulièrement archaïques. Arthur Keith, anthropologue et anatomiste britannique, avança la thèse selon laquelle la suprématie exercée par la population d'origine européenne serait « profondément ancrée dans l'organisation primitive du cerveau humain ». Il observait par ailleurs une convergence de vues entre les Boers et ceux d'origine britannique : ces deux communautés s'accordaient, d'après lui, sur l'existence d'une « barrière infranchissable » les séparant des populations autochtones du continent africain ainsi que des peuples d'Asie[4].
  3. Au sein de l'espace européen, la communauté juive préserve une étanchéité biologique et sociale que l'anthropologue Arthur Keith assimile, en 1948, aux mécanismes d'auto-préservation des groupes hégémoniques. Cette endogamie s'apparente à une stratégie de différenciation raciale où la praxis religieuse fait office de vecteur de cohésion et de norme structurelle. Keith postule l'existence d'un « double code » éthique : un régime d'étroite solidarité, ou philadelphie, régit les rapports internes, tandis qu'une altérité marquée par l'antagonisme définit les interactions avec l'exogroupe. Selon cette analyse, l'application concomitante de ces principes antinomiques constitue le stigmate d'un groupe en phase active de spéciation ou de mutation évolutive[5].
  4. Le système des castes en Inde.
  5. Le statut de dhimmi imposé aux non-musulmans dans les régions soumises à la loi islamique[6].
  6. Le politologue Peter Corning évoque, au titre de manifestations de ce « syndrome », plusieurs conflits majeurs de l'histoire humaine. Il mentionne l'oppition entre chiisme et sunnisme dans le monde musulman, les guerres de Religion ayant opposé catholiques et protestants en Europe, ainsi que deux conflits emblématiques de l'ère contemporaine : la guerre de Sécession aux États-Unis et la Première Guerre mondiale.

Perturbation

Le principe dialectique de la philia et de l'ékhthra, soit le double mouvement d’attraction et de répulsion au sein du groupe, pérennise la cohésion communautaire, laquelle procède de ce que l’on pourrait nommer le « substrat tribal ». Cette dynamique opère tant que prévaut la possibilité d’une interaction directe et réciproque entre ses membres. Dès lors que le collectif excède cette mesure, il se trouve exposé à des déséquilibres, à des phénomènes d’expansion anarchique, voire à des processus de dislocation. Les techniques contemporaines de diffusion collective de l’information permettent cependant de maintenir l’intégrité de communautés dont l’effectif peut atteindre plusieurs centaines de millions d’individus[6].

Effet cyclique

Keith déplore la méconnaissance persistante de ce paradigme explicatif. Il postule que l’humanité endure la réitération cyclique des vicissitudes liées à ce complexe, faute d’en appréhender la structure holistique. Selon son analyse, l’usage de néologismes idéologiques vise à stigmatiser des comportements comme des altérités pathologiques, là où il s'agit de manifestations inhérentes à la psychologie évolutionniste. Ce réductionnisme lexical occulte la compréhension d'un phénomène comportemental global[7].

Exemples modernes d'instinct tribal

Au sein des vastes ensembles nationaux pourvus de médias de masse, les structures académiques, les groupements athlétiques, les congrégations confessionnelles, les organisations syndicales, les mouvances vestimentaires et les factions politiques constituent des vecteurs d'allégeance identitaire. Ces cadres permettent aux individus de manifester un atavisme grégaire résiduel. L'impératif de la partisannerie régit le champ politique ; toutefois, ces expressions de féodalité symbolique s'estompent lors des conflits armés au profit d'une union sacrée. Des figures historiques telles qu'Otto von Bismarck, Abraham Lincoln ou David Lloyd George instrumentalisent cet ethnocentrisme instinctuel pour asseoir leur autorité et mobiliser le corps social[8].

Dans des œuvres ultérieures

Dans le sillage des travaux de Keith, les chercheurs Peter Bowler[9], Konrad Lorenz, Robert Ardrey et Desmond Morris ont contribué à la diffusion de la théorie relative à « l'anthropologie de l'agression ». Ardrey, en particulier, a mis en évidence l'existence de comportements analogues chez la plupart des primates supérieurs, en prenant pour cas d'étude les babouins et les chimpanzés[10]. Selon cette conception, le sentiment national procéderait d'une transposition, chez l'espèce humaine, de la pulsion animale visant à la préservation et à la défense d'un territoire. Ardrey soutient ainsi que la mentalité caractérisant la communauté germanique à l'époque du nazisme ne présentait aucune différence fondamentale avec celle observable chez les groupes humains archaïques ou chez certaines espèces de primates.

L'antagonisme entre les dynamiques d'alliance et d'hostilité interétatiques constitue une entrave majeure à l'instauration d'une paix perpétuelle et à l'émergence d'un gouvernement cosmopolite. Cette polarisation des relations internationales recèle un potentiel apocalyptique, pouvant conduire l'humanité à sa perdition par l'usage d'armes thermonucléaires. La question de la survie de l'espèce se pose alors en des termes absolus : l'incapacité à instaurer un ordre mondain affranchi du recours à la force armée aboutirait inéluctablement à un monde certes exempt de querelles humaines, mais également et surtout vidé de toute présence humaine[11].

L'éthologue Desmond Morris préconise l'adoption d'une perspective exogène[12], invitant l'observateur à s'extraire de ses appartenances grégaires pour analyser les bellicismes humains avec l'impartialité d'une entité extra-terrestre. Il postule que l'atavisme de la violence conduit inéluctablement à l'autolyse des espèces qui ne sauraient la juguler, érigeant ce constat en paradigme de survie. Selon son analyse, l'agressivité procède d'une dichotomie ancestrale entre allié et adversaire, laquelle se dissimule sous des oripeaux idéologiques ou doctrinaux. Morris soutient que seule une ascèse intellectuelle rigoureuse est de nature à conjurer cette dérive ontologique[13].

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'éthologie et les sciences humaines s'emparent de la controverse relative à l'antagonisme entre l'innéité et l'acquisition. Selon l'analyse de Steven Pinker, les exactions liées aux lynchages ainsi que les déflagrations mondiales et la Shoah imposent une refonte paradigmatique des conceptions de l'entendement. Cette mutation épistémologique vise à ôter tout fondement théorique aux préjugés raciaux et sexistes. Dès lors, le postulat de la tabula rasa s’instaure comme le socle prépondérant de la vie intellectuelle contemporaine[14].

Steven Pinker postule l’antériorité et la permanence des antagonismes d'intérêts au sein de l’ontologie humaine. Selon cette perspective, l'individu s'inscrit dans une continuité biologique stricte, à l'instar des diptères vecteurs de la malaria ; ces entités se conforment aux prescriptions de la sélection naturelle, en dépit de l’attrition humaine qui en découle. Dès lors, l'assimilation de la violence à une pathogénie ou à une anomie constitue une erreur de jugement. Qualifier ces comportements d'aberrants s'avère délétère, car cela occulte la fonctionnalité évolutive de la conflictualité[15].

Objections à la théorie

Les investigations de Dian Fossey et Jane Goodall favorisent une inflexion de la perception publique des grands primates, dont elles exhument la mansuétude comportementale. Ce paradigme s'inscrit en faux contre les postulats de « l’anthropologie de l’agression ». Toutefois, les parties en présence s'appuient sur des schèmes parcellaires de l'éthologie simienne[16].

Voir aussi

Références

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Amity–enmity complex » (voir la liste des auteurs).
  1. ↑ Sir Arthur Keith, A new theory of evolution, Watts and Co, 1948, p. 82
  2. ↑ Darwin, Descent of Man, 1879, chapter 7, On the Races of man
  3. ↑ Darwinism, Wallace, 1889, chapter 15
  4. ↑ Keith, op cit, p. 353
  5. ↑ Keith, op cit, 1948, p. 373
  6. Keith, op cit, 1948
  7. ↑ Arthur Keith, A New Theory of Human Evolution, 1948.
  8. ↑ « Index of /files/31369 », www.gutenberg.org
  9. ↑ Peter J Bowler, Evolution: The History of an Idea, University of California, 2003, p. 345
  10. ↑ Robert Ardrey, African Genesis, Fontana, 1969, pp. 85–89.
  11. ↑ Robert Ardrey, African Genesis, Fontana, 1969, p. 362.
  12. ↑ Desmond Morris, The Human Zoo, Cape, 1969, chapter one: Tribes and Supertribes; chapter four: Ingroups and Outgroups
  13. ↑ Desmond Morris, The Human Zoo, Cape, 1969, chap. four.
  14. ↑ Steven Pinker, The Blank Slate, 2002, pp. 16–17.
  15. ↑ Steven Pinker, The Blank Slate, 2002, pp. 313–314.
  16. ↑ Peter J Bowler, Evolution: The History of an Idea, University of California, 2003, p. 346
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