Crise de la masculinité
La crise de la masculinité est un concept contesté qui selon une lecture historique, peut qualifier une période de remises en cause du rôle traditionnel des hommes. Mais plus généralement elle est étudiée comme un discours masculiniste qui rejette l'égalité entre les sexes, notamment depuis la libération sexuelle et la libération de la femme qu'auraient permises la généralisation de la contraception et la légalisation de l'avortement dans certains pays. Ces mouvements auraient entraîné une redéfinition dialectique du rôle social des individus de sexe masculin à l'origine d'une évolution des normes attachées à la virilité et à la paternité, notamment[1].
Origines de la crise
En 2004, la psychologue et professeure de psychologie sociale Pascale Molinier publie un article sur le thème de la « crise de la masculinité » qui a pour problématique « La débâcle du masculin est-elle un phénomène réel, ou s’agit-il d’une pure construction idéologique[2] ? » Elle s'y intéresse à la souffrance et aux difficultés des hommes « dans un monde où le travail, central dans la construction de l’identité masculine, change, se précarise et n’est plus tant vécu comme une valeur mais comme une faveur », selon le texte introduisant l'article[2]. Elle revient sur les années 1980 et 1990 avec des changements de points de vue et de discours : d'une humanité gagnant (pour chacun des genres) de l'évolution des relations entre les genres avec davantage d'égalité, aux critiques dénonçant une forme d'émasculation des hommes due à l'émancipation des femmes ; elle note que « même lorsqu’il se pare de nuances, le fond du discours sur la crise de la masculinité est masculiniste, c’est-à-dire conservateur des prérogatives des hommes[2]. » Elle souligne qu'il y a « une mise à mal du socle de l’identité masculine qui, celle-ci, n’a aucun rapport avec les conquêtes féministes, mais trouve son origine dans les nouvelles formes d’organisation du travail[2]. » Selon elle, en France, c'est culturellement par leur activité que se définissent et sont définis les hommes (au sens de personne de genre masculin), ce qui fait que lorsqu'il y a souffrance au travail ou chômage, santé et identité risquent d'être impactés[2]. Elle attribue à certaines organisations du travail le fait d'utiliser des conduites managériales ou de provoquer des situations menant à « des conduites de soumission qui attaquent le socle de la virilité, le sentiment d'être un homme[2]. »
La sociologue Lisa Jean Moore défend l'idée que les représentation autour du sperme permettent de mieux comprendre la crise de la masculinité. Les banque de sperme serait un symbole de l'exclusion des hommes de la reproduction et permettait la mise en compétition des hommes via leur sperme. Le sperme étant un symbole de masculinité, les débat autour de la procréation médicalement assistée ou l'ouverture de la parentalité aux couple homosexuels, nourrirait la crise de la masculinité [3].
Masculinisme vs féminisme
La journaliste et féministe Susan Faludi rejette l'hypothèse de la crise de la masculinité comme conséquence du féminisme et propose qu'elle est la conséquence de la société de consommation — « La consommation a envahi l'univers de la sexualité : le sexe commercialisé détruit tout sens de l'intimité, du secret. Dans l'économie moderne, les hommes, du moins ceux qui ne sont pas en haut de l'échelle, ne voient plus ce qu'ils produisent. Leur valeur n'est plus mesurée que par des faux-semblants : leur corps musclé, leur voiture, leur compte en banque… » — et du nihilisme qu'elle entraîne : « Les hommes n'ont plus le sentiment de participer à un projet qui dépasse leur petit monde[4]. »
Mélissa Blais (sociologue[a]) et Francis Dupuis-Déri (politologue) écrivent, en 2012, qu'un aspect particulier de l'antiféminisme se développe sous la forme du masculinisme, dont « le discours affirme que les hommes sont en crise à cause de la féminisation de la société (en)[6] ».
Selon eux, « il apparaît tout à fait ridicule (et scandaleux) d’affirmer que le féminisme est allé trop loin et que les hommes sont aujourd’hui sous le contrôle des féministes en particulier et des femmes en général[7]. »
Une crise ou un backlash masculiniste ?
Selon le chercheur en sciences sociales Francis Dupuis-Déri, la « crise de la masculinité » est un thème récurrent dans les ouvrages traitant de la masculinité qu'il interprète comme « un refus de la part des hommes de l’égalité et leur réaffirmation de l’importance d’une différence hiérarchique entre les sexes[8]. » Ainsi, il la qualifie de « mythe tenace »[9], étant donné les relations de domination entre les hommes et les femmes qui continuent de se maintenir, et considère le thème d'une crise de la masculinité comme une rhétorique antiféministe.
Plusieurs chercheurs (dont Francis Dupuis-Déri) notent que le phénomène n'est pas nouveau et qu'il y aurait eu des répétitions historiques de celui-ci depuis au moins cinq siècles en Occident : quand la masculinité dominante est remise en question celle-ci doit se reconfigurer ce qui induirait une crise de la masculinité. Ils notent néanmoins que « le concept de "crise de la masculinité" est actuellement discuté et parfois contesté[10]. » et que les discours contemporains sur la crise de la masculinité s'opposent à l'égalité des sexes [8].
Georges Vigarello retrace la construction historique de cette conception dont les origines remontent jusqu'à l'Antiquité. Pour lui il s'agît plutôt de la construction de nouvelles représentations du genre, d'une remise en cause des repères traditionnel et de la virilité que d'une véritable crise [11].
Dans des pays non-occidentaux
Au Moyen-Orient
Dans une étude menée en Égypte, Maroc, Liban, Palestine sur 4 937 femmes et 4 830 hommes de 18 à 59 ans vivant dans des zones urbaines et rurales et représentatifs de la démographie nationale respective des pays sélectionnés, la journaliste Shereen El Feki conclut qu'une crise de la masculinité est également en cours dans le Monde arabe[12][source insuffisante]. En particulier, elle attribue cette crise au rôle traditionnel de l'homme « aux conflits, au chômage, aux déplacements, à l'exil ou encore à l'emprisonnement alors que la pression sur les hommes pour subvenir aux besoins de leur famille […] ne se relâche pas[13]. »
Notes et références
Notes
- ↑ Mélissa Blais est professeure associée à l'institut de recherches et d'études féministes (IREF) de l'université du Québec à Montréal[5].
Références
- ↑ « Aujourd'hui, crise de la masculinité mais quelle crise ? L'homme est-il une femme comme les autres ? », France Culture, 20 novembre 2006.
- Pascale Molinier, « Déconstruire la crise de la masculinité », Mouvements, vol. 31, no 1, , p. 24-29 (ISSN 1291-6412 et 1776-2995, DOI 10.3917/mouv.031.0024).
- ↑ Lisa Jean Moore, Sperm Counts: Overcome by Man's Most Precious Fluid, New York University Press, coll. « Intersections », (ISBN 978-0-8147-6114-4)
- ↑ Dominique Simonnet, « On a détruit l'identité masculine », L'Express, 2 décembre 1999.
- ↑ « Mélissa Blais », Université du Québec à Montréal (consulté le ).
- ↑ Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, « Masculinism and the Antifeminist Countermovement », Social Movement Studies, vol. 11, no 1, , p. 21-39 (ISSN 1474-2837, DOI 10.1080/14742837.2012.640532) :
« Yet, a particular form of antifeminism has been at work for a number of years, more specifically, masculinism. Its discourse claims that men are in crisis because of the feminization of society […] »
- ↑ Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, « Antiféminisme : pas d'exception française », Travail, genre et sociétés, vol. 2, no 32, , p. 151-156 (lire en ligne).
- Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe, Cahiers du Genre, 2012/1, no 52 (ISBN 9782296965515) - publié chez L'Harmattan.
- ↑ Francis Dupuis-Déri, La Crise de la masculinité. Autopsie d'un mythe tenace, Paris, Remue-Ménage, , 320 p. (ISBN 978-2-89091-596-1).
- ↑ Actes du congrès (2013) : Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Genre et masculinités, ENS Éditions, 2018, page 13.
- ↑ Georges Vigarello, « La virilité et ses "crises" », Travail, genre et sociétés, (lire en ligne).
- ↑ « Masculinité dans le monde arabe : préjugés, fantasmes et réalités », RFI, 29 mai 2017.
- ↑ « "Une masculinité en crise dans le monde arabe", selon Shereen El Feki », TV5 Monde, 6 juin 2017.
Annexes
Bibliographie
- (en) David Morgan, chap. 6 « The Crisis in Masculinity », dans Kathy Davis, Mary Evans et Judith Lorber, Handbook of Gender and Women’s Studies, Sage, , 494 p. (ISBN 978-0-7619-4390-7 et 0-7619-4390-0, lire en ligne), p. 109-123
- (en) Roger Horrocks, Masculinity in Crisis : Myths, Fantasies and Realities, St. Martin's Press, (ISBN 978-0-333-59323-3, OCLC 28965731, DOI 10.1007/978-0-230-37280-1)
- (de) Margot Vogel Campanello, « "Zur Krise des Mannes": "Männlichkeit" in rechtsorientierten Gruppierungen », Geschlechterfragen, , p. 107–127 (DOI 10.33058/seismo.30778, lire en ligne)
Articles connexes
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