Cyclisme et féminisme
Le cyclisme et le féminisme sont deux thématiques fortement imbriquées. Le cycloféminisme est une manière de pratiquer et de penser la bicyclette par et pour des femmes. La bicyclette a contribué à l’émancipation des femmes dans leur vie quotidienne. Entre autres, pour bien saisir les cycloféminismes, s’impose un historique de la relation de la bicyclette avec le vécu des femmes, de l’évolution du cyclisme féminin, des premières courses cyclistes féminines à la professionnalisation de ce sport.
Depuis les années 2000, des groupes cyclistes composés majoritairement de femmes rejoignent les revendications féministes visant l’émancipation des femmes et le mouvement écologique.
La bicyclette contribue à l’émancipation des femmes en leur donnant des occasions de sortir de la sphère domestique et des rôles d'épouse, mère, fille, aidante et soignante non ou peu reconnue et rétribuée, pour accéder à une plus grande socialisation au-delà des amitiés stéréotypées.
Apparition des premières bicyclettes
Avant 1820, des draisiennes sont inventées. Ces engins sont très en vogue à cette époque. Ils ne possèdent pas de pédales, ni de manivelles. Pour se propulser, on doit alors déplacer ses pieds au sol vers l'avant, toujours en position assise sur l'engin. Une version féminine existe avec un cadre enjambeur. L'engin permet de se déplacer à environ 2 fois la vitesse de marche[1].
Puis les années 1860 voient apparaitre la bicyclette à grande roue nommée le vélocipède[2]. Ce véhicule est difficile à maîtriser. À partir du milieu des années 1880, une bicycle à deux-roues égale se popularise : l'engin prend le nom de bicyclette de sécurité et est muni de pédales qui, avec une chaine, entraine la roue arrière. Cette dernière, véritable ancêtre des vélos modernes, devient très populaire chez les classes sociales dominantes et chez les classes ouvrières des pays occidentaux en cette fin de XIXe siècle[3].
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L'influence la plus forte du vélo sur les rôles sociétaux genrés s'est affirmée dans les années 1890, lors de la vague d'engouement pour le vélo qui a balayé les États-Unis et l'Europe. À cette époque, la principale réussite du vélo pour le mouvement des femmes est de leur donner une plus grande mobilité physique, permettant par là une libération sur le plan social. La féministe Annie Londonderry a été la première femme à accomplir un tour du monde à vélo. En raison du prix et des différents plans de paiement proposés par les fabricants de vélos aux États-Unis, le vélo y était abordable pour la majorité des personnes. Cependant, le vélo a plutôt bénéficié à des femmes blanches des classes supérieures et moyennes. Cela a transformé leur rôle dans la société, pouvant les faire passer de la sphère privée ou domestique en tant que soignantes non rétribuées, épouses et mères à une plus grande apparition publique et un plus grand engagement dans la communauté. Leur libération a parfois été en même temps liée à une érotisation souvent pesante[4].
Au Canada, des femmes s'émancipent relativement par la pratique du cyclisme à la fin du XIXe siècle. Les jeunes femmes peuvent faire de la bicyclette en contexte mixte sans être accompagnées d'un chaperon. Dans les années 1860, la passion pour les bicyclettes de nouvelle génération est vive, mais s'éteint vite au profit d'engins plus spectaculaires et étonnants comme les grands bis, qui sont presque l'apanage des jeunes générations masculines et aisées. Dans les décennies suivantes émergent les premiers clubs canadiens de cyclisme, mais les femmes n'y sont admises qu'à titre de membres honoraires. La bicyclette moderne — dotée de pneus gonflables, de chaînes et d'engrenages — et la production de masse permirent aux hommes et aux femmes de toutes classes sociales de s'y adonner. On a souvent considéré la bicyclette comme un vecteur d’émancipation féminine, libérant les femmes des contraintes vestimentaires et sociales — bien que son poids effectif dans les transformations des rôles genrés soit à nuancer[5]. L'histoire populaire veut que la bicyclette soit la liberté[6], qu'elle libère celle qui la pratique d'une condition physique où l'inactivité est médicalement et familialement valorisée, ainsi que des normes strictes dans le domaine de l'habillement. Les bas fermés tels que la culotte bouffante, parfois considérés comme contraire aux lois contre le travestissement, étant mieux acceptés, par tolérance ou dérogation, lorsque la femme jugée travestie justifie d'un confort sportif. Néanmoins, la bicyclette n'est qu'un facteur parmi d'autres dans les métamorphoses profondes des rôles genrés dans les sphères publique et privée, notamment en lien avec les mobilités professionnelles et de loisirs, mais l'importance de son expansion en lien avec celle des mouvements pour la liberté et l'égalité des femmes et des hommes, et en rapport avec les revendications sociales, possède un important aspect historique[7] et actuel[8]. Féministe, sportive et autrice engagée dans le cycloféminisme inclusif en prenant en compte les spécificités biologiques, Louise Roussel fait parler d'elle[9].
Enjeux sociaux reliant la bicyclette avec l’émancipation des femmes
Globalement, le cyclisme influence l'habillement féminin ou masculin, l'identité de genre et a ainsi bouleversé les normes de genre pour les classes bourgeoises entre les XIXe et XXe siècles en France par exemple[10], tout en offrant aux femmes la liberté de se déplacer[11]. Au XXIe siècle, le cyclisme reste un sujet souvent controversé abordé par des féministes dans des pays comme l'Arabie saoudite et l'Iran. Son rôle social et sociologique en lien avec le sexe, le genre ainsi que la sexualité reste important et parfois controversé à travers le monde, y compris en Occident. Il gagne en richesse par les interactions subtiles du sujet avec les discriminations fondées sur l'appartenance ethno-religieuse, la classe socio-économique, culturelle, l'âge, l'état de santé, le handicap et d'autres facteurs de revendications intersectionnelles, ce qu'éclaire la notion contemporaine de cycloféminisme[12], en mutation permanente des États-Unis à l'Égypte[13].
Le cyclisme est plus ou moins bien perçu dans les combats féministes et intersectionnels[14], mais il peut aussi y être identifié à un facteur intrinsèque d'inégalités. Il peut notamment ne pas être un outil émancipateur pour les plus modestes et les personnes qui ne peuvent y avoir accès même avec les changements sociaux en raison d'un handicap physique ou autre. Selon les cas et les contextes historiques et personnels, le vélo révèle, renforce, perturbe les ordres, les rôles, les polarités, les binarités et les hiérarchies établis et imbriqués dans la famille, la société et l'identité des individus et des groupes à travers les notions genrées et les autres constantes et variables des systèmes de valeurs[15]. L'émancipation des femmes peut passer par le vélo, y compris par ses adaptations féministes et sa progression vers l'inclusivité[16]. La subsistance d'inégalités fait souffrir les femmes tant du point de vue de l'accès aux pratiques que de celui des représentations[17].
Cyclisme féminin et affirmation des femmes sportives
Premières courses féminines

On ne sait pas quand et où ont lieu les premières courses cyclistes féminines. Les décennies 1880 et 1890 sont prospères pour les compétitions masculines en particulier en Amérique du Nord. À la fin du XIXe siècle, les compétitions féminines deviennent un spectacle plutôt qu’un sport. On fait courir des femmes en vélo contre des chevaux[18]. Peu de femmes prennent part à ce type de compétitions[19]. À cette époque, la Canadienne Louise Armaindo[20],[21] pratique le vélocipède dans des compétitions aux États-Unis[22].
Aux Jeux olympiques de Londres en 1908, les compétitions cyclistes sont réservées aux hommes. Il existe portant plusieurs femmes pratiquant le cyclisme de compétition. Les plus notables sont par exemple Tillie Anderson, une coureuse cycliste suédoise qui fait carrière aux États-Unis, Hélène Dutrieu[6], Nora Young, une athlète accomplie sur plusieurs sports (athlétisme, baseball, basketball, hockey sur glace) et pionnière dans le cyclisme féminin[23]. Quelques années plus tard, lors du tour d’Italie, Alfonsina Strada se déguise en homme et prend un nom d’emprunt masculin afin de pouvoir participer à la course. Elle est dans le peloton pendant plusieurs étapes[24].
Évolution du cyclisme féminin au XXe et XXIe siècles
En France

Les femmes ne sont pas autorisées à participer au Tour de France dans un contexte de mixité. Plusieurs candidatures de coureuses sont refusées à la compétition masculine. En 1955, un Tour de France féminin est organisé. Il se compose de 5 étapes seulement. 41 coureuses y participent. Il ne sera pas reconduit[25].
En 1984, est lancé une nouvelle version du Tour féminin en préambule de quelques étapes du Tour. Ainsi, de 1984 à 1989 rivalisent en duel Jeannie Longo et Maria Canins. Il est contraint de s'arrêter face aux contraintes financières et logistiques[26].
Diverses épreuves comme le Tour de la CEE ou la Route de France féminine se succèdent alors.
Après trois décennies d’absence, le Tour de France féminin renaît en . La télévision, dont France Télévisions lui offre une visibilité importante en retransmettant en direct les étapes[27].
Au Canada
Les clubs cyclistes sont réservés aux hommes mais au printemps 1932, à la suite de pressions de femmes cyclistes, le club montréalais Quilicot ouvre une section pour les femmes[22].
Le , Réjeanne Gauthier et Flore Leveillé partent ensemble à vélo pour une course aller-retour Montréal Toronto. Elles sont membres toutes les deux de la section féminine du club Quilicot. En 1931, Réjeanne Gauthier prend part aux courses sur piste du vélodrome du Parc Jarry de Montréal[28]. En , Gisèle Paquette, une coureuse québécoise, bat le record masculin canadien en roulant 12 miles dans un temps de 28 minutes soit une vitesse moyenne de 41,4 kilomètres/heure[29],[30].
Les courses cyclistes féminines sont très populaires et attirent des foules à l’Auditorium de Verdun. Le cyclisme féminin s’essouffle après la fin de la seconde guerre mondiale où l’automobile devient populaire[31]. Les années 1950 et 1960 sont difficiles au Canada, les milieux cyclistes tant féminins que masculins n’ont plus la côte. Malgré la tenue d’évènements comme les Six Jours de Montréal (piste), les athlètes du vélo doivent s’exiler en Europe afin de gagner leur vie. Les gouvernements fédéral, provinciaux et les municipalités sont d’avance occupés à construire des autoroutes que des vélodromes.
Un renouveau intervient dans les années 1970 grâce au travail militant de Claire Morissette[32] et de Robert Silverman[33]. En 1974, présenté à Montréal, les Championnats du monde cyclistes incluent des compétitions féminines. Quelques mois auparavant, France Richer remporte le tout premier championnat canadien cycliste sur route ouvert aux femmes[34]. La même année, Richer remporte devant Carole Vanier la course de sélection lui donnant sa qualification pour la première édition du Grand Prix international féminin de Montréal sur le parcours montagneux de 56,3 kilomètres du Mont Royal[35]. L’épreuve est remportée par Geneviève Gambillon, une championne cycliste française[36].
Les milieux cyclistes tant féminin que masculin s'agitent et sont fébriles lors de la présentation des Jeux olympiques d'été de 1976 à Montréal. L’essor du vélo et du cyclisme féminin renaît. Les pistes cyclables en milieu urbain deviennent en vogue, l'engouement est si fort parmi les urbains que les municipalités y octroient des budgets[37]. Aux championnats du monde sur piste de 1977, la coureuse canadienne Karen Strong remporte la médaille de bronze sur l'épreuve de poursuite individuelle. Strong domine toutes les compétitions nationales pendant la fin des années 1975 à 1982[38].
Au début des années 2000, c'est le règne de Geneviève Jeanson, immense vedette médiatique du cyclisme québécois dès sa jeunesse. Elle remporte deux championnats du monde junior et plusieurs victoires en coupe du monde. À partir de 2005, elle est au cœur de plusieurs affaires de dopage qui conduisent à la fin prématurée de sa carrière professionnelle en 2007[39].
Depuis Geneviève Janson, aucune Canadienne n'a triomphé en Coupe du monde féminine cycliste sur route, ni Lyne Bessette, ni Clara Hughes. La seule exception est la Québécoise Magdeleine Vallières. Le , elle remporte à Kigali la course en ligne des championnats du monde[40].

Professionnalisation du cyclisme féminin et reconnaissance du sport
« Quand j'ai commencé le vélo, je faisais 600 euros par mois. J'ai fait beaucoup d'années sans gagner ma vie… Aujourd'hui toutes les petites filles qui regardent le Tour, peuvent rêver d'un vrai projet. C'est incroyable à quelle vitesse tout a accéléré. », confie Coralie Demay[41].
Beaucoup de femmes cyclistes n'espéraient pas vivre un jour de leur passion pour le cyclisme. L'introduction d'un salaire minimum pour les coureuses sous contrat dans des équipes UCI Women's WorldTeam[42] va vers cette direction de professionnalisation du sport féminin[43].
En France, les primes sont de 15 000 euros par mois en 2020 et progressent pour s'élever à 32 000 euros par mois en 2025[44]. Cela représente une amélioration mais globalement la rémunération des coureuses est en deçà des primes que reçoivent les coureurs masculins[45]. Ces difficultés poussent de nombreuses coureuses à mettre un terme prématuré à leur carrière[46].
Avec une rémunération salariale, l'encadrement et le coaching auprès des femmes s'est améliorée et professionnalisée depuis une décennie. Les femmes ne sont plus obligées de changer de vêtements à l'extérieur en fonction du temps. Elles bénéficient maintenant de gymnastique, de vestiaires adéquats et de véhicules d'entrainement. De plus, UCI exige maintenant des brevets certifiés pour devenir entraîneur auprès des différentes catégories de cyclistes féminines, ce qui n'était pas le cas autrefois chez les juniores et chez les cadettes cyclistes. Les entrainements et les conditions sanitaires rattrapent celles du cyclisme masculin, de nombreuses équipes féminines étant soutenues par la structure de clubs et d'curies masculins. Cela donne une plus grande stabilité pour le cyclisme féminin[47]. Les investissements ont progressé. Il y a deux décennies, la distinction entre cadettes, junior et élite n’existe tout simplement pas[48].
L'intérêt d'investir dans le cyclisme féminin
Le milieu du sport professionnel commence à trouver des sponsors pour investir : une raison simple, le public en demande. une étude canadienne de 2025 affirme que la perception des sports féminins s’est améliorée depuis 2022. Cette recherche n'a étudié que la situation au Canada[49]. L'engouement du public est réel, même si le marché reste fragile. Il peut se développer par une plus grande couverture médiatique[50]. La situation est similaire à celle du football féminin[51]. Les sponsors recherchent de la visibilité et l'une des solutions est une meilleure couverture de la télévision et du web[52]. Mieux vendre le produit va générer de l'investissement.
Femmes dans le cyclisme masculin professionnel
Peu de femmes évoluent dans le monde du cyclisme masculin. Du moins dans des postes décisionnels de direction. En 2020, Cherie Pridham devient la première femme à officier en tant que directrice sportive dans une UCI WorldTeam[53]. D'autre part, on voit apparaitre une mécano ici et plus loin une journaliste couvrant les épreuves et grands prix masculins[54].
Femmes cyclistes internationales
- Hélène Dutrieu
- Tillie Anderson
- Exemple ultérieur de Jeannie Longo
- Beryl Burton
- Marianne Martin
- Joane Somarriba
- Nicole Cooke
- Carole Vanier
- Pauline Ferrand-Prévot
- Julie Cournoyer (cyclisme handisport).


Loisirs et groupes de femmes à vélo
Les femmes sont plus nombreuses à pratiquer le cyclisme actuellement, que ce soit comme moyen de transport ou comme loisir. Des enquêtes sociologiques le confirment[55]. L'augmentation du nombre de femmes pratiquant le cyclisme est liée à la pratique récréative de la bicyclette plutôt qu'à celle du sport en compétition[56],[57],[58].
L'avènement de groupes à forte composition féminine n'est pas étranger à cette expansion des pratiques récréatives[59]. Beaucoup de ces nouveaux groupes de femmes en vélo se limitent à des sorties récréatives et à des rencontres sociales susceptibles de changer les stéréotypes de genre[60]. Quelques-uns de ces groupes vont plus loin et abordent les questions féministes, souvent en lien avec d'autres questionnements politiques et sociétaux. Sans faire une liste exhaustive, mentionnons :
- les fines garnîtes[61]
- les lionnes du vélo (femmes cyclistes âgées de 65 ans et plus de la région d’Ottawa)
- Women in the city[62]
- Groupe mécanique féministe[63]
- les Sorcières à vélo[64]
- les Dérailleuses[65]
- les Cyclopétards[66]
- les Roses[67]
Bibliographie
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Notes et références
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- ↑ Jonathan B. Roy, « Club cyclistes féminin: Explorer la ville avec les Fines garnottes », publié dans la revue VéloMag, non-daté, https://www.velomag.com/actualites/reportage/club-cycliste-feminin-explorer-la-ville-avec-les-fines-garnottes/
- ↑ aucun auteur, « women ride the city: Une balade cycliste féministe pour dénoncer les inégalités de genre dans la mobilité urbaine », publié sur Bruxelles Today du 5 juillet 2025,https://www.bruxellestoday.be/mobilite/women-ride-the-city-une-balade-cycliste-feministe-pour-denoncer-les-inegalites-de-genre-dans-la-mobilite-urbaine.html
- ↑ École des entrepreneurs du Québec, « Entrevue avec Catherine Bilodeau, fondatrice de Mécanique féministe », 4 juin 2024, https://eequebec.com/entrevue-avec-catherine-bilodeau-fondatrice-de-mecanique-feministe-3/
- ↑ aucun auteur, « Les sorcières à vélo:Une tournée cyclo-féministe » publié dans le journal local Mont St-Sauveur de mai 2024,https://monsaintsauveur.com/activites-evenements/acces-transports-viables/sorcieres-a-velo-une-tournee-cyclo-feministe/
- ↑ Site officiel des Dérailleuses, https://www.lesderailleuses.org/a-propos/
- ↑ Site officiel des Cyclopétards, https://lescyclopetards.com/
- ↑ Site officiel des Roses, https://lesroses.ca/
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