Dialectique de la nature (marxisme)

La dialectique de la nature est une réflexion marxiste autour de la possibilité de transposer le matérialisme dialectique (et sa méthode) dans le domaine des sciences naturelles. Cette réflexion fait débat au sein du marxisme, certains penseurs adhérant à cette démarche et d'autres étant sceptiques voire contre (et souhaitant donc délimiter la méthode dialectique au domaine des sciences humaines et sociales)[1],[2],[3],[4].
Originellement, cette réflexion autour de la dialectique matérialiste et du monde naturel est présentée dans l'ouvrage inachevé de Friedrich Engels intitulé Dialectique de la nature, non publié du vivant de l'auteur. Sa correspondance avec Karl Marx montre que dès 1873, Engels projetait d'écrire un grand travail sur la dialectique dans la nature. La première idée d'Engels était de montrer, sous la forme d'une critique du matérialisme vulgaire (alors représenté par Ludwig Büchner) et sur la base de la science la plus moderne, la contradiction entre le mode de pensée métaphysique et le mode de pensée dialectique. En 1882, Engels semble avoir rassemblé toutes ses notes, mais la mort de Marx, en 1883, le force à abandonner son travail pour des tâches plus urgentes.
Une première version, à partir de photocopies des manuscrits fut publiée en Union soviétique en 1925 en allemand et en russe. Cette version comportait cependant nombre d'erreurs.
Dans le domaine des sciences naturelles et de la biologie, Karl Marx et Friedrich Engels ont suivi des théories neuves de leurs époques par exemple la théorie darwinienne de l'évolution (de Charles Darwin)[5],[6],[7].
Philosophie et sciences de la nature : l'ouvrage de Friedrich Engels (Dialectique de la nature)
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Idées générales et la démarche au sein de l'ouvrage de Engels sur la Dialectique de la nature
On peut considérer ce travail comme un ouvrage philosophique, malgré L'Idéologie allemande où Marx et Engels montrent les contradictions de la philosophie et « l’abandonne à sa propre critique ». Engels a manifestement gardé un certain intérêt philosophique. En témoigne cet ouvrage mais aussi le fameux Feuerbach ou la fin de la philosophie classique allemande. L’intérêt de cette œuvre particulière est de nous montrer comment la philosophie, marxiste ici, se place par rapport à la science. Dans cet ouvrage, Engels fait preuve d’une véritable érudition scientifique. Dans nombre d’ouvrages, Engels, comme Marx, ont montré leur intérêt permanent pour l’évolution des sciences de la nature. La Dialectique de la nature se voulait être la somme de ces observations. Engels reste cependant philosophe. Il utilise une méthode philosophique : la dialectique et la logique, héritée de Hegel[8], mais débarrassée de ses aspects idéalistes et absolus. Pour Engels, la dialectique n'est que le reflet du mode de développement même de la nature. Et il entend montrer que les sciences ne font que prouver cela, et elles-mêmes se développent ainsi.

La philosophie est ici montrée comme pouvant expliquer le développement des sciences. Elle est capable de réaliser une synthèse des différentes sciences et d’en montrer le développement. La théorie d’Engels se veut à l’avant-garde de toutes les conceptions scientifiques de son temps. Systématiquement, Engels soutient les théories les plus récentes (en particulier Mendeleïev, créateur du système périodique des éléments) et démasque « les partisans de l’ancien ». Ainsi, par exemple, à la différence du plus grand nombre de savants de son époque, Engels défend le point de vue de la complexité des atomes des éléments chimiques : « Les atomes ne sont nullement quelque chose de simple, ils n’apparaissent pas comme les particules de matière les plus petites que nous connaissions. »
Cette sensibilité à l'évolution des sciences est prolongée dans l'œuvre de Lénine qui affirmera dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908) que « l'électron est aussi inépuisable que l'atome ».
Engels a déjà écrit dans son livre Anti-Dühring des passages sur la dialectique, où il étend sa portée à la nature. C'est-à-dire qu'il défend l'idée que la dialectique décrit aussi les lois physiques.
« Les lois dialectiques sont de véritables lois de développement de la nature, c’est-à-dire valables aussi pour la science théorique de la nature. [...] Dans la nature s’imposent, à travers la confusion des modifications sans nombre, les mêmes lois dialectiques du mouvement qui, dans l’histoire aussi, régissent l’apparente contingence des événements […] avec toute leur simplicité et leur universalité[9]. »
Engels semble aussi dire que cette dialectique est déduite par induction à partir des multiples exemples de ses manifestations dans la réalité :
« C’est donc de l’histoire de la nature et de celle de la société humaine que sont abstraites les lois de la dialectique. […] D’ailleurs quiconque connaît tant soit peu son Hegel sait bien que celui-ci, dans des centaines de passages, s’entend à tirer de la nature et de l’histoire les exemples les plus péremptoires à l’appui des lois dialectiques[10]. »
Engels s'attache à montrer comment la science contemporaine en est venue à concevoir l'Univers, la matière et la nature comme étant dans un état continu de mouvement et de changement. Initialement, la science avait autrefois une conception mécaniste de la matière, ce qui a conduit à l'immuabilité de la nature, selon laquelle :
« À l'opposé de l'histoire de l'humanité qui se déroule dans le temps, on n'accordait à l'histoire de la nature qu'un déploiement dans l'espace. On niait tout changement, tout développement dans la nature. La science de la nature, si révolutionnaire dans ses débuts, se trouvait soudain devant une nature absolument conservatrice, dans laquelle, — jusqu'à la fin du monde ou pour l'éternité —, tout devait rester tel. Autant, dans la première moitié du XVIIIe siècle, la science de la nature était supérieure à l'antiquité grecque par le volume des connaissances et même par le classement de ses matériaux, autant elle lui était inférieure en ce qui concerne l'emprise de la pensée sur ces matériaux, la conception générale de la nature. Pour les philosophes grecs, le monde était essentiellement quelque chose qui était sorti du chaos, qui s'était développé, qui était le résultat d'un devenir[10]. »
À mesure que les connaissances scientifiques se sont développées et approfondies, il est devenu possible de comprendre la transformation continue de la matière. Dès 1755, dans son Histoire universelle de la nature et théorie du ciel, Kant présentait la Terre et l'ensemble du système solaire comme des entités formées au fil du temps.
L'œuvre d'Engels s'inscrit dans la continuité de ses réflexions sur la science dans l'Anti-Dühring. Elle comprend le célèbre « Le rôle du travail dans la transition du singe à l'homme »[11], également publié sous forme de brochure. Engels y soutient que la main et le cerveau se sont développés simultanément.
Lois de la dialectique selon Engels
Pour Engels, la dialectique est la logique de la nature et de la société, déduite de l'étude du mouvement et du changement. Les lois de la dialectique sont abstraites de l'étude de l'histoire de la nature et de l'histoire de la société humaine. Ces lois découlent de la nature et de l'histoire et ne sont pas imposées comme des lois de la pensée à la nature et à l'histoire, comme le pensait Hegel. Elles se résument pour l'essentiel à trois[10] :
- la loi du passage de la quantité à la qualité et inversement ;
- la loi de l'interpénétration des contraires ;
- la loi de la négation de la négation.
Friedrich Engels écrit son ouvrage en s'adaptant aux connaissances scientifiques de son époque, considérant que les lois de la dialectique (matérialiste) peuvent s'appliquer dans le domaine des sciences naturelles. Une des « lois » proposées dans la Dialectique de la nature est la « loi de transformation de la quantité en qualité et vice versa ». L'exemple le plus souvent cité est sans doute le passage de l'eau de l'état liquide à l'état gazeux par augmentation de sa température (bien qu'Engels décrive également d'autres exemples en chimie). En science contemporaine, ce processus est connu sous le nom de transition de phase. On a également tenté d'appliquer ce mécanisme aux phénomènes sociaux, notamment en montrant que l'augmentation de la population entraîne des changements dans la structure sociale[12].
Unité dialectique entre l'humain et la nature
Une autre idée philosophique au sein de l'ouvrage est celui de l'unité dialectique de la nature et de l'espèce humaine :
« Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement.
Et en fait, nous apprenons chaque jour à comprendre plus correctement ces lois et à connaître les conséquences plus ou moins lointaines de nos interventions dans le cours normal des choses de la nature [...]. Mais plus il en sera ainsi, plus les hommes non seulement sentiront, mais sauront à nouveau qu’ils ne font qu’un avec la nature et plus deviendra impossible cette idée absurde et contre-nature d’une opposition entre l’esprit et la matière, l’homme et la nature, l’âme et le corps [...].
Mais s’il a fallu le travail de millénaires, pour que nous apprenions dans une certaine mesure à calculer les effets naturels lointains de nos actions visant la production ce fut bien plus difficile encore en ce qui concerne les conséquences sociales lointaines de ces actions[10]. »
Débats entre marxistes sur l'ouvrage de Friedrich Engels
Pour ce qui est de la question d'une loi "dialectique" de et/ou dans la nature, cette question a divisé certains penseurs marxiens et marxistes au cours du 20e siècle. Dans le marxisme occidental en particulier[4], ce domaine de recherche a été mis à l'écart (voire, certains philosophes marxistes ont critiqué la démarche de Engels). Parmi ces penseurs méfiants ou critiques de l'ouvrage d'Engels (Dialectique de la nature), on peut retrouver Georg Lukács, Walter Benjamin, Theodor Adorno et Herbert Marcuse[1]. Certains penseurs doutant que l'on puisse transposer pleinement la méthode dialectique marxiste (qui serait surtout une méthode sensée être utilisée pour décrire le monde social et historique) vers les sciences de la nature[2].
Georg Lukács a écrit dans son ouvrage de théorie marxiste, Histoire et conscience de classe (1923) où il aborde la dialectique dans l'histoire et la capacité des ouvriers à comprendre le monde. Dans ce livre, il n'aborde quasiment pas la dialectique de la nature, et il écrit également :
« Les malentendus qu'a suscités la manière engelsienne d'exposer la dialectique viennent essentiellement de ce que Engels — suivant le mauvais exemple de Hegel — a étendu la méthode dialectique à la connaissance de la nature. »
Parmi d'autres auteurs ayant mis à l'écart l'ouvrage sur la dialectique de la nature de Engels, les travaux du philosophe Denis Collin souhaitent par exemple avant tout ramener la pensée de Marx à sa dimension historique et sociale, tandis que le philosophe communiste Lucien Sève réfute les thèses d'Engels dans Dialectique de la nature, qu'il juge issues d'une « réflexion en partie immature ». Alfred Schmidt reproche quant à lui à Engels d'être allé au-delà du matérialisme de Marx, en défendant une métaphysique dogmatique qui prétend connaître le monde objectif. Le penseur marxiste Alain Badiou reproche également au matérialisme dialectique de Engels d'englober la nature et l'histoire, alors que ces deux réalités sont irréductiblement distinctes[3].
Parmi les penseurs marxistes considérant qu'il y a un intérêt aux travaux de Engels, le philosophe écosocialiste et marxiste John Bellamy Foster s'est intéressé à l’abandon de la dialectique de la nature dans le marxisme occidental représenté notamment par Lukács. Selon lui, la dialectique de la nature a pour intérêt, en même temps que pour difficulté, de désigner à la fois l’objectivité ontologique de la nature, à savoir, son existence non médiatisée, irréductiblement extérieure au monde social en même temps que l’histoire des sociétés humaines au sein de la nature[4]. De même que pour la perspective réaliste dont il se réclame, le point de départ est la reconnaissance d’une réalité indépendante de la pensée, de la conscience ou encore des êtres humains. La notion de « dialectique de la nature » désigne ainsi en premier lieu cette dimension extérieure et objective, qui précède historiquement le monde social. Elle désigne en second lieu, selon Foster encore, l’interconnexion ou la coévolution de l’histoire humaine et de l’histoire naturelle. Dans ce contexte, elle conditionne le métabolisme entre l’humanité et la nature. Comme en témoigne son usage en vigueur dans le socialisme scientifique, l’affinité de ce théorème avec les sciences écologiques est évidente selon Foster. Cette notion n’a pourtant pas reçu la postérité qu’elle mérite. Le « marxisme occidental » a abandonné la dialectique de la nature et, par-là, les écrits d’Engels, marquant une séparation pouvant pour certains être artificiellement étanche entre les pensées "marxienne" et "engelsienne". À contre-courant du marxisme occidental, Foster considère que le métabolisme de Marx est compatible avec la dialectique de la nature engelsienne, non seulement en ce qu’il reconnaît l’existence d’un métabolisme propre à la nature elle-même mais également en tant que méthode heuristique à même de saisir l’articulation de la nature et de la société. Cette thèse, récemment reprise et modifiée par Kohei Saito dans Marx in the Anthropocene, constitue une tentative de réconciliation du courant scientifique du socialisme et du marxisme occidental. Cette entreprise prend pour point de départ la réhabilitation d’Engels et la lecture conjointe du singulier duo que formait Marx et Engels[4]. Le philosophe Jean Quétier considère également pertinent de se repencher sur les travaux d'Engels sur la nature[13].
Les scientifiques marxistes Richard C. Lewontin ou Richard Levins ont continué de se référer explicitement au matérialisme dialectique en tant que méthode d'étude pertinente dans le domaine de la nature et de l'évolution[14]. Le scientifique et astrophysicien Nicolas Prantzos se revendique également du matérialisme dialectique et de la démarche dialectique de Engels dans la Dialectique de la nature[15].
Notes et références
- Carl Cassegård, Olivier Tinland et Jean Markert, « Éco-marxisme et théorie critique de la nature : deux perspectives sur l’écologie et la dialectique », Prismes, vol. 6, no 1, , p. 47–97 (ISSN 2608-239X, DOI 10.3917/prism.006.0047, lire en ligne, consulté le )
- Labica et Bensussan 1982, p. 262-264
- Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Syllepse, , 650 p. (ISBN 978-2849501245), p. 531-535.
- Cannelle Gignoux, « La nature et l’écologie de Marx à Engels : À propos de : John Bellamy Foster, Marx écologiste, éditions Amsterdam », La Vie des idées, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ « De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l'histoire humaine. » — Discours de Friedrich Engels sur la tombe de Karl Marx, 1983 (lire en ligne)
- ↑ Lilian Truchon, « Darwin, socle « naturel » du matérialisme de Marx: », La Pensée, vol. N° 407, no 3, , p. 32–43 (ISSN 0031-4773, DOI 10.3917/lp.407.0032, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Anton Pannekoek, Marxisme et darwinisme, (lire en ligne [PDF])
- ↑ Voir La Science de la logique, ouvrage de 1812-1816 de Hegel.
- ↑ (fr-BE) Dominique Meeùs, « Préface à la deuxième édition », sur d-meeus.be (consulté le ).
- Friedrich Engels, Dialectique de la nature (lire en ligne [PDF]).
- ↑ « Engels: Le Rôle du Travail dans la Transformation du Singe en Homme », sur marxists.org (consulté le ).
- ↑ (en) R.L. Carneiro, « The transition from quantity to quality: A neglected causal mechanism in accounting for social evolution », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 97, no 23, , p. 12926-12931 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « La dialectique de la nature de Friedrich Engels : retour sur les manuscrits mal aimés », sur Revue MOLCER, (consulté le ).
- ↑ (en) Michael R. Redclift et Graham Woodgate, International Handbook of Environmental Sociology, Edward Elgar Publishing Ltd, , p. 115
- ↑ [vidéo] « Cosmologie et matérialisme dialectique », Ideas in Science, , 68:18 min (consulté le ).
Pour approfondir
Articles connexes
Liens externes
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