Diaspora arménienne à Décines

Maison de la culture arménienne, 15 rue du 24-Avril-1915, 69150 Décines-Charpieu (juin 2021).

La diaspora arménienne à Décines désigne l’importante présence d’individus arméniens ou d’origine arménienne à Décines-Charpieu, commune de l’est lyonnais, depuis le milieu des années 1920. Les Arméniens de Décines constituent une composante de la diaspora arménienne en France, ensemble des personnes d’origine arménienne en France. Décines est parmi les villes françaises qui compte le plus de personnes d’origine arménienne, ce qui fait d’elle l’une des « petites Arménies » françaises[1].

L’arrivée des Arméniens à Décines fait suite au génocide arménien, perpétré entre 1915 et 1923 au sein de l’Empire ottoman. En 1925, la récente Société lyonnaise de soie artificielle, en besoin de main d’œuvre, fait venir un grand nombre d’Arméniens réfugiés dans divers pays d’Europe, en particulier la Grèce.

De petit village quasi immobile, Décines devient un bourg industriel et sa population ne cesse de croître tout au long du XXe siècle. Entre 1921 et 1931, la population décinoise, stable depuis la fin du XIXe siècle, passe de 1551 à 6862 individus[2], fortement alimentée par les arrivées arméniennes qui représentent 25 % de la population de la ville lors du recensement de 1931[3].

D’abord installée dans le quartier de la Poterie, la population arménienne se déplace ensuite vers le quartier de la Soie, de part et d’autre de l’avenue Jean Jaurès[4].

L'arrivée à Décines

Le voyage

Les Arméniens du Haut plateau sont dispersés en Grèce et dans le Moyen-Orient suite aux marches forcées et aux exils qui caractérisent le génocide arménien[5]. Il faut attendre 1925 pour que les premiers membres de la diaspora multipliée par les pogroms arrivent à Décines. En effet, cette année-là, l’usine de la Société lyonnaise de soie artificielle est créée, notamment grâce à l’aide d’une main-d’œuvre italienne ayant immigré suite à la Première Guerre mondiale[2]. Maurice Cusin, le fondateur de l’entreprise, se rend en effet en Grèce, dans les alentours d’Athènes, une ville marquée par la présence de nombreux orphelinats américains accueillant les jeunes survivants des massacres, que l’entrepreneur cherche à recruter [6]. Il délègue ensuite la mise en place d’un réseau d’émigration de travailleurs arméniens à Bared Beylerian, présent sur place, qui s’intéresse plus particulièrement à l’orphelinat de Syra[7]. Pour Cusin, cette main-d’œuvre présente l’avantage d’être peu chère et de ne pas être « contaminée » par les traditions syndicales de la vallée rhodanienne[8]. Les jeunes arméniens, qui peuvent être de jeunes adultes, quant à eux, voient dans les contrats de travail un moyen d’échapper aux orphelinats, marqués par des conditions de vie atroces, notamment par la maladie et la pauvreté. L’émigration est vue par eux comme un moyen d’obtenir un salaire stable et une vie décente, ce qui pousse de nombreux jeunes à vouloir tenter leur chance en France[9] Dans une lettre envoyée à Cusin en août 1936, où des survivants demandent des contrats de travail, les 5 travailleurs d’Alep ont entre 17 et 20 ans, et un nom est ajouté de manière manuscrite en bas de la page, ce qui montre la force de l’attrait qu’exerce Décines[10].

Le quotidien à Décines

L'administration

Si l’arrivée des immigrants arméniens est facilitée par les contrats de travail émis par la SLSA et les passeports Nansen, ils font malgré tout face à des difficultés administratives. En effet, la mairie n’a pas assez de fonctionnaires pour faire face aux demandes toujours croissantes de cartes de séjour, qui doivent être renouvelées annuellement. Ainsi, en juillet 1929, 4 000 de ces documents devant être réalisés, le maire prévient le préfet que cela ne sera pas possible dans le délai de 3 mois et que les étrangers de la ville ne doivent pas être traités comme responsables de cela. Pour faire face à ce retard, la SLSA envoie, en 1925, 2 000 francs à la mairie pour payer une fonctionnaire s’occupant uniquement de cela, aidée par des interprètes, dont des Arméniens[11]. Malgré son arrivée, les problèmes continuent. En effet, la barrière de la langue et la non intériorisation des normes sociales, phénomène commun au début du XXe siècle[12], entraînent de nombreux moments de tensions. Ainsi, en 1926, Mme F. arrive à Décines avec son frère. Quelques années plus tard, ils déménagent à Lyon grâce aux papiers d’identité sans doute remplis par cette fonctionnaires. Le lendemain de leur déménagement, la police les questionne. Il est en effet marqué sur leurs cartes de séjour qu’ils n’ont que 3 mois de différence. Selon l’administration, il s'agit d'un mensonge d’un des deux réfugiés, contraint de partir, ce qui est empêché par l’intervention de voisins maîtrisant mieux le français[13]. Cette situation précaire, liée à de nombreux retards administratifs et à des erreurs pouvant avoir d’immenses conséquences, entraîne la création d’un marché noir des cartes de séjour. A la fin des années 1920, un employé de la mairie est ainsi arrêté pour trafic de papiers d’identité alors qu’il est attablé dans un café avec un interprète arménien[11] . De plus, le coût de la carte de séjour représente un autre problème pour les arrivants. En effet, celle-ci doit être renouvelée annuellement et coûte, en 1925, environ 1 300 francs, soit entre 300 et 600 de plus que le revenu mensuel des candidats. La loi du 10 août 1927 diminue les droits de sceau, qui représentaient environ 1 000 francs, en les liant au salaire du candidat, mais obtenir une carte de séjour reste un investissement important pour les immigrés[14]. De plus, son obtention est liée à une évaluation morale du demandeur et elle peut être retirée à tout moment, ce qui vulnérabilise les populations étrangères[15].

Le travail

La SLSA est un lieu central pour la diaspora arménienne de Décines en raison de la politique de recrutement de Cusin. En 1928, le premier bureau de l’Union générale arménienne de culture physique et de scoutisme est ainsi entièrement composé de travailleurs de l’usine de la soie[16]. Deux ans plus tôt, près de 75% des Arméniens décinois étaient employés par la SLSA[17] . Ils représentent, en 1946, la deuxième plus grande communauté dans cette usine, avec 1 808 des 9 822 salariés de la période 1924-1959, contre 2 855 pour les Français[18]. Cette communauté est en effet marquée par la généralisation du statut de prolétaire. Ainsi, en 1931, alors que moins de la moitié des Français de la ville sont ouvriers, 93% des Arméniens rentrent dans cette catégorie, un chiffre malgré tout légèrement en-dessous de la moyenne des communautés étrangères décinoises, qui est d’environ 95%. Leurs conditions de travail sont néanmoins particulièrement dures. En effet, alors que respectivement 0,1%, 33% et 40% des Arméniens sont contremaîtres, manœuvres et ouvriers spécialisés en 1931[19] , aucun cadre arménien de la SLSA n’a pu être identifié pendant la période de l’entre-deux-guerres[20]. Les Français ont, quant à eux, 8 fois plus de chance d’être contremaîtres pour 4 fois moins d’être OS et 20 fois plus d’être employés[19] . Le travail à la filature diminuait également la durée de 10 ans selon le docteur décinois d’avant-guerre Cadéac[17] . Les Arméniens sont donc relégués aux travaux particulièrement dangereux, non-qualifiés et peu payés. Un manœuvre de la SLSA est ainsi payé 1,5 francs de l’heure entre 1928 et 1930, mais leur salaire mensuel atteint souvent les 600 francs par mois en multipliant les heures supplémentaires[21].

L'habitat

Dans son usine, Maurice Cusin suit également les principes du paternalisme patronal, autant pour fixer et contrôler la main-d’œuvre que pour suivre la loi, qui oblige l’employeur à « assurer le logement du personnel étranger »[22]. En effet, en 1927, il ordonne la construction d’une école et d’un ensemble de 750 habitations répartis en 3 cités, celle du Restaurant, celle du Vallon et celle du Midi[23][24][25] , surnommées la Cité de la Soie[26] . Celle-ci est marquée par des inégalités profondes dans l’attribution des différents types de logements. Les maisons avec entrées individuelles et petits jardins sont ainsi réservées aux « autochtones »[27]. D’autres travailleurs réussissent à obtenir, de leur employeur, des appartements de deux à cinq pièces[28] , prévus pour 3 à 4 familles mais ayant un accès à l’eau, au gaz ainsi qu’à l’électricité et marqués par la proximité avec d’autres membres de la diaspora, ce qui favorise l’arrivée dans cette nouvelle ville[27] Dans cette cité ouvrière, les loyers valent environ 1/30e du salaire mensuel[21]. Dans la cité ouvrière, il n’y a aucun garnis mais de nombreux immigrés n’obtiennent pas accès à celle-ci. Dès 1926, ils investissent une usine désaffectée de poterie située sur l’actuelle place Roger Salengro, qu’ils transforment en baraquements[29]. La même année, un Arménien achète des terres dans l’impasse Arago, qu’il revend à bas prix, notamment à d’autres survivants du génocide, qui construisent des cabanons en bois. A cet endroit, en 1929, 13 familles arméniennes vivaient pour 3 espagnoles. Les différentes communautés immigrées vivent dans des conditions semblables, souvent dans les mêmes endroits. Ainsi, dans la Maison du Printemps, l’un des des deux premiers immeubles de la ville, il y a, en 1931, 40% d’Arméniens pour 9% de Polonais, 6% d’Italiens et 40% de Français[30] . Les différents groupes ne maîtrisant souvent pas les mêmes langues dans l’entre-deux-guerres, la communication est complexe, passant par un jeu de mimes, d’imitations ou d’un long apprentissage de mots importants des langues de voisins[31] . Cette proximité n’empêche pas qu’entre 1921 et 1945, seuls 6% des mariages dont l’un des deux époux est arménien sont mixtes[32]. De plus, les conditions de vie restent néanmoins pour le moins complexes. En septembre 1930, un habitant de l’Hôtel des Voyageurs, situé avenue Jean Jaurès, marquée par une présence importante d’Arméniens (27%)[33] , envoie une lettre à la mairie où il se plaint de la mauvaise qualité de la maison qu’il loue. Sa fosse sceptique déborde en effet, ce qui entraîne de mauvaises odeurs et des risques sanitaires pour les enfants. La commission d’hygiène de Décines mentionne également au maire, en avril de la même année, l’existence de locaux loués par un certain Nicolas G. à des travailleurs de la SLSA, avec en moyenne une pièce pour 4 à 5 individus[34] . Si ces lettres ne mentionnent pas explicitement des Arméniens, elles sont représentatives des problèmes auxquels ils font face. De plus, leur manque de contact avec les notables locaux et leur mauvaise maîtrise de la langue en font de cibles faciles pour des arnaqueurs qui cherchent à profiter de leur vulnérabilité. Ainsi, en octobre 1937, Houshmandian, un faux médecin, est arrêté. Il faisait semblant de soigner les Arméniens décinois, profitant sans doute de leur manque d’argent les empêchant d’aller voir d’authentiques praticiens et de leur mauvaise connaissance des médecins locaux[35]. Malgré cela, les membres de la diaspora réussissent à atteindre parfois une forme de stabilité matérielle, permettant l’achat de biens particulièrement coûteux. Ainsi, en 1935, une liste établie par le ministère de la Guerre des véhicules automobiles réquisitionnables dans la ville mentionne la voiture de la marque Renault d’Archag Atabian[36] .

Une arrivée par vagues

Si de nombreux Arméniens sont arrivés à Décines dès 1925, la communauté a également grossi durant l'entre-deux-guerres via des ajouts ponctuels de membres. Cela passe par de nombreuses naissances, avec plus de 20 accouchements par an entre 1928 et 1934[37].

Les déplacements internes à la France caractérisaient également la diaspora arménienne locale. Dans des numéros du Haratch de 1926, des mentions de Décines comme une oasis, avec une colonie arménienne dynamique, où il était conseillé de se rendre[38]. Ainsi, entre 1926 et 1930, cette ville attirait des Arméniens vivant aussi bien en Charente que dans le Var ou la Haute-Saône, même si c'est l'Ardèche, l'Isère, le Rhône, la Loire et l'Aveyron qui étaient ces centres de recrutement principaux[39]. En France depuis 1925, Kégham Petrossian travaillait ainsi dans une raffinerie de sucre à Marseille avant de rejoindre Décines[40].

Racisme et discrimination

Les minorités arméniennes décinoises subissent, dans l'entre-deux-guerres, le racisme d'une partie du reste de la population. Cela est notamment le cas à partir de 1930, quand la France rentre en crise économique, ce qui renforce les tendances xénophobes. Ainsi, dans une série de lettres envoyées, en 1939, à Edouard Daladier, un jardinier ayant perdu son travail écrit que les étrangers sont privilégiés, que « les français ne comptent pas », qu'ils ne reçoivent aucune aide contrairement aux immigrés et qu'il souhaite être naturalisé arménien afin de profiter de ces avantages. Les propos xénophobes et racistes sont particulièrement répandus par Le Passe-Partout, un journal local qui, dès 1923, affirmait que les étrangers étaient, selon lui, des êtres ingrats méprisant les « autochtones ». Colportant des anecdotes et des ragots, il faisait la liste, dès 1925 et jusqu'à 1939 au moins, des faits divers et rendait les nouveaux venus collectivement responsables des vols, agressions sexuelles et autres crimes et délits[41]. Décines devint, pour une partie de l'extrême-droite xénophobe de l'entre-deux-guerres, le symbole de la dégénérescence française. Ainsi, dans son pamphlets Trois millions d'étrangers en France, publié en 1938, Raymond Millet classe cette ville dans la liste des communes « colonisées »[2].

Ces accusations de préférence des étrangers par les entreprises et administrations sont fausses. En effet, en mars 1936, l'Association des Arméniens Combattants volontaires n'a pas pu organiser un concert dans la salle des fêtes de la ville car le conseil municipal lui refusa l'accès à celle-ci, qui ne pouvait, selon lui, pas être utilisé par des « organisations étrangères ». De plus, la crise économique toucha particulièrement les Arméniens. En effet, alors que 7% des ouvriers décinois étaient chômeurs en 1931, ce chiffre montait à 9% pour les Arméniens, qui représentaient presque la moitié des chômeurs à Décines, contre 4,6% pour les Français[42]. Sur les 1875 travailleurs arméniens de la SLSA, 119 furent licenciés dans les années 1930[43]. Les lois qui, à partir de 1934, restreignirent le pourcentage de travailleurs étrangers autorisés empirèrent la situation, si bien que de nombreux travailleurs arméniens durent trouver des solutions alternatives[44]. De nombreux individus se firent engager chez leurs familles, à l'image de Jirair Baravian, qui travailla comme manœuvre biscuiter chez son beau-frère[45], ou créèrent leurs propres entreprises, en devenant notamment des forains. Si certains réussirent à avoir une situation correcte grâce à cela, ce ne fut pas le cas de tous les licenciés[46].

La vie culturelle arménienne à Décines

Lieux essentiels de la diaspora arménienne à Décines-Charpieu

Religion

La vie religieuse des Arméniens de Décines s’articule majoritairement autour de deux groupes confessionnels : chrétiens apostoliques et chrétiens évangéliques.

Les chrétiens apostoliques sont les plus nombreux à Décines. Orthodoxes, ils reconnaissent l’autorité du « Patriarche suprême et Catholicos de tous les Arméniens » qui réside à Etchmiadzin. Leur culte s’organise autour de l’église Sainte-Marie (ou Sourp-Asdvadzadzine) de Décines dont la construction fut laborieuse et dura de 1926 à 1946[47]. Le projet de construire une église apostolique arménienne émerge peu de temps après l’arrivée des premiers Arméniens à Décines à l’initiative de l’Association des dames chrétiennes arméniennes, présidée par Serpouhie Halépian. En 1926, l’association achète le terrain destiné à recevoir le bâtiment. La première pierre est posée en août 1932 lors d’une cérémonie présidée par Mgr Krikoris Balakian, évêque de Marseille. Toutefois, le financement reposant exclusivement sur les dons des fidèles, la construction de l’église est assez lente et connaît des interruptions. Pendant douze ans, les travaux sont interrompus et l’église reste à l’état de fondations. Pendant cette interruption, l’Association des dames chrétiennes arméniennes, associée au Comité culturel, organise des fêtes et des représentations théâtrales pour lever des fonds. Les travaux sont repris puis terminés à la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’église est inaugurée en 1946 par l’archevêque des Arméniens de Paris Ardavazd Surmeyan. En attendant la construction de l’église, la messe est célébrée dans le temple des Protestants arméniens ou dans la Maison des Arméniens (actuelle Maison de la culture arménienne). L’église est restée longtemps sans curé fixe, jusqu’en 1960 avec l’arrivée du père Varak Avakian. Le diocèse de Lyon dépêchait alors des prêtres ponctuellement pour célébrer les mariages ou les baptêmes[48].

Les chrétiens évangéliques quant à eux ne reconnaissent pas l’autorité du patriarche résidant à Etchmiadzin. Moins nombreux que les chrétiens apostoliques, ils disposent en revanche d’une église dès 1929 à l’initiative du pasteur Joseph Barsumian et grâce à un financement de l’Action chrétienne en Orient. Elle est la première église évangélique arménienne construite en France[49]. L’église évangélique arménienne se distinguait de l’église apostolique par sa proximité avec la jeunesse arménienne. Une école était tenue par Calvin Barsumian, fils et successeur de Joseph Barsumian, et sa femme Marie qui a compté jusqu’à 125 élèves en 1946. Des camps d’été étaient organisés dès 1946 et un terrain de jeux avait même été acheté avant d’être revendu en 1958[50].

Les deux églises ont pu entretenir des liens relativement étroits marqués par une forme d’œcuménisme, en témoigne la tenue des messes apostoliques dans l’église évangélique avant la construction de l’église Sainte-Marie ou encore la tenue d’un journal édité conjointement par le pasteur Sahaguian et le père Avakian dans les années 1960[50].

Le monde associatif

La principale empreinte des Arméniens sur la vie culturelle décinoise est celle laissée sur le monde associatif. Comme le rappelle Adia Boudjikanian, les associations étaient une modalité privilégiée de l’organisation des minorités sous l’Empire ottoman et c’est en référence à ce modèle que se structure la vie culturelle des communautés diasporiques arméniennes. Ainsi, dès les années 1920, différentes associations se revendiquant de la culture arménienne sont fondées[51]. Dès 1926, l’Association des dames chrétiennes arméniennes est créée. Présidée par Serpouhie Halépian, elle lance l’impulsion de la construction de l’église apostolique[52].

Un des piliers de la vie culturelle arménienne à Décines est la pratique du chant choral traditionnel arménien. Depuis 1930, il existe quasi sans interruption un groupe choral arménien, sous des noms divers. Le « groupe choral simple arménien "Komitas" de Décines Charpieu » est ainsi fondé en janvier 1930 par Avédis Melkonian, alors étudiant au conservatoire de Lyon. La chorale se donne pour objectif de « donner à ses adhérents l'enseignement nécessaire concernant la culture des anciens chants arméniens et de former des sections musicales ». Son nom fait référence au nom religieux de Soghomon Soghomonian, prêtre et chantre qui a eu une grande importance dans la restauration du répertoire de chants traditionnels populaires arméniens. Plus tard, quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, la chorale prend le nom de « Yerevan », transcription phonétique du vocable arménien qui désigne la capitale arménienne. Aujourd’hui, elle porte le nom de « Guiliguia », en référence à un chant de Nahabed Roussinian mis en musique par Gabriel Yeranian et se regroupe avec les chorales Gomidas de Lyon et Megheti de Vienne. La pratique du chant choral arménien est particulièrement liée à la liturgie de l’Église apostolique arménienne[53].

La chorale se produisait à l’occasion de kermesses ou de fêtes populaires organisées à la Maison populaire arménienne (aujourd’hui Maison de la culture arménienne)[54]. Ces fêtes ont pu être l’occasion de tensions avec la municipalité décinoise. Ainsi, en 1936, la mairie refuse la salle des fêtes à l’Association des Arméniens Combattants qui voulait organiser un concert[55].

Des associations sportives arméniennes existaient également. La plus célèbre d’entre elles est l’Union générale arménienne de Décines, club de foot décinois issu de l’UGA fondée en 1918 à Constantinople et qui fusionne avec son homologue de Lyon en 1946. A sa création en 1928, l’association est un club omnisports en témoigne son nom complet « Union générale arménienne de culture physique et de scoutisme ». A l’origine, ses membres étaient exclusivement arméniens[16]. Plusieurs grands joueurs sont passés par l’UGA parmi lesquels Youri Djorkaeff, champion du monde 1998 et président de l’UGA entre 2007 et 2014, Jean Djorkaeff, son père qui a été capitaine de l’équipe de France de football[56], ou encore Cédric Bardon[57].

De nombreuses associations se donnent pour but d’organiser la solidarité entre Arméniens décinois. De ce point de vue, les associations compatriotiques constituent une forme originale d’institutions arméniennes. Elles regroupent des individus originaires d’une même ville ou province de l’Empire ottoman et organisent la solidarité entre ses membres (bourses d’études, aide matérielle…). Leur existence a été plus ou moins éphémère selon les cas. On note à Décines l’existence d’union compatriotique de Van, Smyrne ou encore Harpout[58].

Une même initiative existe à l’échelle de l'ensemble des Arméniens de Décines : en 1939 est créée l’Association pour l’aide aux pauvres et chômeurs arméniens de Décines qui se donne pour but « d’aider dans la limite du possible aux chômeurs et famille pauvres, de rendre visite et soulager les malades »[16].

L’Union générale arménienne de bienfaisance est une autre organisation de charité mais dont la dimension est internationale. Elle a eu temporairement une branche à Décines mais n’y dispose plus de représentant depuis au moins les années 1970[59].

Enfin, la Croix bleue, organisation de charité pro-Dashnak a une section à Décines qui tient notamment une école arménienne[60].

Une association des anciens combattants arméniens de Décines a été créée en 1947. Elle met en place une solidarité entre les individus et organise des cérémonies mémorielles[45].

Beaucoup de ces associations s’appuient sur une organisation qui structure l’organisation de la vie communautaire arménienne à l’échelle nationale : l’Union nationale arménienne (UNA). Démocratique et apolitique, elle est théoriquement laïque mais proche de l’Église apostolique arménienne[61]. Plusieurs associations arméniennes décinoises mentionnent dans leur statut leur rattachement à l’UNA (Association pour l’aide aux pauvres et chômeurs arméniens de Décines, Association des dames chrétiennes arméniennes de Décines…)[16].

La Maison de la culture arménienne de Décines

Lieu associatif par excellence, la MCAD dépasse largement cette simple fonction. C’était à l’origine un foyer populaire qui voit le jour en 1932 grâce aux contributions des individus. En 1977, la Maison du peuple arménien devient Maison de la culture arménienne. La MCAD se caractérise par sa polyvalence. Café, salle de jeux, centre associatif, salle de spectacle, école, bibliothèque, centre d’archives, elle est le centre de la vie sociale des Arméniens de Décines[10].

Les écoles

La question de l’école devient assez vite une question centrale pour certains Arméniens soucieux de faire perdurer la langue arménienne à Décines. Dès 1926, des cours pour apprendre l’arménien sont fragilement mis en place, dans le quartier de la Poterie. En 1932, une école arménienne est mise en place à la MCA à l’initiative de la Croix-Bleue. Plusieurs enseignant s’y sont succédé mais l’école ferme faute d’enseignant au moment de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale[62].

A la fin de la guerre, un comité éducatif est nommé afin de rouvrir l’école arménienne. Après un appel à candidature dans le journal Haratch, un couple d’enseignants, Meguerditch et Kéghan Papazian se voit confier en 1945 la tenue des cours d’arménien. Le couple Papazian semble avoir eu une grande influence sur la jeunesse arménienne décinoise d’alors. Ils restent neuf ans à Décines, jusqu’en 1954. D’autres enseignants leur succèdent, mais les effectifs des classes baissent petit à petit. Il s’agissait d’une école du soir qui donnait des cours six jours par semaine, de dix-sept heures à dix-neuf heures pour les petits et de dix-neuf à vingt-et-une heures pour les grands. Des cours de langue sont aussi organisés par l’église évangélique dans ses locaux[63].

La journée, les enfants arméniens fréquentaient pour la plupart d’entre eux l’école de la Soie, école privée destinée aux salariés de l’usine du même nom et ouverte en 1924. Différentes nationalités s’y côtoyaient : Français, Russes, Arméniens, Italiens, etc. Les autres enfants fréquentaient l’école municipale publique. Les enfants d'ouvriers qui fréquentaient cette école subissaient des moqueries de la part du reste de la population. En effet, « avoir fait l'école de la Soie » était une plaisanterie utilisée par les jeunes décinois[64].

Commerces et artisanat

Les commerces et l’artisanat ont été un autre moyen de faire perdurer à Décines un certain nombre de savoir-faire et de pratiques importés d’Arménie. En effet un certain nombre de commerçants ou d’artisans de la première génération d’Arméniens à Décines occupe le même métier qu’en Arménie. Avec la vague de licenciements dans les années 1930 à la SLSA, la part de commerçants et d’artisans parmi la population arménienne augmente et elle ne cessera pas d’augmenter au cours du XXe siècle. Elle passe d’un peu moins de 2% en 1926 à presque 14 % en 1936 et presque 19 % en 1968[65]. Ainsi, les Arméniens ouvrent des épiceries, des salons de coiffure, des cafés, une librairie, des magasins de vêtements, un atelier de tapisserie, etc. Une famille représentative de ces mutations est la famille Tchatalian qui possédait le fameux café Tchatalian adossé à l’épicerie et à la boucherie familiale[66].

Une vie politique mouvementée

Les partis politiques

La vie politique arménienne locale est marquée par la présence de partis nés alors que l’Arménie était encore contrôlée par l’Empire tsariste ou celui ottoman[67]. Ainsi, Mihran Boziguian, arrivé à Décines en 1924, rejoint le parti social-démocrate arménien Hentchak un an plus tard[68]. C’est néanmoins le parti nationaliste de gauche des Dashnak, aussi appelé Fédération révolutionnaire arménienne, qui domine la communauté arménienne décinoise[69]. Jirair Baravian, présent à Décines depuis les années 1930, est ainsi décrit par un inspecteur de police comme « l’un des principaux dirigeants du parti socialiste arménien [dashnak] »[45]. Les Garnir, ou rouges, proches du Parti communiste français, sont également présents. Celui-ci a, en effet, créé une sous-section arménienne dans le cadre de la Main d’œuvre étrangère, visant à organiser les ouvriers étrangers afin d’empêcher la concurrence à la baisse des salaires ou leur utilisation comme briseurs de grèves[70]. Ces militants sont d’abord présents dans la cellule de Soie-Décines, dans le rayon de Lyon, avant de rejoindre, à partir de 1933, la cellule n°16, dans le rayon de Villeurbanne[71]. Afin de contrer l’influence Dashnak dans la ville, le Parti communiste envoie des hommes de confiance à Décines, qui ont pour but de gagner les ouvriers de la SLSA à leur cause. C’est, par exemple, le cas pour Roupen Tékgueuzian, envoyé en 1929[72]. Ces différents groupes revendiquent tous la paternité des manifestations en hommage aux victimes du génocide arménien[46].

La présence de ces nombreux partis politiques à Décines et leurs lignes opposées entraînent des conflits et une montée des tensions. En effet, les communistes et nationalistes s’opposent sur de nombreux points, notamment la question sociale et celle nationale. Pour les Dashnak, les militants arméniens ne doivent pas appeler leurs compatriotes à la mobilisation, car celle-ci pourrait être utilisé par le gouvernement comme justification pour des départs forcés, laissant les apatrides dans des conditions plus que précaires. Les Garnir, quant à eux, voient dans cette stratégie la preuve du caractère bourgeois de leur concurrent, qui refuse toute grève, et souhaitent organiser les prolétaires arméniens et les pousser vers la lutte pour la hausse des salaires. De plus, les membres de la FRA ne se reconnaissent pas dans l’Arménie soviétique en raison de la soviétisation de la République socialiste. Celle-ci, contrôlée par les Dashnak à partir de 1919, fut occupée par l’Armée rouge en avril 1921, ce qui mena à l’interdiction de la FRA et au rejet de l’URSS par les membres de ce parti[73]. La diaspora arménienne est marquée par cette fracture, qui tourne parfois à la violence. Ainsi, le 26 février 1933, le Garnir Meguerditch Deldidian est tué à coup de couteaux alors qu’il perturbait une réunion de Dashnak grenoblois avec une quinzaine de ses camarades, dont le décinois Archag Darkdjian[74].

En-dehors des partis ? Le HOK

Les Arméniens décinois sont également organisés politiquement en dehors des partis politiques. En effet, si les Garnir ne sont qu’une poignée, les sympathies envers l’Arménie soviétique sont nombreuses. Pour de nombreux exilés, ce pays est, malgré la domination soviétique et sa distance géographique par rapport aux terres arméniennes en Turquie, un compromis acceptable. Pour essayer d’influencer la diaspora, le Parti communiste arménien crée, en 1921 à Erevan, le Comité de secours pour l’Arménie, ou HOK. Cette organisation est dotée de branches dans de nombreux pays, dont la France à partir de 1925. La section décinoise est créée, le 20 avril 1932[75]. Cette organisation a pour but de créer un sentiment pro-soviétique chez les Arméniens à l’étranger, et de les pousser à immigrer[76]. Pour cela, elle crée de nombreux journaux, tels Erevan ou Hog, qui circulent à Décines. Barsam Deyermendjian est ainsi le correspondant dans cette ville de la revue prosoviétique Zangou à partir de 1935[77]. Malgré ses liens avec le PCA, l’HOK est, dans l’entre-deux guerres, régulièrement en conflit avec le PCF. Ces deux organisations ont en effet des visions opposées du futur des Arméniens en France. Là où la Main d’œuvre étrangère souhaite les organiser pour les impliquer dans les conflits sociaux, l’HOK, lui, veut organiser leur départ vers l’Arménie et ne s’intéresse donc pas à cela. En effet, le Comité adopte une orientation se voulant apolitique, ce qui lui permet d’intéresser les Arméniens non-communistes et de les rapprocher de la République soviétique[78], tout en évitant que ses membres n’aient à subir une surveillance policière dont les conséquences peuvent être dévastatrices pour des étrangers. En effet, leur droit de séjour est révocable à tout moment, si bien que la participation à une grève, à un syndicat ou à un parti peut entraîner une obligation à quitter le territoire français[79]. Cela explique donc également l’apolitisme de l’HOK, qui ne veut pas que ses mots d’ordre entraînent la dégradation des conditions de vie des membres de la diaspora[80]. Malgré ce conflit entre dirigeants du MOE et du PCA, presque tous les membres de la sous-section arménienne du PCF sont également encartés à l’HOK[81], mais les membres de la sous-section sont régulièrement accusés de prioriser les intérêts du Comité au détriment de ceux du parti[82]. Suite au tournant nationaliste de l’URSS, les hokistes sont vus comme des nationalistes et le mouvement est décapité lors des Grandes Purges[83]. Ayant perdu contact avec l’Arménie, faisant face au retour des premiers militants partis dans ce pays et ayant décidé de retourner en France, déçus par la réalité du régime, les membres de la section française se démoralisent et décident de supprimer leur organisation en 1937 en raison de problèmes financiers[84]. Une poignée de militants communistes décident de former, en 1938, l’Union populaire franco-arménienne, qui cherche à continuer les actions qui étaient effectuées par l’HOK. En 1938, lors d’une tournée en provinces ayant pour but de fonder des sections locales, Missak Manouchian passe ainsi à Décines[85].

Les liens avec la politique française

L’activité politique des Arméniens de Décines dépend également de la conjoncture française plus générale. En effet, alors que les Dashnak, qui dominent la vie politique arménienne locale, défendaient l’idée d’une non-participation aux conflits sociaux en France, leur ligne change au printemps 1936, lors de l’épisode du Front populaire. La normalisation du Parti communiste et du militantisme syndical a diminué les risques pour les grévistes, si bien que des articles de Haratch, le journal des Dachnak, prennent position en faveur des actions militantes, dont celles décinoises. Selon Henry Karayan, membre du HOK, les Arméniens de la SLSA ont ainsi arrêté le travail durant quatre mois[86], jusqu’à obtenir, le 28 juin, des congés payés et la semaine de 40 heures[87]. Cela est une première pour cette usine, souvent vue comme calme[88]. Le retour des ligues et la montée de l’extrême droite poussent également certains Arméniens décinois à un engagement antifasciste, souvent en lien avec un encartement dans d’autres organisations. Ainsi, en 1936, le secrétaire du groupe arménien local, Barsam Deyermendjian, rejoint l’organisation antifasciste Amsterdam-Pleyel[89], créée à la suite d’un appel d’Henri Barbusse et de Romain Rolland, sous la houlette de l’Internationale communiste[90].

La matérialité de l'action politique

Les conditions de vie avaient néanmoins un impact sur le militantisme. Les ouvriers de la SLSA dépendant du paternalisme patronal, qui leur assurait un logement et une éducation, ceux-ci ne pouvaient que difficilement participer à la vie politique locale[91]. Cela était un moyen de s’assurer d’une main d’œuvre docile pour Maurice Cusin, directeur de l’usine et membre des Croix-de-Feu, qui allait jusqu’à faire distribution, dans son établissement, des tracts s’opposant au Front Populaire lors de la vague de grèves de mai-juin 1936[92]. Selon Henry Karayan, son père, Guiragos, a pu s’investir dans l’HOK, au point de devenir le secrétaire de sa section décinoise, en raison de son statut de commerçant, qui lui laissait « les coudées franches », contrairement à ses compatriotes ouvriers. Néanmoins, cette indépendance implique également une focalisation sur la question nationale, au détriment de celle sociale, qui n’est que difficilement traitable pour un chef d’entreprise indépendant[91]. Le statut d’étranger limite également la participation des Arméniens à l’activité politique, car ils risquent d’être forcés de quitter le territoire s’ils participent à des mouvements trop revendicatifs[79].

L'Arménie rêvée et le retour au pays

La diaspora est marquée par un intérêt sensible pour l’Arménie soviétique. Il existe, en effet, au-delà du soutien ouvert des Garnir un vaste d’éventails de sentiments favorables à ce régime. Ainsi, malgré la tutelle soviétique et le fait que ce pays se soit constitué en Transcaucasie et non dans l’Arménie historique, son existence est un pis-aller pour de nombreux réfugiés, marqués par l’expérience du génocide. Selon certains, cette nation existant, il faut faire avec et l’accepter. Cette idée n’empêche pas certains de ressentir une forme de fierté nationale[93]. L’HOK diffuse et joue sur ces sentiments pour essayer d’organiser le retour, nerkaght, de la diaspora dans la « mère-patrie »[94].

Celui-ci prend la forme de départs en groupes, dans des bateaux. Ainsi, entre 1921 et 1936, 40 000 Arméniens décident d’émigrer du territoire français, mais, selon Astrig Atamian, « les départs depuis la France ne se font qu’au compte-goutte jusqu’au rapatriement du 9 mai 1936 qui emporte environ 1800 personnes »[95]. C’est à Marseille que le Sinaïa emporte ces familles de volontaires qui se sont inscrits sur les listes jusqu’à 18 mois auparavant et qui viennent pour la moitié d’entre eux des banlieues parisiennes et lyonnaises, ce qui inclut Décines. Le paquebot accoste à Batoum, où les volontaires montent dans un train se dirigeant vers Erevan[96]. Avant ce trajet, la priorité avait été donné aux Arméniens réfugiés en Grèce et dans le Moyen-Orient[95], mais le contexte français a également eu un poids sur cette accélération. En effet, la loi du 10 août 1932, dite de protection de la main-d’œuvre nationale, fixe des quota maximum de travailleurs étrangers dans les entreprises[97]. La SLSA, qui embauche massivement des Arméniens, se retrouve obligé d’en licencier de nombreux. Ceux-ci réussissent parfois à trouver un nouvel emploi, que cela soit en se faisant embaucher chez un parent ou en créant leur propre entreprise[46]. Néanmoins, pour de nombreux ouvriers étrangers, les années 1930 sont marquées par le chômage, qui crée l’imaginaire d’un oasis transcaucasien pouvant les sauver et oriente donc les départs. Ainsi, Garadeb Tchafrian perd son emploi vers la moitié de la décennie et se porte volontaire pour le voyage du 9 mai 1936[98].

Ces départs, organisés par le HOK, provoquent une véritable saignée chez les garnir décinois. En effet, ces derniers, pro-soviétiques et membres du comité, sont souvent séduits par le discours du retour. Sur les 10 communistes décinois identifiés par Astrig Atabian, seul un, Henry Karakyan, ne monte pas sur le Sinaïa[99].

Les nerkaght ont lieu malgré la montée du stalinisme et les purges qui l’accompagnent. En effet, le HOK, très populaire, réussit à attirer les membres de la diaspora malgré les rumeurs. De plus, sa direction réussit à contrôler la circulation des informations. Ainsi, une délégation envoyée en Arménie durant l’été 1936 fait un rapport très critique envers la direction que prend le régime soviétique mais leur direction réussit à l’étouffer. Cela est dû à ses liens avec le PCA, qui la finance, mais aussi au contexte idéologique de l’époque. En effet, les milieux communistes étaient marqués, depuis la fin des années 1920, par l’idée que toute critique du stalinisme joue objectivement le rôle du stalinisme. De plus, pour les réfugiés apatrides, l’idée d’un retour dans un chez-soi imaginé, censé offrir nourriture, toit et sécurité, séduit, si bien que certains sont prêts à prêter une sourde oreille aux doutes émis par certains, tel André Gide et son Retour de l'U.R.S.S.[100],[101].

La mémoire du génocide

L’arrivée des Arméniens à Décines est étroitement liée au génocide perpétré entre 1915 et 1923. La première génération qui arrive à Décines à partir de 1925 est composée de rescapés du génocide, à l’image de Hector Halépian, doyen des Arméniens de Décines à la fin du XXe siècle, un événement qui les a tous marqué et qui constitue l'un des fondements de la diaspora arménienne décinoise[102].

C’est toutefois les générations suivantes qui œuvreront pour la mise en place d’une politique mémorielle et pour l’institutionnalisation de la mémoire du génocide. A Décines, la première décision qui va dans ce sens est le choix de renommer la rue Branly « rue du 24 avril 1965 » en 1915. Ce nom fait référence à un évènement, appelé aussi « dimanche rouge » qui marque le commencement du génocide arménien par un vague d’arrestation des élites arméniennes de Constantinople. Cette rue est située dans le coeur du quartier arménien de Décines, on y retrouve notamment la Maison de la culture arménienne ou l’église apostolique arménienne. C’est dans cette même rue qu’est érigé en 1972 le Mémorial du génocide arménien de Décines-Charpieu, premier mémorial du génocide en France conçu par Robert Darnas. C’est toujours rue du 24 avril 1915 qu’est inauguré le 20 octobre 2013 le Centre national de la mémoire arménienne, juste en face du mémorial. Il se donne pour mission de favoriser l’histoire de la diaspora en France et en Europe en conservant des archives et des documents relatifs au passé arménien et à la présence arménienne en France et en Europe. En 1992, Décines-Charpieu signe un pacte de jumelage avec Stepanavan, ville arménienne d’environ 20 000 habitants située à 140 kilomètres au nord d’Erevan[10].

Notes et références

  1. ↑ Boris Adjemian, Les petites Arménies de la vallée du Rhône, Lyon, Lieux Dits, 2020
  2. Videlier 1996, p. 11.
  3. ↑ Bardakjian 1972, p. 36.
  4. ↑ Bardakjian 1972, p. 56.
  5. ↑ Atamian 2025, p. 32-33.
  6. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 27.
  7. ↑ Archives du Centre National de la Mémoire Arménienne.
  8. ↑ Videlier 1996, p. 97-98.
  9. ↑ Atamian 2025, p. 31.
  10. Archives du CNMA.
  11. Videlier 1996, p. 129-130.
  12. ↑ James C. Scott, « 2. Villes, langues, peuples », L'oeil de l'Etat , La Découverte, 2024, p. 102-155 (en ligne : https://shs.cairn.info/l-oeil-de-letat--9782348083129-page-102 ; consulté le 19 avril 2026)
  13. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 34.
  14. ↑ Alexis Spire, « Faire payer les étrangers : l’avenir d’une vieille idée », Plein Droit, n°67, 2005 (en ligne : https://www.gisti.org/spip.php?article86 ; consulté le 17 avril 2026)
  15. ↑ Philippe Rygiel, « La précarité de l’existence immigrée entre le milieu du xixe et le milieu du xxe siècle », dans Précarisation du séjour, régression des droits, Paris, GISTI, 2016, p. 22-33
  16. AD69 4MSUP34
  17. Videlier 1996, p. 119.
  18. ↑ Edouard Mardirossian, « L'usine de la Soie à Décines fermait ses portes il y a 60 ans », Tsaïn. La voix de l'Eglise, 2005.
  19. Videlier 1996, p. 121.
  20. ↑ AD69 181J
  21. Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 126.
  22. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 38.
  23. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 40-41.
  24. ↑ G.D. « Nostalgie. Les médaillés du travail de l'usine de la Soie », Tsaïn. La voix de l'Eglise, 1999
  25. ↑ Videlier 1996, p. 103.
  26. ↑ Videlier 1996, p. 100.
  27. Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 41.
  28. ↑ Videlier 1996, p. 98.
  29. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 40.
  30. ↑ Videlier 1996, p. 111.
  31. ↑ Videlier 1996, p. 170-171.
  32. ↑ Boudjikanian-Keuroghlian 1978, p. 110.
  33. ↑ Videlier 1996, p. 110.
  34. ↑ Videlier 1996, p. 113-115.
  35. ↑ « Un faux médecin exploitait les réfugiés arméniens », Ce soir, Paris, 1937, n° 237, p.9.
  36. ↑ Videlier 1996, p. 169-170.
  37. ↑ Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes, op. cit., p. 103.
  38. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 97.
  39. ↑ Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes, op. cit., p. 79.
  40. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 286.
  41. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 139-141.
  42. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 171-172.
  43. ↑ Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes, op. cit.
  44. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 171.
  45. AD69 975W58
  46. Entretien avec Edouard Mardirossian, 26 mars 2026.
  47. ↑ « La construction de l’église apostolique arménienne », Décines Magazine, septembre 2000, n°195.
  48. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, op. cit., p.96.
  49. ↑ « 80 bougies pour l’église évangélique arménienne de Décines », Décines Magazine, avril 2010, n°291.
  50. Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, 1925-1971, mémoire de maîtrise, Lyon, 1972, p.100.
  51. ↑ Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes, op. cit., p. 161.
  52. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, 1925-1971, mémoire de maîtrise, Lyon, 1972, p.96.
  53. ↑ AD69 4MSUP35 et « La chorale Yerevan de Décines », Tsaïn. La voix de l'Eglise, 2004.
  54. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, op. cit., p. 108
  55. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p.172.
  56. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p.166.
  57. ↑ Jonathan Lopes, « Cédric Bardon : " Etre considéré comme l’une des futures pépites de l’OL a joué contre moi " », Olympique et Lyonnais.com, 2023.
  58. ↑ AD69 4MSUP33 et AD69 4MSUP34
  59. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, op. cit., p. 119.
  60. ↑ "Education et Culture - Croix Bleue des Arméniens de France", Croix Bleue des Arméniens de France (en ligne : https://croixbleue-france.com/educations/, consulté le 20/04/2026).
  61. ↑ Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes, op. cit., p. 161-162.
  62. ↑ Edouard Mardirossian, « Les écoles arméniennes à Décines », Tsaïn, la voix de l’église, 2004, n°30.
  63. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, op. cit., p. 108.
  64. ↑ Entretien avec Edouard Mardirossian, 26 mars 2026
  65. ↑ Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, op. cit., p. 88.
  66. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 117.
  67. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p.16-18.
  68. ↑ Id., p. 288.
  69. ↑ Id., p. 109.
  70. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 56
  71. ↑ Id., p. 279-340. Les mentions de cette cellule apparaissent et remplacent celles de l’autre formation à partir de 1933 dans ces notices biographiques.
  72. ↑ Id., p. 333.
  73. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 17
  74. ↑ Id., p. 73.
  75. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 325
  76. ↑ Id., p.62
  77. ↑ Id., p. 294.
  78. ↑ Id., p. 59-62.
  79. Philippe Rygiel, « La précarité de l’existence immigrée entre le milieu du xixe et le milieu du xxe siècle », op. cit.
  80. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 60.
  81. ↑ 9 des 10 Arméniens communistes décinois identifiés par Astrig Atamian sont ainsi devenus membre de l’HOK avant de rejoindre le PCF. Voir Id., 279-340.
  82. ↑ Id., p. 77-79.
  83. ↑ Id., p. 97.
  84. ↑ Id., p. 100.
  85. ↑ Id., p. 123-125.
  86. ↑ Id., p. 109
  87. ↑ Philippe Videlier, Décines, op. cit., p. 154-159.
  88. ↑ Id., p. 149.
  89. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 294.
  90. ↑ Jocelyne Prézeau, « Syndicats et organisations de masse. Le cas d’Amsterdam-Pleyel (1932-1934) », dans Danielle Tartakowsky et Françoise Tétard (éd.), Syndicats et associations : Concurrence ou complémentarité ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 391-398
  91. Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 70.
  92. ↑ Jocelyn Rozand, Le Front populaire dans le département de l’Isère (1934-1938), mémoire de maîtrise, Grenoble Alpes, 2023, p. 66 (en ligne : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04547366v1/file/2023H1ROZjo%202.pdf, consulté le 19/04/2026).
  93. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 16.
  94. ↑ Id., p. 61-63.
  95. Id., p. 62.
  96. ↑ Id., p. 90.
  97. ↑ Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle): Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007, p. 369-370.
  98. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., 330.
  99. ↑ Id., p. 279-304.
  100. ↑ André Gide, Retour de l’U.R.S.S. / Retouches à mon « Retour de l’U.R.S.S. », Paris, Folio, 2009.
  101. ↑ Astrig Atamian, Ceux de Manouchian, op. cit., p. 99.
  102. ↑ « Souvenirs décinois des premiers arméniens », Tsaïn. La voix de l’église, 2010, n°47.

Voir aussi

Bibliographie

  • Astrig Atamian, Ceux de Manouchian : Une histoire des communistes arméniens en France, 1920-1990, Rennes, Presses universitaires de Rennes, (ISBN 979-10-413-0289-5)
  • Geneviève Bardakjian, La communauté arménienne de Décines, 1925-1971. (Mémoire de maîtrise), Lyon, , 139 p.
  • Mireille Bardakjian, « Les Arméniens de Décines. Histoire et mémoire », Le monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie, 1989, vol. 17, n°3-4.
  • Aida Boudjikanian-Keuroghlian, Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes : essai géographique sur les rapports d’une minorité ethnique avec son milieu d’accueil, Lyon, Association des Amis de la Revue de géographie de Lyon, , 214 p.
  • Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle): Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.
  • Phillipe Videlier, Décines : une ville, des vies, Vénissieux, Paroles d'aube, , 234 p. (ISBN 978-2-909096-51-3)

Articles connexes

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