Droit et littérature
Le mouvement « droit et littérature » et un courant de recherche interdisciplinaire visant à explorer les spécificités liant des deux sciences juridique et littéraire.
Origines
Le courant commence au début du XXe siècle. Initié par John Wigmore et Benjamin Cardozo, ce concept a évolué pour devenir un champ interdisciplinaire de la théorie du droit. Dans les années 1970 aux États-Unis, le droit a dans une certaine mesure été réévalué en tant que discipline des humanités, remettant en question la séparation entre le droit et l'éthique[1]. Les études littéraires ont été intégrées dans le domaine juridique pour apporter des qualités supposément manquantes aux sciences juridiques.
Au cours des décennies suivantes, le mouvement s'est mondialisé, s'institutionnalisant avec des associations et des revues spécialisées, par exemple la Revue Droit et Littérature. Les évolutions récentes incluent des thèmes tels que la narratologie juridique et les réflexions autour de l'empathie par exemple. Le domaine continue d'évoluer, explorant par exemple la performativité juridique et abordant des questions telles que la biotechnologie et le genre[2].
Axes de recherche
Trois axes se sont initialement développés :
- Le droit de la littérature[3] : Cet axe se penche sur la régulation juridique de la littérature, et couvre des domaine tels que les droits d'auteur, le plagiat, la censure littéraire, l'atteinte à la vie privée, ou aux bonnes mœurs, dans les oeuvres littéraires. Cet axe régit à la fois l'aspect législatif (c'est-à-dire la production de normes visant à réguler ces aspects), et judiciaire (c'est-à-dire la poursuite et le jugement des infractions à ces normes). Exemples du côté judiciaire : procès des Fleurs du Mal de Baudelaire pour atteinte à la morale publique ; condamnation du romancier Grégoire Delacourt et de son éditeur JC Lattès à une amende pour atteinte à la vie privée de l'actrice Scarlett Johansson. Ce procès illustre le traitement juridique opéré à une balance de deux libertés, à savoir le respect de la vie privée d'une part et liberté d'expression de l'auteur de l'autre.
- Le droit dans la littérature[3],[4] : cet axe étudie la présence, les allusions et l'exploitation de thèmes juridiques appréhendés sous l'angle de la fiction littéraire. Cet axe est prédominant dans le courant de recherche. Cette perspective est utilisée pour explorer la signification du droit à travers des exemples littéraires. Exemples : la résistance civile dans Antigone de Jean Anouilh[5] ; le parricide dans Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski ; l'amnistie dans Le liseur de Bernhard Schlink ; la balance d'intérêts contradictoires dans The Children's act de McEwan.
- Le droit comme littérature[3] : Cet axe vise à traiter la production de textes juridiques à travers les outils d'analyse de la littérature. La recherche applique au droit les méthodes utilisées par la science littéraire pour étudier un texte : herméneutique, sémiotique, linguistique, stylistique, narratologie. L'un des objectif est d'améliorer la démocratie et l'efficacité du droit applicable au citoyen. Exemple : la simplification stylistique de la rédaction des législations, mais aussi des arrêts et jugements afin de les rendre plus accessibles et compréhensibles aux citoyens (lisibilité législative, administrative et judiciaire).
Peu à peu, de nouveaux axes de recherche apparaissent :
- Le droit par la littérature[6],[7] : Cet axe examine les moyens utilisés par les auteurs d'œuvres littéraires pour amplifier un enjeu juridique ; influencer un changement législatif. Exemples : combattre la peine de mort (Victor Hugo, Le dernier jour d'un condamné) ; mettre en lumière l'importance du consentement sexuel (Vanessa Springora, Le consentement).
- La littérature par le droit : Cet axe étudie les façons dont le droit se rédige en utilisant le discours ou le style littéraire. Exemple : la rédaction du Code civil de 1804, par plusieurs auteurs, a donné lieu à une relecture par Locré afin de faire disparaître toute originalité de style que chaque orateur avait apportée à la rédaction de sa partie.
- La littérature comme droit[8] : Cet axe étudie les effets normatifs d'une œuvre écrite sous une forme littéraire. Exemples : des récits fondateurs tels que la Genèse dans l'ancien Testament ou le Coran mêlent fiction et discours soit normatif, soit normativité au cours de l'histoire. Le Procès de Franz Kafka peut être vu comme un manuel d'anti-référence de la fonction de juger : évitement de l'arbitraire et de l'opacité par l'obligation de motiver le jugement.
- La littérature dans le droit[9] : Cet axe étudie les incursions de la fiction ou du récit et de la narration au sein des textes juridiques. Exemples : étude des discours préliminaires rédigés en préambule de Traités internationaux.
Références
- ↑ Françoise Michaut, « Le mouvement Droit et Littérature dans le développement d’une science du droit aux États-Unis », Clio@Themis, no 7, (ISSN 2105-0929, DOI 10.35562/cliothemis.1638, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Jeanne Gaakeer, « Law and Literature », dans Encyclopedia of the Philosophy of Law and Social Philosophy, Springer Netherlands, , 1–7 p. (ISBN 978-94-007-6730-0, DOI 10.1007/978-94-007-6730-0_989-1, lire en ligne) (consulté le )
- François Ost, « Droit et littérature : variété d’un champ, fécondité d’une approche », RTJUM (3)-49, (lire en ligne)
- ↑ « Nous avons lu : Jean-Pol Masson, Le droit dans la (…) », sur www.justice-en-ligne.be (consulté le )
- ↑ Fabio Ciaramelli, « Violence de la loi et exigence du droit dans l'Antigone de Sophocle », K : Revue trans-européenne de philosophie et arts, vol. 1, no 0, , p. 11 (lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Droit et littérature, droit comme littérature ? – Tangence », sur Érudit (consulté le )
- ↑ Cendrine Waszak et Kathy Similowski, « Violences sexuelles faites aux enfants : l’appropriation du texte littéraire peut‑elle permettre l’appropriation de la loi ? », sur Recherches & Travaux [En ligne], 107, mis en ligne le 09 décembre 2025 (consulté le )
- ↑ Arzoumanov, A., Dufour, C., Larrieu, P., Parein, L. et Zbaeren, M., « La puissance instituante de la littérature envers le droit. Les livres font-ils la loi ? », Revue Droit & Littérature, vol. 9(1), , p. 415-428 (lire en ligne)
- ↑ « Quand la littérature fait son droit - L'uniscope », sur https://wp.unil.ch/uniscope/ (consulté le )
Bibliographie
- (en) Peter Goodrich, Daniela Gandorfer et Cecilia Gebruers, Research handbook on law and literature, Edward Elgar publishing, coll. « Research handbooks in legal theory », (ISBN 978-1-83910-225-7)
- (en) The Oxford Handbook of English Law and Literature, 1500-1700, vol. 1, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-966088-9, DOI 10.1093/oxfordhb/9780199660889.001.0001, lire en ligne)
- François Ost, Raconter la loi: aux sources de l'imaginaire juridique, Odile Jacob, (ISBN 978-2-7381-1371-9)
- Nicolas Dissaux, Le droit, une question de style ?, Dalloz, coll. « Tiré à part », (ISBN 978-2-247-16226-0)
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