Duché d'Alsace

Duché d'Alsace
(la) Pagus Alsacensis
(la) Ducatus Alsacensis

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(environ 110 ans)
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(3 ans)
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(203 ans)

Description de cette image, également commentée ci-après
L'Alsace (Alsatia) au sein du duché de Souabe vers l'an selon l'Allgemeiner Historischer Handatlas au XIXe siècle.
Informations générales
Statut

Pagus puis ducatus du :
- Royaume des Francs (c. -)
- Empire carolingien (IXe siècle)
- Royaume de Lotharingie (-)

Duché (avec la Souabe) du :
- Saint-Empire (-)
Capitale incertaine
Langue(s) Alémanique, francique méridional, vieux haut allemand et latin médiéval
Religion Christianisme
Histoire et événements
c. Première mention des noms « Alsaciens » et « Alsace » dans la Chronique de Frédégaire
c. Nomination du premier duc d'Alsace sous le règne de Dagobert Ier ou de Sigebert III
Première dénomination de l'Alsace comme un pagus
c. Suppression du titre de duc d'Alsace par la dynastie des Pépinides
Première dénomination de l'Alsace comme un ducatus dépourvu de duc
Nomination de Hugues comme duc d'Alsace par son père Lothaire II de Lotharingie
Attribution de l'Alsace au royaume de Francie orientale et remplacement du ducatus par deux comtés
Rattachement de l'Alsace à la Souabe par Henri l'Oiseleur
Rétablissement du titre de duc d'Alsace par le duc Conrad Ier de Souabe
Mort de Frédéric VI de Souabe, dernier duc d'Alsace
Duc d'Alsace
(1er) c. - Gondoin d'Alsace
(Der) - Frédéric VI de Souabe

Entités précédentes :

Le duché d'Alsace (en latin : pagus Alsacensis, puis ducatus Alsacensis) désigne, pour les historiens, le territoire placé sous l'autorité des ducs d'Alsace à l'époque mérovingienne, ainsi que l'entité politique qui se forme progressivement dans cette région au début du Moyen Âge.

Au VIIe siècle, la plaine d'Alsace ne constitue pas encore un duché au sens strict, mais un pagus, c'est-à-dire une subdivision territoriale du royaume des Francs. Vers , le roi confie son administration à un duc, chargé de rendre la justice, de percevoir les impôts et d'assurer la défense du Rhin face aux Alamans entrés en rébellion. À partir des années , cette charge est exercée par la famille des Étichonides, jusqu'à la disparition de la fonction ducale vers dans le contexte de la répression de la révolte alamane et de l'ascension des Pépinides, futurs Carolingiens.

Sous l'Empire carolingien, l'Alsace est qualifiée de « ducatus » à partir de , bien que le titre ducal ne soit plus qu'exceptionnellement porté. L'organisation politique de la région est ensuite plus difficile à retracer : au IXe siècle, le territoire semble déjà divisé en deux comtés, appelés plus tard Nordgau et Sundgau, qui assurent la continuité du pouvoir local. La région est rattachée au royaume de Francie orientale en , puis intégrée au duché de Souabe en . Le titre de duc d'Alsace est rétabli par les ducs de Souabe en , avant de disparaître définitivement à la mort de Frédéric VI de Souabe en .

Cette entité constitue un exemple représentatif de l'organisation politique du haut Moyen Âge et témoigne des débuts de l'histoire de l'Alsace, dont subsistent quelques artéfacts et sites archéologiques, des textes et des récits de figures semi-légendaires.

Les travaux historiques des XXe et XXIe siècles ont surtout permis de comprendre l'organisation politique et religieuse de l'Alsace mérovingienne et carolingienne, tandis que son économie, sa société et sa démographie restent mal connues.

Histoire

Origines

Toponymie

Au début du haut Moyen Âge, le terme « Alsace » n'existe pas encore. Ancienne possession de l'Empire romain, la région du Rhin supérieur est occupée par les Alamans depuis le IVe siècle. Elle est ensuite conquise par les Francs après les victoires de Clovis Ier dans la vallée du Rhin, notamment lors de la bataille de Tolbiac, entre la fin du Ve et le début du VIe siècle[1],[2].

Vers , le territoire situé entre le Rhin et le massif des Vosges est alors détaché de l'Alémanie et passe sous la domination du royaume des Francs. La population franque se mêle aux Alamans et aux Gallo-romains installés dans cette plaine. Quelques Thuringes, Frisons et Saxons semblent également s'y établir, ce qui pourrait expliquer les noms des villages de Friesenheim et Saasenheim[N 1]. Lors du partage du territoire franc à la mort de Clovis en , la région est attribuée au royaume de Reims, futur royaume d'Austrasie[3].

Carte de la France représentant un territoire divisé en cinq zones montrant un partage plus ou moins équitable.
Lors de la division du territoire franc à la mort de Clovis Ier en , la plaine du Rhin revient au royaume de Reims de Thierry Ier (en bleu).

La disparition de la plupart des textes de l'époque mérovingienne ne permet pas de savoir si un nom était déjà attribué à la plaine du Rhin au VIe siècle. La première mention connue figure dans la Chronique de Frédégaire rédigée à partir du VIIe siècle. La partie la plus ancienne, écrite vers , rapporte les événements survenus dans le royaume des Francs au cours des années précédentes. Pour l'année , le qualificatif « Alesaciones » est utilisé pour désigner les élites locales au service du roi. Par extension, les habitants de la région peuvent désormais être considérés comme Alsaciens[4],[5].

La même chronique, pour l'année , emploie le terme « Alesacius » pour décrire le territoire situé entre les Vosges et le Rhin : l'Alsace apparaît ainsi dans les textes, plus d'un siècle après les conquêtes de Clovis[6].

L'étymologie du toponyme reste débattue. Quatre principales hypothèses ont été avancées par les historiens et les linguistes : une origine celtique liée au mot « alisa » (à savoir « falaise », peut-être pour désigner les Vosges) ; une racine franque issue de « alisazan » (« résidents établis à l'étranger ») ; une référence à la rivière Ill (en alémanique : « Ali », « Eli » ou « Ell ») combinée à « saz » (« pays »), qui aurait donné « Elsaß », le nom allemand de la région ; ou encore une désignation du « pays des Alamans », en s'appuyant sur la même construction[7],[8],[9].

Ainsi, le terme « Alsace » apparaît vers 625 comme toponyme et espace géographique, prélude à la création du duché quelques années plus tard[10].

Enjeux stratégiques

Conquise par Clovis vers , la plaine d'Alsace fait dès lors partie du territoire franc, que celui-ci soit unifié sous un seul roi ou divisé en plusieurs royaumes attribués à différents héritiers de la dynastie mérovingienne. La région présente un intérêt stratégique pour les Francs face au royaume des Burgondes, situé au sud des Vosges et du Jura, et à l'influence du royaume des Ostrogoths sur le territoire alaman dans les Alpes et de l'autre côté du Rhin[11],[12].

L'Alsace dispose par ailleurs d'un important réseau de routes datant de l'Empire romain d'Occident. Ces anciennes voies romaines le long du Rhin relient Strasbourg à Mayence, Augsbourg et Innsbruck, puis permettent de gagner le col du Brenner dans les Alpes et le nord de l'Italie[13].

Carte de la France et du sud de l'Allemagne représentant un territoire divisé en trois zones montrant un partage déséquilibré.
À la mort de Childebert II en , la région est attribuée à Thierry II de Bourgogne (en cyan) au détriment de Théodebert II d'Austrasie (en bleu).

L'existence d'échanges commerciaux avec les régions rhénanes et méditerranéennes du royaume est fort probable. Le commerce interne à l'Alsace et sa production à cette période reposent principalement sur le bois, la confection d'armes en fer, les tuiles et la poterie. Les derniers empereurs romains avaient également mis en place dans la région des propriétés impériales et des terres fiscales qui forment les domaines royaux à l'époque des Francs : Marlenheim, Kirchheim et l'ancienne forteresse romaine de Seltz sont des sources de revenu pour le pouvoir mérovingien. Pour l'ensemble de ces raisons, le contrôle de la vallée du Rhin semble avoir été important au sein du territoire franc[14],[15].

Photographie d'une page de parchemin avec un texte manuscrit inscrit dessus
Le terme « Alesacius » apparaît à la fin de la troisième ligne de cette page de la Chronique de Frédégaire.
(Bibliothèque nationale de France)

Un pouvoir local a mis du temps à émerger en Alsace en raison d'un conflit de longue durée pour le contrôle de la région. D'abord rattachée au royaume d'Austrasie au cours du VIe siècle, la plaine d'Alsace est réunie au royaume de Bourgogne en lorsque le roi Childebert II confie ce territoire à l'un de ses fils. Celui-ci, qui règne sous le nom de Thierry II de Bourgogne à partir de , a été élevé dans la région et bénéficie du soutien des élites alsaciennes. La situation semble attiser la convoitise de son frère, le roi Théodebert II d'Austrasie. La Chronique de Frédégaire relate la querelle entre ces deux rois au début du VIIe siècle. Leur grand-mère, l'ancienne reine Brunehaut, a souhaité faire du territoire alsacien un royaume à part au profit de Thierry II afin de satisfaire l'aristocratie franque en Alsace, mais ce projet semble avoir échoué[16].

Après une défaite vers -, Thierry II est contraint de céder la région à Théodebert II en . Dès l'année suivante, le roi de Bourgogne mène une nouvelle campagne contre son frère. Il reprend alors l'Alsace puis s'empare de toute l'Austrasie en . Après la mort de Thierry II, le roi Clotaire II réunifie l'ensemble du territoire franc en [17],[18].

Depuis la conquête de la plaine du Rhin par Clovis, le fleuve forme une des frontières orientales du royaume des Francs face aux Alamans. Ces derniers sont progressivement soumis et les régions qu'ils contrôlent au-delà du Rhin sont incorporées au territoire franc sous le nom d'Alémanie au cours du VIe siècle. Par la suite, les Alamans se révoltent plusieurs fois contre le pouvoir mérovingien diminué par les luttes internes. Entre et , Clotaire II réprime une révolte alamane qui s'est étendue à l'Alsace[19].

L'affaiblissement du royaume se poursuit, et l'Alémanie se rend à nouveau indépendante à partir de . Cette situation a sans doute entrainé la décision de créer un vaste commandement militaire sur le Rhin vers pour garantir la sécurité du territoire franc. Ce commandement est alors confié à un dux, à savoir un « chef », qui exerce son autorité sur toute la plaine d'Alsace jusqu'au massif du Jura, à l'exception des régions de Wissembourg et de Belfort. Il s'agit vraisemblablement d'établir un « glacis » contre les rébellions alamanes, mais aussi d'affaiblir l'Austrasie en la divisant. La fonction de duc d'Alsace et l'espace qu'il administre apparaissent ainsi vers -, probablement sous le règne de Dagobert Ier ou celui de son fils Sigebert III[20],[21].

Nomination des premiers ducs

Photographie d'un casque pointu en métal, plutôt abîmé et présenté dans une vitrine d'un musée.
L'Alsace mérovingienne est dominée par une aristocratie guerrière, comme l'illustre ce casque franc du VIe ou VIIe siècle découvert à Baldenheim[22].
(Musée archéologique de Strasbourg)

Le premier dux ou duc d'Alsace serait Gondoin, également connu sous les noms Gundoin, Gundoinus et Gandoïnus, probablement originaire de la vallée de la Haute Moselle au début du VIIe siècle. La propriété de sa famille est appelée villa Mosa et se situerait sur le plateau de Langres, aux confins de l'Austrasie et de la Bourgogne[23],[24].

Gondoin apparaît comme un « vir inluster » dans les sources en latin, c'est-à-dire « homme éclairé », un courtisan ou un homme du roi. Il aurait été nommé duc d'Alsace vers , sous le règne de Dagobert Ier, pour surveiller la vallée du Rhin et les confins de l'Austrasie. Les informations à son sujet proviennent de plusieurs textes hagiographiques. Selon La Vie de saint Colomban et de ses disciples, consacrée à Colomban de Luxeuil et composée vers , l'abbé Eustache de Luxeuil aurait sanctifié la famille du duc Gondoin[25].

Avec son épouse Saratrude, il aurait eu cinq enfants, dont au moins deux fils, Leudinus Bodo, évêque de Toul, et Fulculfus, ainsi qu'une fille aveugle, Salaberge. Celle-ci aurait recouvré la vue par miracle grâce à la bénédiction de l'abbé Eustache selon La Vie de Salaberge. Ce récit a sans doute été imaginé pour glorifier la famille de Gondoin et montrer la relation étroite entre les activités de l'abbaye de Luxeuil et le pouvoir du duc. En effet, Valbert de Luxeuil, successeur d'Eustache, a souhaité fonder un nouveau monastère pour accueillir une colonie de moines. Au milieu du VIIe siècle, Gondoin accorde alors à l'abbé des terres et fonde avec lui l'abbaye de Moutier-Grandval dans la vallée de la Sorne. L'objectif est probablement d'implanter l'autorité du duc d'Alsace dans cette région reculée du massif du Jura, jusqu'au lac de Thoune[26],[27].

Le successeur de Gondoin se nomme Boniface, également appelé Bonifatius, Bonifacius ou encore Bonefacius. Peu mentionné dans les sources, il devient duc d'Alsace à une date inconnue au milieu du VIIe siècle. Il apparaît dans le codex de l'abbaye de Wissembourg comme premier donateur du monastère vers . Il fonde probablement l'abbaye de Munster vers , sur l'ordre du roi Childéric II, pour mettre en valeur la vallée de Munster et établir une route à travers les Vosges, dans un secteur presque infranchissable. Boniface est mentionné pour la dernière fois dans une source qui date de ou [28].

Il semble administrer l'Alsace jusqu'à la fin des années 660. Le titre de duc est ensuite confié vers - à Etichon-Adalric et transmis à ses descendants, Adalbert puis Liutfrid, qui forment la dynastie des Étichonides comme ils sont plus tard désignés[N 2],[30],[31].

À travers ces fondations monastiques, il s'agit de donner aux moines des terres et des forêts à défricher. L'une des principales préoccupations de ces premiers ducs d'Alsace, en tant que chefs militaires, semble avoir été l'ouverture de routes à travers le Jura, les Vosges et la forêt du Mundat autour de Wissembourg. Envoyés en Alsace pour défendre les intérêts du royaume, les ducs sont des fonctionnaires soumis à la volonté du roi et chargés de représenter le pouvoir central. Délégués par le souverain, ils exercent leur commandement militaire et leur autorité administrative sur des personnes et non sur un territoire. En effet, le terme de « duché » n'apparaît pas dans les textes à cette époque. L'organisation civile ou militaire est mal connue : la justice est rendue durant des plaids publics, réunis régulièrement, ce qui permet d'assurer la paix sociale et de symboliser le pouvoir du duc au service au roi[32].

Consolidation

Statut administratif

À l'époque mérovingienne, l'administration locale du royaume des Francs repose sur la cité (en latin : civitas) qui n'est pas une ville, mais une unité territoriale héritée de l'administration romaine qui correspond à chaque peuple celte ou germanique établi en Gaule depuis l'Antiquité. Les rois francs installent dans chaque cité un représentant royal qui porte le titre romain de « comte » (comes). Lorsqu'il s'agit d'une région périphérique difficilement intégrée au royaume, le souverain nomme un « duc » (dux) comme en Alémanie, en Bavière et en Alsace afin de protéger le centre du territoire franc[33],[34].

Carte de l'Alsace représentant un territoire avec des bordures approximatives.
Dès le VIIe siècle, l'Alsace a constitué un pagus dont les limites incertaines (en rouge) ont été imaginées au XIXe siècle.

Ce fonctionnaire reçoit une délégation du pouvoir royal sur un espace nommé « pagus » : il est chargé d'y rendre la justice, d'y percevoir les impôts et taxes et de s'occuper des levées militaires. Ce pouvoir ne lui est attribué que de façon temporaire et peut lui être retiré. Quasi inconnu du monde antique, le pagus est une authentique création franque. Il est le produit d'un processus lent, obscur, mais original, d'encadrement des populations sur le plan administratif. Le terme gau est également utilisé comme équivalent dans les régions germaniques[35].

N'ayant qu'un statut flou au VIe siècle, l'Alsace franque a été organisée à partir du VIIe siècle. Le terme de « duché » est anachronique à l'époque mérovingienne : il est uniquement question de « ducs » censés contrôler un domaine dans laquelle l'autorité royale est encore mal assise. L'Alsace est mentionnée comme un pagus en . En effet, la formule « in pago Alisacinsae » est utilisée dans un acte juridique rédigé dans la région de Wissembourg et daté du [36],[37].

Dans les chroniques ultérieures, on trouve les versions pagus Aliscacinse et pagus Elisacense, relayées par les formes allemandes de Helisaze et Elisâzzo, en attendant le nom définitif de Elsaß. La dénomination de « pagus Alsacensis » est systématiquement utilisée au VIIIe siècle pour décrire le cadre d'action et la juridiction territoriale du détenteur du titre de dux[38].

Le modèle d'un grand pagus sous la direction d'un duc se retrouve en Alsace et dans d'autres régions franques, mais le terme « ducatus » n'est pas formellement employé avant le IXe siècle[N 3]. Le pagus s'étend à l'ensemble de l'Alsace qui n'est pas divisée à cette époque. La zone d'influence des ducs regroupe le pagus Alsacensis, l'Ajoie (Eslgau) et la vallée de la Sorne (Sornegau) dans le massif du Jura[40],[41].

Le rôle du duc est de percevoir les revenus fiscaux tirés de domaines appartenant au roi mérovingien ou prélevés sur les activités commerciales sous forme de taxes appelées tonlieux. Le duc d'Alsace est assisté par un comte pour administrer l'ensemble du pagus. Apparu vers , il n'y a qu'un seul comte pour toute la région, mais son rôle n'est pas précisément connu. La gestion des domaines royaux et des terres fiscales est confiée à un fonctionnaire royal appelé domesticus[42],[43].

En ce qui concerne la justice, le duc représente le roi. Il est tenu de présider un tribunal nommé « plaid » (placitum) ou « mallus » où siègent des spécialistes du droit nommés rachimbourgs. Ces juristes connaissent le droit romain et les différents codes des peuples du royaume. Comme dans tout le territoire franc, il est probable que les habitants de l'Alsace aient bénéficié de la personnalité des lois qui permet à chaque homme d'être jugé en fonction de son appartenance à un peuple : la Loi salique et la Loi ripuaire pour les Francs, le Pactus et la Lex Alamannorum pour les Alamans et le Code théodosien pour ceux qui se définissent encore comme Romains. Selon le droit du haut Moyen Âge, la loi ne s'applique pas à un territoire donné mais aux individus où qu'ils se trouvent[44].

Par ailleurs, le duc touche une partie des revenus publics ainsi que des amendes et des compensations judiciaires. En effet, il reçoit la jouissance de quelques terres publiques, dont il tire un revenu pendant la durée de sa fonction et qu'il abandonne à sa sortie de charge. Le pouvoir mérovingien admet qu'il perçoive un pourcentage des amendes. La collecte des impôts peut aussi être l'occasion d'une prise de bénéfice. Il se rémunère donc à la source, ce qui semble l'inviter à être intransigeant dans l'exercice de ses fonctions judiciaires. Le représentant du roi dispose ainsi d'une large délégation de pouvoirs régaliens, ce qui explique que les textes hagiographiques présentent généralement le duc sous un jour négatif : ses rôles fiscaux et judiciaires en font un personnage redouté[45],[46].

Ascension des Étichonides

Fresque murale représentant deux personnages assis l'un à côté de l'autre sur un même trône : à gauche, un homme barbu portant des habits de fourrure et tenant une épée dans sa main ; à droite, une femme avec une chevelure portant un voile sur la tête et une longue robe.
L'artiste alsacien Charles Spindler a imaginé au début du XXe siècle les portraits du duc Etichon-Adalric et de sa femme Bereswinde qu'il a peint sur une fresque[47].
(Abbaye de Hohenbourg)

À la fin du VIIe siècle, l'administration du pagus d'Alsace est confiée à Etichon-Adalric qui succède au duc Boniface, mort vers . Etichon-Adalric reçoit le titre de duc d'Alsace de Childéric II à une date incertaine, au plus tard le , date à laquelle il apparaît dans cette fonction dans un diplôme de ce roi en faveur de l'abbaye de Munster[48].

Le nom d'Etichon-Adalric est celui retenu par les historiens pour condenser toutes les dénominations présentes dans les sources de différentes époques. La forme la plus ancienne de son nom, Chadicus, figure dans la charte de . On l'appelle aussi Aticus, Adalricus, Chadalricus, Etih et Eticho selon les textes. Il semble être originaire de la noblesse franque du royaume de Bourgogne, plus précisément du pagus Attoariensis à proximité de Dijon. Ses grands-parents supposés, le duc Amalgaire et son épouse Aquilina, ont fondé deux monastères dans le nord de la Bourgogne vers [49].

Son père semble être lui-même dénommé Adalric, si ce n'est pas Liuthéric ou Léodoric, et a probablement succédé à Amalgaire à la tête du pagus Attoariensis. La plupart des informations concernant Etichon-Adalric et sa famille sont incertaines car elles sont issues de textes hagiographiques consacrés à son entourage, notamment à sa fille présumée Odile, dont La Vie de sainte Odile mélange des mystifications légendaires et des faits biographiques authentiques. Le nouveau duc émerge dans le contexte des crises qui se déclenchent quelques mois plus tard avec l'assassinat de Childéric II[50],[37].

En effet, une nouvelle guerre civile éclate au sein du royaume des Francs. Le conflit oppose le roi Thierry III de Neustrie et de Bourgogne à la noblesse d'Austrasie, ainsi que le maire du palais Ébroïn à l'évêque Léger d'Autun. Etichon-Adalric semble d'abord s'être rallié à Léger, présenté comme un parent de son épouse, Bereswinde, dans La Vie de sainte Odile. Il change ensuite d'allégeance et figure parmi les partisans d'Ébroïn. Le rôle d'Etichon-Adalric dans ce conflit est mentionné dans La Vie de saint Léger qui relate l'exécution de l'évêque par le maire du palais. Le duc d'Alsace profite apparemment de la guerre civile et du meurtre d'un allié de Léger, Hector, pour tenter de s'emparer de son titre de patrice de Provence. Etichon-Adalric aurait lui-même exercé déjà cette fonction auparavant. Il participe alors à l'expédition menée par Thierry III en Bourgogne ainsi qu'à l'assaut contre Lyon qui se solde par un échec face à l'évêque Genès de Lyon[48].

Après cette défaite et l'effondrement de ses perspectives en Provence, il abandonne Thierry III et se replie sur l'Alsace. Comme lui, beaucoup de nobles francs gardent des horizons amples parce qu'ils ont partout des intérêts, ou au moins l'espoir d'obtenir des titres et des terres. Il rejoint ensuite les partisans de Dagobert II d'Austrasie, ce qui lui vaut la confiscation de ses possessions familiales en Bourgogne par Thierry III en ou . Ses terres bourguignonnes sont données à l'abbaye de Baume-les-Dames, fondée par sa famille[48],[51],[52].

Photographie d'une falaise au sommet de laquelle est construit un bâtiment de deux étages qui possède plusieurs fenêtres et un toit pointu avec plusieurs lucarnes. Une grande colonne portant une statue de femme se trouve contre le bâtiment.
L'abbaye de Hohenbourg a été construite sur le mont Sainte-Odile, probablement à l'emplacement d'une ancienne demeure du duc d'Alsace.

Etichon-Adalric se consacre alors à la consolidation de son domaine en Alsace, notamment dans la vallée de la Sorne, appelée également Sornegau. Cette région, bien que soumise au duc d'Alsace, semble bénéficier d'une large autonomie depuis les ducs Gondoin et Boniface. Selon La Vie de Germain de Grandval, Etichon-Adalric envahit le territoire avec des guerriers alamans pour soumettre ses habitants. Il semble accompagné du duc Waimer de Champagne et des anciens comtes Desideratus-Dido de Chalon-sur-Saône et Bobo de Valence[53].

Etichon-Adalric prend pour cible le centenier (centenarius), agent local dans la région, probablement dans le but de le remplacer par son propre homme, le comte Erich. Celui-ci apparaît comme chef militaire et conseiller du duc. Il est probable que la juridiction d'Erich, qui semble bien informé sur la situation du Sornegau, se situe dans la partie sud de l'Alsace[54].

Le duc convoque alors le centenier et ordonne l'exil des habitants de la vallée qu'il estime être en rébellion. L'abbaye de Moutier-Grandval, fondée par un duc d'Alsace, prend alors parti pour les habitants. L'abbé Germain de Grandval et le bibliothécaire du monastère, Randoald, décident de rencontrer Etichon-Adalric pour montrer leurs désapprobations et le sermonner. Il semble que le Sornegau ait été ravagé et les deux religieux assassinés au détour d'un chemin à la suite de cette audience. S'il est difficile d'établir l'authenticité historique des faits, ce récit présente néanmoins le duc comme un personnage qu'il faut craindre car il détient l'autorité dans le domaine qu'il administre. Après la mort de Dagobert II en , le duc Etichon-Adalric a vraisemblablement soutenu le maire du palais Pépin de Herstal puis reconnu avec lui le roi Thierry III comme souverain du royaume réunifié. À son tour, le roi maintient Etichon-Adalric comme duc d'Alsace. Il n'apparaît vraisemblablement plus dans les sources après le [55],[39].

Un homme est toutefois mentionné sous le nom « Adalric » et siégeant au tribunal du roi sous Clovis IV à Valenciennes en et auprès de Childebert IV à Compiègne le . Il serait également le vir inluster, un « homme éclairé » qui, le , échange avec l'abbé de Saint-Germain-des-Prés des biens dans le pagus du Pincerais. Cet homme n'est pas clairement désigné comme duc d'Alsace, mais son nom laisse entrevoir qu'il s'agit peut-être d'Etichon-Adalric[56],[57].

Vestiges et succession

Photographie d'un mur de pierre en ruine et entouré d'arbres en pleine forêt.
La construction du Mur païen du mont Sainte-Odile aurait été initiée par le duc Etichon-Adalric vers pour affirmer son autorité sur l'Alsace[58].

Selon la chronique de l'abbaye d'Ebersmunster, une villa mérovingienne à Ehenheim, actuellement Obernai, aurait existé et servi de résidence ducale à la fin du VIIe siècle. La forteresse du Hohenbourg, située à proximité sur l'actuel mont Sainte-Odile, aurait eu la même fonction. La forteresse est incluse dans le Mur païen qui encercle le sommet sur une longueur de 11 kilomètres. Désignée par le mot « urbs » dans une charte du VIIIe siècle, cette enceinte est formée d'environ 300 000 blocs de grès des Vosges fixés par des tenons en bois. Des analyses dendrochronologiques récentes sur ces éléments en bois révèlent qu'ils ont été fabriqués entre et , à savoir à l'époque d'Etichon-Adalric[N 4]. Son rôle défensif n'étant clairement pas établi, cette fortification de montagne est vraisemblablement une construction de prestige voulue par le duc d'Alsace pour affirmer son autorité sur la région. La guerre civile de et l'affaiblissement de la royauté mérovingienne ont favorisé l'affirmation du pouvoir local de la dynastie des Étichonides à travers la construction de cet édifice puis la fondation de l'abbaye de Hohenbourg au sein de la résidence ducale[60],[59].

Etichon-Adalric meurt à une date indéterminée à la fin du VIIe siècle. Le titre de duc d'Alsace revient alors à Adalbert, présenté comme étant son fils dans La Vie de sainte Odile. Si aucun autre document ne l'indique explicitement, le nom d'Adalbert semble rassembler les noms d'Etichon-Adalric et de son épouse Bereswinde, ce qui pourrait suggérer un lien familial[61].

Dessin d'une montagne sur laquelle se trouve un groupe de quinze personnages qui représentent Jésus Christ, des saints, un homme avec une couronne et plusieurs femmes portant des voiles de religieuses chrétienne.
Représentation du duc Etichon-Adalric et d'Odile dans l'Hortus deliciarum au XIIe siècle par Herrade de Hohenbourg[62].
(Bibliothèque nationale et universitaire)

Le duc Adalbert a participé à l'expansion de Strasbourg en construisant une villa royale et un nouveau faubourg qui est dénommé « Koenigshoffen », à savoir « cour royale » (en latin : curtis regia). Il est surprenant qu'un duc soit à l'origine de la construction d'une résidence royale et y séjourne. Adalbert aurait été tué par un serviteur de Hohenbourg, toujours selon La Vie de sainte Odile. La mort du duc serait survenue avant selon les informations issues des actes de l'abbaye de Honau qui mentionnent ses deux fils, Liutfrid, obtenant à son tour le titre ducal à cette date, ainsi qu'Eberhard[63].

Ainsi se forme la dynastie des Étichonides. Ils consolident leur position dans la région en monopolisant le pouvoir local. Tout d'abord, ils transforment leurs charges de duc d'Alsace et de comte en héritages familiaux, à l'image des Pépinides qui occupent la fonction de maire du palais d'Austrasie sur plusieurs générations. Ainsi, le duc Etichon-Adalric confie d'abord la fonction de comte à des alliés puis l'attribue à son fils Adalbert vers avant que celui-ci ne devienne duc. Lorsque Liutfrid est duc d'Alsace à partir de , son frère Eberhard détient à son tour le titre comtal. Celui-ci est par ailleurs domesticus et s'occupe de la gestion des biens du domaine royal dans le pagus, à savoir le fisc. La famille ducale d'Alsace met ainsi la main sur la gestion des revenus royaux dans la région. Ce monopole des principales charges permet vraisemblablement aux Étichonides de disposer avec une grande latitude des propriétés fiscales et de structurer leurs activités à travers la fondation et le financement de plusieurs monastères[64].

Depuis l'ascension des Étichonides, le duc d'Alsace est toujours accompagné d'un comte. Cette charge est d'abord occupée par les comtes Rodebert et Erich, qui semblent avoir exercé leur autorité sur le sud de l'Alsace. Rodebert apparaît dans la charte du qui mentionne Etichon-Adalric pour la première fois. Son autorité administrative en tant que comte semble centrée sur la région de Colmar, alors qu'Erich participe à l'expédition militaire dans la vallée de la Sorne. Ces deux personnalités ne font probablement pas partie de la famille des Étichonides. Le titre de comte d'Alsace semble contrôlé par un membre de la dynastie à partir d'Adalbert puis transmit à son second fils Eberhard[65],[66].

Expansion du monachisme

Photographie d'une large pièce souterraine au centre de laquelle se trouve une tombe creusée dans le sol et entourée par plusieurs voûtes.
Sous l'église protestante Saint-Pierre-le-Jeune de Strasbourg se trouve un caveau funéraire mérovingien issu d'une ancienne église du VIIe siècle dédiée à Colomban[67].

Le christianisme se diffuse en Gaule durant le haut Moyen Âge à travers l'évangélisation des populations par les évêques, mais également par des ermites qui sillonnent les campagnes. Colomban, un moine irlandais arrivé en Armorique à la fin du VIe siècle, a ainsi traversé la plaine d'Alsace en remontant le Rhin vers -, à l'époque durant laquelle la région est disputée entre plusieurs rois francs. Après son passage, des communautés religieuses se forment progressivement et se réclament de la règle de saint Colomban. Le monachisme chrétien commence à s'implanter dans le royaume des Francs et se développe davantage après l'accession au trône d'Austrasie de Dagobert Ier en [68],[69].

En Alsace, l'abbaye de Wissembourg est probablement fondée dès et une communauté de moines aurait existé dans la vallée de Munster à partir de , bien avant la fondation et le financement de l'abbaye par le duc Boniface d'Alsace vers . La noblesse franque soutient, par ses donations et l'envoi au couvent de ses enfants, l'essor et la diffusion du monachisme irlandais qui, dans le territoire franc, peut désormais être qualifié de « monachisme iro-mérovingien ». Les rois et les leudes ont besoin d'un appui religieux pour asseoir leur puissance et d'une aura sacrée pour étendre leur rayonnement. Avant la conversion de Clovis au christianisme, les élites franques ont cherché la sacralisation de leur pouvoir dans la religion celtique et la religion germanique : la dynastie mérovingienne la trouve désormais dans les monastères[69].

Les ducs d'Alsace, notamment ceux de la dynastie des Étichonides, se sont également illustrés dans la fondation de plusieurs couvents dirigés par des membres de leur famille. L'abbaye d'Ebersmunster a été fondée vers sous l'influence conjointe de l'évêque « irlandais » Déodat de Nevers et du duc Etichon-Adalric d'Alsace, avec son épouse Bereswinde. À la même époque, le duc aurait créé un couvent dans sa forteresse de Hohenbourg. Cette fondation a donné lieu à une légende racontée dans La Vie de sainte Odile[70],[71].

Photographie d'un bloc de pierre dans lequel est taillé un bas-relief représentant un personnage masculin à gauche qui donne un objet de forme carrée à un personnage féminin à droite.
Une stèle du XIIe siècle représente le duc Etichon-Adalric remettant à Odile la charte de donation de son abbaye[72].
(Abbaye de Hohenbourg)

Selon cette hagiographie, le duc Etichon-Adalric et Bereswinde auraient eu plusieurs enfants, notamment Odile, une fille née aveugle. Le texte rapporte que cette infirmité de la fillette a suscité la colère de son père qui souhaite la faire assassiner. Sa mère l'aurait alors confiée à une nourrice puis cachée dans un monastère dénommé Palma ou Balma, probablement l'abbaye de Baume-les-Dames, dans le comté de Varais en Bourgogne[73].

Élevée et protégée par les religieuses, la jeune fille recouvre la vue lorsqu'elle est baptisée par l'évêque Erhard de Ratisbonne, originaire de Scotia, l'actuelle Irlande. Après ce miracle, Odile est retrouvée par l'un de ses frères, appelé Hugues, qui l'aide à rentrer auprès de leur famille. Lorsqu'il apprend le retour de sa fille, Etichon-Adalric s'emporte à nouveau et tue son fils Hugues en le frappant. La légende indique que le duc fonde ensuite un monastère à Hohenbourg pour expier le meurtre de son fils, avant de le confier à Odile sur son lit de mort. Elle devient alors la première abbesse ainsi que la mère spirituelle de cent-trente moniales de la nouvelle abbaye. Le rayonnement charismatique d'Odile a attiré de nombreux disciples et des pèlerins. Elle fait ensuite construire dans la vallée en contrebas, l'abbaye de Niedermunster, pour éviter aux plus âgés et aux malades de gravir la montagne[74].

L'existence historique du personnage d'Odile n'est toutefois pas avérée. Le récit légendaire qui lui est consacré a été composé au début du Xe siècle par un religieux de Hohenbourg. Il semble reprendre des éléments de l'hagiographie dédiée à Salaberge et datant du VIe siècle : aveugle puis guérie par un religieux, la fille de Gondoin est, comme Odile, issue d'un duc d'Alsace et a fondé un monastère. Les similitudes entre les deux parcours semblent indiquer une inspiration commune et des thèmes récurrents dans les légendes de la région au haut Moyen Âge. Par ailleurs, dans La Vie de sainte Odile, le duc Etichon-Adalric est présenté sous les traits d'un personnage violent, dont l'autorité est redoutable, comme l'a décrit La Vie de Germain de Grandval en relatant son expédition brutale dans le Sornegau. Si ces textes hagiographiques ne constituent pas des sources fiables pour connaître les faits historiques, ils fournissent quelques indications[75].

Ainsi, l'établissement d'une communauté religieuse dans la forteresse de Hohenbourg semble avoir été initié par Etichon-Adalric. Ce monastère a pu héberger, à ses débuts, un groupe d'hommes et un autre de femmes qui ont à la fois suivi la règle de saint Colomban et la règle de saint Benoît. L'existence d'une abbaye composée exclusivement de femmes à cet endroit est attestée pour la première fois par une charte authentique en . Cette communauté de moniales a vécu dans des lieux aménagés à l'intérieur du Hohenbourg : l'abbaye fondé par le duc et sa fille présumée reste un « monastère castral » au moins jusqu'au début du XIIe siècle[74].

Photographie d'un bâtiment en pierre avec une tour centrale et des toits pointus se trouvant au bord d'un quai dans une ville.
L'abbaye Saint-Étienne de Strasbourg a été fondée par le duc Adalbert d'Alsace puis dirigée par sa fille Attale au début du VIIIe siècle.

Contrairement aux autres enfants d'Etichon-Adalric mentionnés dans La Vie de sainte Odile, l'existence d'Adalbert est attestée par des sources de l'époque. Lorsque son père meurt, il lui succède et devient duc d'Alsace probablement vers . Peu de temps après, il fonde l'abbaye Saint-Étienne de Strasbourg et y installe sa fille Attale comme première abbesse de ce nouveau couvent vers [76].

Le duc Adalbert fonde également l'abbaye de Honau, sur une île du Rhin située au nord de Strasbourg, avec ses fils Liutfrid et Eberhard vers -. La fondation de ce monastère, également appelé monasterium Scotorum, s'est faite en coopération avec un groupe de moines venus de Scotia pour convertir les tribus païennes encore présentes dans la région du Rhin supérieur. Deux autres filles d'Adalbert sont également devenues abbesses au début du VIIIe siècle : Gondelinde dirige désormais Niedermünster alors que sa sœur Eugénie succède à leur tante Odile à Hohenbourg[77],[78].

Quant à leur frère Eberhard, il dote généreusement l'abbaye de Murbach, dans les Vosges. Les Étichonides ont ainsi établi un réseau de monastères pour ancrer leur dynastie en Alsace. Ils semblent avoir acquis une partie de leur fortune grâce à leur pouvoir et à leur position comme ducs d'Alsace et fondateurs, mécènes ou dirigeants d'abbayes. La gestion des biens royaux dans la région leur étant confiée, il est probable que l'installation de membres de leur famille à la tête de monastère leur ait permis d'assurer leur mainmise sur ces terres, en les contrôlant ensuite à titre personnel, comme des monastères propriétaires[79],[80].

Disparition

Fin du titre mérovingien

Fils d'Adalbert, Liutfrid est le dernier duc d'Alsace de l'époque mérovingienne. Il succède probablement à son père durant l'année comme semblent l'indiquer deux chartes de l'abbaye de Honau. En effet, le , le nouveau duc et son frère Eberhard cèdent aux moines de ce monastère tous les biens qu'ils ont reçus en partage sur l'île de Honau à la mort d'Adalbert[81],[82].

Photographie d'un paysage de montagnes recouvertes de forêts avec, au centre, un bâtiment en pierre entouré par des arbres et composé de deux hautes tours carrées ayant chacune un toit triangulaire
L'abbaye de Murbach a été fondée et soutenue financièrement au début du VIIIe siècle par le comte Eberhard, frère du duc Liutfrid d'Alsace.

Les deux frères apparaissent également dans des chartes de l'abbaye de Wissembourg et de celle de Murbach. Ces documents indiquent le nom de leur mère, Ingina. La duchesse Hiltrude, l'épouse de Liutfrid, et Himiltrude, celle d'Eberhard, sont également mentionnées dans ces documents. L'un d'eux précise que le duc a perçu à tort des taxes militaires (haribannus), des amendes judiciaires (freta) et des impôts directs (stuafa) destinés à l'abbaye de Wissembourg et qu'il renonce par conséquent à ces perceptions. La situation illustre que l'influence du duc d'Alsace s'étend au-delà des limites du territoire qu'il est censé administrer, tout comme Etichon-Adalric dans le Sornegau auparavant[83],[84].

Les chartes de Wissembourg montrent les différentes sources de revenus qui ont pu alimenter la fortune de la dynastie des Étichonides. Un acte de est le dernier document daté qui émane de Liutfrid. Son nom est mentionné une dernière fois avec celui de son fils Hildifrid dans une charte de Wissembourg en . Le destin ultérieur du duc n'est pas connu[85],[86].

Le déclin des Étichonides reste incertain. Aucun membre de la famille ni aucun autre noble franc n'a repris le titre de duc d'Alsace à la suite de Liutfruid. Son frère Eberhard apparaît d'abord comme chargé de l'administration des biens royaux (domesticus) en Alsace en . Il est ensuite mentionné comme exerçant la fonction de comte (comes), c'est-à-dire inspecteur de la justice et de l'administration ducale, dans un document du [82],[87].

La même année, il fonde l'abbaye de Murbach avec l'évêque missionnaire Pirmin. Devenu aveugle et ayant perdu son fils unique Anfrid, Eberhard quitte ses charges laïques : il se retire alors à l'abbaye de Remiremont, dans le massif des Vosges, vers , après la mort de sa première épouse Hiltrude, et sans doute aussi de sa seconde femme Theutila. Il décède en dans ce monastère ou dans celui de Murbach, qu'il a désigné comme son héritier légal lors de sa dernière donation[74],[37].

Photographie de deux bijoux en argent de forme circulaire et, dans chacun desquels, est représenté un sanglier gravé de profil.
Les rares vestiges de l'époque mérovingienne en Alsace proviennent de sépultures, comme ces phalères en argent découvertes à Ittenheim[22].
(Musée archéologique de Strasbourg)

La disparition du titre et de la fonction de duc d'Alsace s'explique probablement par les bouleversements que traversent la région et l'ensemble du royaume des Francs au milieu du VIIIe siècle. En effet, la famille des Pépinides accroît progressivement son pouvoir au détriment de la dynastie royale des Mérovingiens : Charles Martel puis ses fils Carloman et Pépin le Bref détiennent la charge de maire du palais en Austrasie, en Neustrie ainsi qu'en Bourgogne, et gouvernent réellement le royaume. Ils se chargent de réprimer les révoltes des Alamans par la force et à travers la suppression en du duché d'Alémanie, créé par les Francs deux siècles auparavant. À partir de ou , l'Alsace est attaquée par les Alamans à nouveau rebellés contre l'autorité du roi et des maires du palais. Après plusieurs campagnes, la révolte est écrasée lors du procès de Cannstatt de , à savoir un plaid à l'issue duquel une partie de la noblesse alamane est jugée et exécutée[88].

Les Pépinides poursuivent leur ascension et obtiennent le soutien de l'aristocratie franque à travers le royaume : Pépin dépose alors le roi Childéric III en , se fait élire souverain à sa place et fonde ainsi la dynastie des Carolingiens. Le rôle des Étichonides lors de ces changements n'est pas connu. Avec la fin de la menace alamane et la restauration de l'autorité royale, la présence d'un duc en Alsace a sans doute été perçue comme inutile. Instaurée pour défendre le Rhin et assurer une protection du territoire franc face aux révoltes, la fonction semble avoir perdu sa raison d'être. Sa suppression a eu lieu durant les années 740, dans des conditions inconnues, probablement à l'initiative de Charles Martel ou de l'un de ses fils. Dans leur conquête du pouvoir, ils ont entrepris de supprimer tous les titres ducaux à travers le royaume, et pas uniquement en Alsace, pour ne laisser que les fonctions de comtes au niveau local[89].

Dans cette réaffirmation du pouvoir central, Liutfrid s'est peut-être vu retirer sa charge de duc d'Alsace. Il est également possible que ce changement se soit réalisé sans exigence ni violence : le dernier duc se serait alors soumis de lui-même à l'autorité des maires du palais ou du nouveau roi. Ce dernier a en effet compté de nombreux soutiens parmi les élites, notamment l'évêque de Strasbourg, Heddo, ainsi que l'abbé de Honau. Lorsque le titre de duc d'Alsace disparaît, seule la fonction de comte semble subsister et offrir un cadre administratif. Une nouvelle administration locale se met en place et les monastères fondés par les Étichonides passent sous le la tutelle des Carolingiens qui maintiennent la notion de « duché » et instaurent, de manière très éphémère, de nouveaux ducs en Alsace au cours du IXe siècle[40],[90].

Héritage carolingien

La disparition du titre de duc d'Alsace semble s'être faite pacifiquement. Elle est la conséquence d'une politique royale plus large menée par Pépin le Bref et ses successeurs. Les Carolingiens ont voulu occulter au plus vite les structures mérovingiennes et leurs dignités inférieures : la nouvelle dynastie royale a fini par éliminer les titres de duc, de princeps et de patrice dans l'ensemble du royaume en ne laissant subsister que celui de comte[91].

L'enjeu pour les Carolingiens a été le contrôle militaire : ils ont alors remplacé les ducs, ayant le pouvoir de commander une armée, par des comtes qui représentent les droits royaux dans les localités. La fonction de comte subsiste alors et correspond encore à un office qui n'est pas lié à un titre seigneurial ou à une circonscription, bien que le pagus Alsacensis semble toujours exister. Le manque d'informations aux VIIIe et IXe siècles ne permet pas de connaître précisément l'organisation administrative de l'Alsace à l'époque carolingienne[92].

Carte de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et des pays voisins qui sont unifiés dans un seul grand territoire, lui-même divisé en plusieurs régions dont une est dénommée "Alsatia" au centre de la carte.
Sans ducs depuis le VIIIe siècle, l'Alsace (Alsatia sur la carte) est considérée comme un « ducatus » dans l'Empire carolingien au début du IXe siècle.

Malgré la perte du titre ducal, les Étichonides ont continué à subsister et à exercer des fonctions dans l'Empire carolingien qui se forme en . Ils semblent ne pas avoir été écartés par les empereurs. Leur présence à la cour de Charlemagne indiquerait leur appartenance au cercle des hommes de confiance[93].

Le comte Hugues de Tours, propriétaire de biens personnels en Alsace, serait un possible descendant du duc Etichon-Adalric selon Thégan, le biographe de l'empereur Louis le Pieux. Hugues a fait partie de l'ambassade franque envoyée à Constantinople en pour renouveler un traité de paix avec l'Empire romain d'Orient. À la même époque, deux chartes accordées à l'abbaye de Murbach par Louis le Pieux en indiquent explicitement que le monastère se situe dans le « ducatus Alsacensis », ce qui constitue un changement notable dans la terminologie géographique et administrative. Dans les documents officiels, les précédents souverains carolingiens ont jusqu'alors continué à utiliser le terme de « pagus » pour désigner l'Alsace. Cette région est désormais considérée comme un « ducatus », à savoir un duché, bien qu'elle ne soit plus administrée par un duc. L'usage du terme de duché peut suggérer une volonté de réhabiliter et de réaffirmer le prestige des Étichonides dans le cadre de l'administration carolingienne alors que Hugues de Tours est au service du pouvoir impérial. En , il marie même sa fille Ermengarde à Lothaire, le premier fils de Louis le Pieux[94],[95].

Ce dernier a conféré à chacun de ses fils des titres et des parties de l'Empire durant son règne : Lothaire Ier est co-empereur avec son père ainsi que roi d'Italie, Pépin règne sur l'Aquitaine et Louis le Germanique sur la Bavière. En , la nouvelle épouse du souverain, Judith, donne naissance à un quatrième fils connu plus tard sous le nom de Charles le Chauve. Lors d'une assemblée à Worms en , Louis le Pieux attribue à son dernier fils un domaine qui comprend l'Alsace, l'Alémanie, la Rhétie et une portion de la Bourgogne[96].

Les Annales de Wissembourg rapportent que Charles est désigné « duc » des territoires en question : il porte alors le titre de duc d'Alsace, d'Alémanie et de Rhétie pendant deux ans. Lors du partage de , toujours sous le règne de Louis le Pieux, Charles émerge comme le principal bénéficiaire. Son duché est transformé en royaume dénommé « regnum Sueviae » qui désigne la Souabe en latin. Le domaine de Charles est par ailleurs élargi pour inclure les territoires francs le long de la Meuse et de la Moselle. Le titre ducal disparaît à nouveau. La mort de Louis le Pieux en provoque une guerre entre ses fils survivants : Louis le Germanique et Charles le Chauve s'allient contre Lothaire Ier en jurant les serments de Strasbourg en . À l'issue de cette guerre en , le traité de Verdun partage l'Empire entre les trois frères qui reçoivent chacun un royaume : la Francie occidentale revient à Charles, la Francie orientale à Louis et la Francie médiane à Lothaire qui conserve le titre d'empereur. L'Alsace est comprise dans le royaume de Francie médiane. Le terme de « ducatus Alsacensis » est repris dans les successions à partir de . Ce ducatus sans duc englobe la plaine d'Alsace, probablement l'Ajoie, mais également le Sornegau, comme en témoigne un diplôme de Lothaire Ier en faveur de l'abbaye de Moutier-Grandval. À sa mort en , la Francie médiane est à son tour divisée en trois parties : le royaume de Lotharingie, le royaume d'Italie et le royaume de Provence. Le traité de Prüm attribue l'Alsace à la Lotharingie gouvernée par le roi Lothaire II[97],[12].

Carte de la France, de l'Allemagne et de l'Italie représentant un territoire divisé en trois parties équitables qui se partagent plusieurs régions : celle dénommée "Elsass" appartient au territoire située le plus à droite de la carte.
Attribuée au royaume de Lotharingie en , l'Alsace (Elsass sur la carte) revient à la Francie orientale (en bleu) lors du traité de Meerssen de .

Lothaire II, dont le mariage avec sa concubine Waldrade n'a pas été reconnu par l'Église, n'a eu que des enfants illégitimes. En , il accorde le titre de duc d'Alsace à son fils Hugues qui ne peut pas lui succéder en tant que roi de Lotharingie. Le nom Hugues, inhabituel parmi les Carolingiens, pourrait indiquer que Lothaire II n'a pas destiné son fils à être légitimé et à devenir son héritier. Le choix de ce nom dévoile probablement d'autres intentions car ce patronyme est récurrent dans la dynastie des Étichonides dont Lothaire II descend par sa mère Ermengarde, la fille d'Hugues de Tours. La nomination de ce fils comme duc d'Alsace n'est sans doute pas anodine et permet de rappeler son ascendance prestigieuse malgré sa naissance illégitime[98].

L'administration du ducatus d'Alsace par Hugues, encore enfant, ne dure cependant que trois ans. À la mort de Lothaire II en , le roi Charles le Chauve de Francie occidentale tente de s'emparer de la totalité du royaume de Lotharingie au détriment des autres souverains carolingiens. Le roi Louis le Germanique de Francie orientale réagit à l'intervention de Charles et s'accorde avec lui pour se partager les territoires lotharingiens entre leurs deux royaumes lors du traité de Meerssen signé le . L'Alsace est alors rattachée à la Francie orientale. Hugues, quant à lui, n'est reconnu par aucun des deux souverains comme duc d'Alsace et perd son duché. Jusqu'à ce traité, le terme de « ducatus Alsacensis » est utilisé pour désigner l'Alsace élargie au Sornegau et probablement à l'Ajoie. Cette désignation et cette structure semblent abandonnées après car l'Ajoie et le Sornegau sont rattachés au royaume de Haute-Bourgogne à la fin du IXe siècle[99],[37].

Continuité politique

Par le traité de Meerssen de , Louis le Germanique reçoit les territoires situés dans l'est de la Lotharingie qui comprend de nombreuses possessions le long du Rhin. Dans les Vosges et la plaine d'Alsace, le roi de Francie orientale obtient le diocèse de Strasbourg, celui de Bâle et les abbayes d'Ebersmunster, Erstein, Hohenbourg, Honau, Marmoutier, Masevaux, Munster, Murbach et Saint-Étienne de Strasbourg. Le traité indique par ailleurs l'existence de deux comtés en Alsace (en latin : « in Elisatio comitatus duos »). Ces deux entités n'étant pas explicitement nommées, il est probable qu'elles aient été fusionnées en un seul comté à cette époque et que leur division ne soit intervenue que quelques années plus tard[100],[101].

Ce n'est qu'à la fin du IXe siècle que leurs noms apparaissent dans les textes : le Nordgau (littéralement « pays du nord ») en , et de Sundgau (« pays du sud ») en . Ces désignations émergent presque simultanément dans les sources, ce qui marque un tournant dans l'organisation administrative de la région. Depuis la fin du ducatus en , les deux comtés assurent la continuité politique[102],[37].

Bande de tissu horizontale divisée en cinq vignettes représentant la naissance d'une petite fille qui devient plus tard une moniale et reçoit d'un homme couronné, son père, les clefs d'une forteresse.
L'histoire d'Odile, fille d'Etichon-Adalric, a inspiré plusieurs œuvres au Moyen Âge, comme cette tapisserie du XVe siècle de l'abbaye Saint-Etienne de Strasbourg[103].
(Musée de l'Œuvre Notre-Dame)

À la fin du IXe siècle, le comté de Sundgau est détenu par un certain Bernard, fils de Bernard, alors que le Nordgau est administré par un comte dénommé Hugues, petit-fils d'Hugues de Tours. Ses descendants, prénommés Hugues ou Eberhard pour la plupart, forment la famille des Eberhardiens qui gouverne le Nordgau et constitue une branche probable des Étichonides. Dans le Sundgau, une autre branche semble apparaître à travers plusieurs comtes prénommés Liutfrid et formant les Liutfrides, bien qu'il ne soit pas certain qu'ils aient hérité la fonction comtale de pères en fils. Plusieurs membres de l'ancienne dynastie ducale auraient pu ainsi se prévaloir du titre de comte au cours du Xe siècle et participer à l'administration d'une part de l'Alsace[104],[105],[106].

Carte du sud de l'Allemagne et du nord de la Suisse représentant deux territoires indépendants l'un de l'autre : une région dénommée "Alsace" fait partie du territoire dénommé "Souabe" situé en haut de la carte.
En , le Nordgau et le Sundgau sont placés sous l'autorité des ducs de Souabe (en jaune), alors que le Sornegau dépend de la Bourgogne transjurane (en vert).

À cette époque, d'importants bouleversements interviennent et impactent la région. La dynastie des Carolingiens ne règne plus sur la Francie orientale à partir de , remplacée par les Conradiens puis les Ottoniens. La prise de pouvoir de ces dynasties favorise la formation des duchés ethniques dans le royaume, notamment le duché de Souabe créé en à l'est du Rhin, dans l'ancien territoire alaman. Dans les années 910 et 920, la plaine d'Alsace subit le pillage des Magyars venus de la Grande-principauté de Hongrie. Le pouvoir royal restructure et définit plus clairement l'administration régionale pour assurer une meilleure défense face aux menaces extérieures. Le roi Henri Ier l'Oiseleur attribue ainsi l'Alsace au duché de Souabe en  : les comtés de Nordgau et de Sundgau subsistent, mais sont désormais placés sous l'autorité des ducs de Souabe[106],[107].

À partir de , le duc Conrad Ier de Souabe et ses successeurs portent le titre de duc de Souabe et d'Alsace (dux Sueviae et Alsatiae) ou parfois de duc des Alsaciens et des Alamans (dux Alsaciorum et Alemannorum, ou Alamanniae et Alsaciae dux). Cette redondance permet d'augmenter leur prestige à l'intérieur du Saint-Empire romain germanique qui vient d'être constitué. Fort de son double titre, le duc Hermann II de Souabe choisit Strasbourg comme résidence principale au tournant des IXe et XIe siècles. La titulature de duc de Souabe et d'Alsace continue d'être arborée par la dynastie des Hohenstaufen qui règne ensuite sur le duché et accède au trône impérial. Le titre de « duc d'Alsace » disparaît définitivement avec la mort sans héritier de Frédéric VI de Souabe, fils de l'empereur Frédéric Ier Barberousse, en lors de la troisième croisade[N 5],[110],[109].

Photographie d'un vitrail devant lequel se trouvent une statue en pierre d'une femme et un peinture représentant le portrait un homme.
Un portrait de Charles Ier d'Autriche à l'abbaye de Hohenbourg entretient le mythe d'un lignage entre les Étichonides et les Habsbourg-Lorraine.

Au cours des XIe et XIIe siècles, la situation politique et administrative de l'Alsace a évolué, bien qu'elle soit encore liée au duché de Souabe. Probablement issue des Étichonides, la lignée des Liutfrides du Sundgau semble s'être éteinte au début du XIe siècle, alors que les Eberhardiens du Nordgau se font appeler « comtes d'Eguisheim » à partir de , en référence à leur château de Haut-Eguisheim situé au centre de la plaine d'Alsace[104],[110].

Au début du XIIe siècle, les comtés de Nordgau et de Sundgau ont été respectivement remplacés par le landgraviat de Basse-Alsace et celui de Haute-Alsace à l'initiative de l'empereur Lothaire de Supplinbourg. L'objectif est d'attribuer le titre de landgrave à des familles nobles en Alsace afin de s'assurer de leur loyauté envers le pouvoir impérial et de diminuer ainsi l'influence de la dynastie des Hohenstaufen qui disparaît, avec le duché de Souabe, au milieu du XIIIe siècle. La fonction de landgrave de Basse-Alsace revient aux comtes de Hunebourg puis aux comtes de Werde. Ces deux lignées sont issues des ducs de Lorraine qui forment la Maison de Lorraine, également appelée « Maison d'Alsace », et prétendent descendre des comtes d'Eguisheim et des Étichonides afin d'accroître leur prestige[29].

À la fin du XIIe siècle, le landgraviat de Haute-Alsace est détenu par les comtes de Habsbourg, implantés dans le sud de la région et qui conservent le titre jusqu'en et la formation de la province d'Alsace par le royaume de France. Les Habsbourg s'affirment comme successeurs des comtes de Sundgau et revendiquent également une ascendance parmi les comtes d'Eguisheim à travers la figure du comte Gontran le Riche, selon des filiations contestées et invérifiables[111].

En effet, les Habsbourg utilisent une théorie élaborée en par l'érudit français Jérôme Vignier. Ils descendraient des ducs d'Alsace et de leurs successeurs. Ce lignage illustre, qui remonterait jusqu'à un certain Archinoald, maire du palais au VIIe siècle, serait le berceau commun des Habsbourg et des ducs de Lorraine. L'objectif de cette théorie serait de légitimer la dynastie de Habsbourg-Lorraine formée au XVIIIe siècle en inventant, à des fins de propagande, une prétendue reconstitution de la « Maison d'Alsace » issue du duc Etichon-Adalric d'Alsace[112],[113].

Territoire

Carte de l'Alsace représentant un territoire avec des bordures imprécises et marqué par des symboles pour localiser des abbayes et des palais.
La zone d'influence des ducs d'Alsace au VIIIe siècle comparée aux frontières actuelles de la France, de l'Allemagne et de la Suisse[114].

L'idée d'un territoire délimité par des frontières clairement définies n'existe pas au Moyen Âge, tout comme le concept d'État qui n'apparaît que bien plus tard. À cette époque, un territoire regroupe d'abord des communautés humaines sur lesquelles s'exerce une même autorité qui rend la justice et perçoit les impôts. Après la conquête de la plaine d'Alsace par les Francs au début du VIe siècle, une administration civile et militaire se met progressivement en place au VIIe siècle avec la nomination d'un duc, d'un comte et d'un domesticus comme représentants locaux des rois mérovingiens. Les nombreux monastères fondés dans la région sont également des relais du pouvoir royal à travers la christianisation des populations. La localisation de ces abbayes, des résidences royales, des propriétés ducales et des expéditions militaires permet de dessiner une délimitation approximative de l'Alsace au haut Moyen Âge[114].

Ainsi, la zone d'influence des ducs d'Alsace entre et environ comprend la plaine d'Alsace, à savoir le pagus Alsacensis qui s'étend des Vosges au Rhin puis jusqu'au massif du Jura, auquel s'ajoutent les régions de l'Ajoie (Elsgau) et de la vallée de la Sorne (Sornegau)[115].

Les donations faites par les ducs aux abbayes de la région, notamment les terres qu'ils leur ont cédées, permettent de délimiter approximativement le territoire alsacien à l'époque mérovingienne. Au nord, la zone d'influence des ducs s'étend jusqu'aux rivières Seltzbach et Sauer qui séparent ainsi l'Alsace de la région de Spire, ou Spiregau (Speyergau). À l'est, le Rhin forme une délimitation naturelle, mais les abbayes de Munster, d'Ebersmunster, de Murbach et de Saint-Étienne de Strasbourg possèdent des terres sur l'autre rive, dans l'Ortenau et le Brisgau, jusqu'à la Forêt-Noire. Au sud, l'autorité ducale s'étend au-delà de Bâle jusqu'au col de Pierre Pertuis, au Haut-Hauenstein et au Bas-Hauenstein dans le Jura. À l'ouest, la Trouée de Belfort délimite l'Alsace qui s'étend ensuite le long des crêtes des Hautes-Vosges jusqu'aux Vosges du Nord. La région de Saverne, de Marmoutier et de Neuwiller-lès-Saverne ne semble pas faire partie du territoire. La sphère d'influence des premiers ducs d'Alsace, Gondoin et Boniface, s'étend probablement des deux côtés des Vosges au milieu du VIIe siècle[116].

L'espace administré par Etichon-Adalric semble être restreint à la plaine d'Alsace et à la vallée de la Sorne à la suite de la guerre civile de au sein du royaume des Francs. Si le domaine administré par le duc s'est réduit, son autorité locale s'est renforcée avec l'affaiblissement du pouvoir mérovingien. La situation offre ainsi à Etichon-Adalric et à ses successeurs une plus grande liberté dans la gestion de leurs monastères et des résidences royales de la région[117].

Les rois mérovingiens n'ont jamais eu de résidence attitrée comme les souverains modernes. Ils se sont déplacés de villa en villa en vivant des ressources locales. Les ducs d'Alsace et leur famille en ont fait probablement autant. Ils ont pu disposer des anciennes résidences des empereurs romains et des rois des Francs à Kirchheim, Marlenheim et Seltz. Ils ont également occupé la villa royale d'Ehenheim, actuellement Obernai. Le duc Adalbert a fait bâtir ou reconstruire une résidence à Koenigshoffen, près de Strasbourg. Les textes et l'archéologie permettent de situer leurs « palais » et les fortifications édifiés pour marquer leur autorité, ainsi que les monastères qu'ils ont fondés et financés. Les nombreux biens à l'origine de l'importante fortune foncière des Étichonides sont connus par des actes produits entre et [118],[119].

Malgré la suppression de la fonction de duc d'Alsace par les Pépinides au VIIIe siècle, les descendants d'Etichon-Adalric ont conservé une partie de leurs biens dans la région à l'époque carolingienne. Les limites du ducatus mentionné sous le règne de Louis Ier le Pieux sont autant imprécises que celles des comtés de Nordgau et de Sundgau puis du duché de Souabe qui se constituent entre les IXe et Xe siècles. Si les frontières restent incertaines au Moyen Âge, la présence de ducs a permis une première unité territoriale de l'Alsace[120].

Héraldique

La naissance des armoiries a lieu progressivement en Occident au XIIe siècle. À cette époque, l'Alsace appartient à la dynastie des Hohenstaufen dont les membres sont à la fois ducs de Souabe et ducs d'Alsace. Ils n'ont qu'un seul blason, bien qu'ils détiennent deux titres ducaux. En effet, le blason n'est encore que familial au XIIe siècle et ne symbolise pas encore un territoire ou une titulature. Le duché d'Alsace n'a ainsi jamais eu d'armoiries ni à l'époque mérovingienne, ni à l'époque carolingienne, ni au sein du duché de Souabe[109].

Liste des ducs

Époque mérovingienne

Nommés par le roi des Francs, ou le roi d'Austrasie lorsque le territoire franc est divisé, cinq ducs d'Alsace se sont succédé entre les VIIe et VIIIe siècles :

À la fin du VIIe siècle, des comtes apparaissent dans les textes et assistent les ducs dans l'administration du pagus[42] :

  • Erich ou Ericho, au service du duc Etichon-Adalric dans la vallée de la Sorne vers [54] ;
  • Robert ou Rodebert, administrateur de la région autour de Colmar vers [66] ;
  • Adalbert, fils d'Etichon-Adalric, mentionné comme comte vers avant de devenir probablement duc vers [122] ;
  • Eberhard, frère du duc Liutfrid, mentionné comme domesticus puis, vers -, comme comte[123].

Époque carolingienne

Supprimé vers , le titre de duc d'Alsace est ponctuellement rétabli au profit de membres de la dynastie carolingienne :

Le titre de duc d'Alsace disparaît à nouveau en lors du rattachement de la région au royaume de Francie orientale sur lequel les Carolingiens règnent jusqu'en . Après cette date, deux nouveaux ducs d'Alsace semblent être cités de manière éphémère sans plus d'informations :

  •  : Udo et Hermann[125].

Époque souabe

En , l'Alsace est rattachée au duché de Souabe dont les souverains portent le titre de duc de Souabe et d'Alsace à partir de [108] :

Notes et références

Notes

  1. Si l'étude de l'étymologie des noms de villages fournit une information intéressante, elle ne constitue pas une preuve absolue car les toponymes ont évolué à travers le temps et les traductions.
  2. Le nom de la dynastie a été forgé au XVIIIe siècle par Jean-Daniel Schoepflin, historiographe de la province d'Alsace[29].
  3. Le terme apparaît dans une donation faite à l'abbaye de Murbach vers -, mais ce document n'est connu qu'à travers une copie du XVe siècle dont le texte a pu être remanié[39].
  4. Les analyses dendrochronologiques réalisées en à l'initiative de Frédérik Letterlé (Direction régionale des Affaires culturelles d'Auvergne-Rhône-Alpes) ont permis de dater la construction du Mur païen du mont Sainte-Odile à la fin du VIIe siècle[58], puis de resserrer la datation à - comme le suggèrent Madeleine Châtelet (Université de Strasbourg), Willi Tegel et Bernhard Muigg (Université de Fribourg-en-Brisgau) en [59].
  5. Dans son œuvre Alsatia illustrata parue en et , l'historiographe Jean-Daniel Schoepflin établit une généalogie des ducs de Souabe et indique qu'ils ont tous porté le titre de « duc d'Alsace » entre et . Plus récemment, les historiens Bernard Vogler et Christian Wilsdorf précisent que ce titre n'a été porté par les ducs de Souabe qu'entre et [108],[109].

Références

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Annexes

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  • [Schlaefli 1982] Louis Schlaefli, « Attale (sainte) », dans Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, (lire en ligne).
  • [Stehlé 1987] André Stehlé, « Eugénie (sainte) », dans Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, (lire en ligne).
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  • [Wilsdorf 1986] Christian Wilsdorf, « Eberhard », dans Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, (lire en ligne).
  • [Wilsdorf 1994] Christian Wilsdorf, « Liutfrid », dans Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, (lire en ligne).
  • [Wilsdorf 2004] Christian Wilsdorf, « Boniface (Bonifatius, Bonifacius, Bonefacius) », dans Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, (lire en ligne).
  • [Zotz 2015] Thomas Zotz (trad. Pierre-G. Martin), « Souabe », dans Dictionnaire historique de la Suisse, (lire en ligne).

Atlas

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  • [Kammerer 2009] Odile Kammerer, « Les frontières de l'Alsace au VIIe siècle », dans Atlas historique d'Alsace, (lire en ligne).
  • [Kammerer 2019] Odile Kammerer-Schweyer, Atlas historique du Rhin supérieur : Essai d'histoire transfrontalière, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, , 295 p. (ISBN 979-10-344-0042-3).
  • [Wilsdorf 2006] Christian Wilsdorf, « Les biens de la famille des Ducs d'Alsace », dans Atlas historique d'Alsace, (lire en ligne).

Articles connexes

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