Empereurs d'Espagne

En Espagne au Moyen Âge, le titre d'« empereur d'Espagne » (ou plus précisément « Imperator totius Hispaniae », c'est-à-dire « empereur de toute l'Espagne ») a été utilisé dans diverses circonstances à partir du IXe siècle, mais son utilisation a culminé, en tant que titre formel et pratique, entre 1086 et 1157.
Il était principalement utilisé par les rois de León et de Castille, mais il a également été employé par les comtes de Castille et au moins un duc de Galice.
Ce titre, hérité de traditions romaines et visigothiques, symbolisait une prétention à une suprématie sur l'ensemble de la péninsule Ibérique (Hispania), y compris sur d'autres royaumes chrétiens et parfois sur des territoires musulmans tributaires. Il signalait en divers points l'égalité du roi avec les dirigeants de l'Empire byzantin et du Saint-Empire romain germanique, sa domination par la conquête ou la supériorité militaire, sa domination sur plusieurs groupes ethniques ou religieux, et sa prétention à la suzeraineté sur les autres rois de la péninsule, à la fois chrétienne et musulmane. L'utilisation du titre impérial a reçu peu de reconnaissance en dehors de l'Espagne et il a été largement oublié au XIIIe siècle.
Le titre féminin analogue, impératrice, était moins fréquemment utilisé pour les épouses des empereurs. Une seule reine régnante, Urraca, a eu l'occasion de l'utiliser, mais l'a fait avec parcimonie.
Fréquence d'utilisation
L'usage fut rare et occasionnel, limité essentiellement à la période du XIe au XIIe siècle, avec un pic entre 1086 et 1157. Il n'était pas systématique et ne concernait qu'un nombre limité de souverains. Parmi les exemples notables :
- Alphonse VI de León et Castille (règne : 1065-1109) fut le premier à l'utiliser de manière régulière à partir de 1077, se présentant comme « empereur de toute l'Espagne » dans ses documents.
- Alphonse VII de León et Castille (règne : 1126-1157), surnommé « l'Empereur », fut couronné officiellement comme tel en 1135 à León. Il l'employa de façon consistante.
Il y eut d'autres usages sporadiques incluent Sancho III de Navarre (vers 1030), la reine Urraca de León et Castille (règne : 1109-1126), et certains comtes de Castille ou ducs de Galice.
Après la mort d'Alphonse VII en 1157, le titre tomba progressivement en désuétude suite à la division de ses royaumes entre ses fils. Des souverains ultérieurs comme Alphonse X (règne : 1252-1284) aspirèrent à une suprématie similaire mais ne reprirent pas formellement le titre d'empereur. Il ne fut pas ravivé par la suite, même pendant l'Empire espagnol des Habsbourg (comme Charles Quint, qui était empereur du Saint-Empire romain germanique mais roi d'Espagne).
Lorsqu'un roi adoptait ce titre, il le conservait généralement tout au long de son règne. Par exemple, Alphonse VII l'utilisa de manière régulière à partir de 1077 jusqu'à sa mort en 1109. Alphonse VII le maintint de son couronnement en 1135 jusqu'à sa mort en 1157, l'intégrant à sa titulature officielle.
Reconnaissance par d'autres souverains européens
La reconnaissance fut limitée et locale. Le titre était avant tout une revendication interne à la péninsule ibérique, signifiant une primauté sur d'autres rois chrétiens comme ceux d'Aragon ou de Navarre et parfois sur des émirs musulmans payant des tributs. Il n'était pas équivalent à celui d'empereur du Saint-Empire romain germanique, qui était le principal titre impérial reconnu en Europe occidentale. La reconnaissance papale exista parfois : par exemple, en 1148, le pape Eugène III envoya une Rose d'or à Alphonse VII, un honneur réservé aux souverains éminents, ce qui impliquait une certaine légitimation. Mais le titre n'était pas accepté au-delà de l'Ibérie. Les empereurs du Saint-Empire comme Frédéric Barberousse ou les rois de France et d'Angleterre ne le reconnaissaient pas formellement, le considérant comme une prétention régionale. Il pouvait être vu comme une imitation du titre byzantin ou romain, mais sans portée universelle.
Caractère officiel
Le titre apparaissait fréquemment dans les actes officiels, tels que les chartes royales, les diplômes, les traités et les inscriptions. Par exemple :
- Dans les documents d'Alphonse VI, on trouve des formules comme « ego Adefonsus imperator totius Hispaniae » (« moi, Alfonso, empereur de toute l'Espagne »).
- Alphonse VII l'intégra à ses sceaux et à ses actes, où il se présentait comme « empereur » pour souligner son autorité sur les vassaux.
Liste des empereurs d'Espagne
En résumé, même si ce titre fut une affirmation ambitieuse mais éphémère de pouvoir suprême en Ibérie, utilisée par quelques rois pour légitimer leur hégémonie locale, sans devenir une tradition durable ni obtenir une reconnaissance paneuropéenne, un nombre non négligeable de rois le prit :
- 914-924 : Ordoño II de León, « Hispaniae imperator » (empereur d'Espagne)
- 925–970 : García Ier de Pampelune (Navarre), « imperator » (empereur)
- 970–994 : Sanche II de Pampelune (Navarre), Hispaniarum imperator » (empereur des Espagnes)
- 982–999 : Bermudo II de León, « imperator domnus Veremudius in Gallecia » (empereur seigneur Bermudo en Galice)
- 999-1028 : Alphonse V de León, « magnus imperator » (grand empereur)
- 1004-1035 : Sanche III de Pampelune « Rex Hispaniarum[Note 1] »
- 1028–1037 : Bermude III de León, « imperator domnus Veremundus »
- 1034-1035 : Sanche III de Navarre
- 1037-1065 : Ferdinand Ier de León et Castille « Hispaniarum imperator » (empereur des Espagnes).
- 1039-1065 : Ferdinand Ier de Castille
- 1065-1072 : Sanche II de León et Castille « totius Hispaniae imperator » (empereur de toute l'Espagne).
- 1077-1109 : Alphonse VI de Castille
- 1109-1126 : Urraque de Castille « totius Hispaniae imperatrix » (impératrice de toute l'Espagne), titre ensuite porté quelques années par son mari Alphonse Ier d'Aragon
- 1135-1157 : Alphonse VII de Castille « Imperator totius Hispaniae » (empereur de toute l'Espagne), couronné officiellement en 1135
Après 1157, le titre tomba en désuétude suite à la division des royaumes et ne fut plus revendiqué formellement par les souverains espagnols médiévaux. Des rois ultérieurs comme Alphonse X (1252–1284) aspirèrent à une suprématie similaire mais sans adopter le titre impérial. Sous Charles Quint, empereur du Saint-Empire mais roi d'Espagne, le titre n'était pas utilisé pour l'Espagne elle-même.
Projet de titre impérial sous les Bourbons
Il y eut plusieurs projets sous les Bourbons visant à attribuer un titre impérial au roi d'Espagne, ou à créer des empires américains sous suzeraineté bourbonienne. Ces idées émergèrent principalement pendant les guerres d'indépendance des colonies américaines (vers 1810–1825), sous le règne de Ferdinand VII. Il s'agissait souvent d'un titre d'« empereur des Espagnes » incluant l'Espagne péninsulaire et les territoires américains visant à préserver l'unité de l'empire espagnol face aux mouvements indépendantistes. Ces projets influencés par des modèles comme l'Empire napoléonien ou des fédérations impériales, impliquaient parfois des princes bourboniens comme vice-rois ou empereurs subordonnés. Le titre envisagé était principalement celui d'« empereur des Espagnes », un terme pluriel historique évoquant les multiples royaumes péninsulaires et outre-mer. Il s'agissait d'un empire fédéral englobant l'Espagne et ses colonies américaines, avec Ferdinand VII comme empereur suprême. L'idée était de transformer l'empire colonial en une confédération monarchique, avec le roi d'Espagne comme empereur suzerain, pour contrer les républiques naissantes et l'influence britannique ou républicaine.
Ainsi, par exemple, en 1821, au milieu des guerres d'indépendance, une commission mixte (députés espagnols et américains) aux Cortes libérales de Madrid proposa de diviser l'Amérique espagnole en trois royaumes : Mexique (basé à Mexico), Nouvelle-Grenade (Santa Fé) et Pérou (Lima). Chacun serait gouverné par un infant bourbonien (prince de la famille royale), agissant « au nom du roi » et responsable devant Ferdinand VII et les Cortes. Ferdinand VII serait l'empereur d'un empire fédéral. Ce plan, inspiré d'idées constitutionnelles, visait à concilier indépendance partielle et loyauté à la monarchie. Il fut soumis à Ferdinand VII, qui le rejeta catégoriquement, refusant d'envoyer des princes en Amérique et préférant une reconquête militaire[Note 2]. Ce projets reflétaient une tentative désespérée de préserver l'empire via un titre impérial bourbonien, mais l'intransigeance de Ferdinand VII et les dynamiques indépendantistes les firent échouer, menant à la perte quasi-totale des colonies américaines d'ici 1825.
Notes et références
Notes
- ↑ Ce titre est parfois associé à des titres impériaux dans les chroniques.
- ↑ Parallèlement, au Mexique, Agustín de Iturbide proclama le Plan d'Iguala (février 1821), proposant l'indépendance du Mexique comme « Empire mexicain », avec Ferdinand VII comme empereur. Si Ferdinand refusait, le trône irait à un autre bourbon (comme Don Carlos ou Don Francisco de Paula). Le Traité de Córdoba (août 1821), signé par le vice-roi O'Donojú, incorpora ce plan, reconnaissant l'indépendance mais offrant le titre d'empereur à Ferdinand VII ou un bourbon. Les Cortes espagnoles et Ferdinand VII rejetèrent le traité, considérant qu'il légitimait la rébellion. De même, entre 1821 et 1823, la France, sous Louis XVIII, proposa via son ministre Chateaubriand de créer des monarchies constitutionnelles en Amérique, dirigées par des princes espagnols bourboniens (comme Don Francisco de Paula). Ferdinand VII serait l'autorité suprême. En 1823, la France envahit l'Espagne pour restaurer l'absolutisme de Ferdinand VII, mais ce contexte favorisa des idées d'empires bourboniens américains pour contrer les républiques. Ferdinand refusa, craignant de perdre le contrôle absolu.
Références
Bibliographie
- Arco Garay, Ricardo del. 1944. L'idée d'Empire dans la politique et la littérature espagnoles. Madrid.
- Beneito et Pérez, Joan. 1942. L'Espagne et le problème de l'Europe : contribution à l'histoire de l'idée d'Empire. Madrid.
- Bishko, Charles Julien. 1984. « Intercession liturgique à Cluny pour les rois-empereurs de León ». Histoire monastique espagnole et portugaise, 600-1300. Londres : Réimpressions Variorum. [Publié à l'origine dans Studia Monastica, 7 (1961) : 53-82.]
- Elorduy, Eleuterio. 1940. L’idée d’empire dans la pensée espagnole et d’autres peuples. Madrid : Espasa-Calpe.
- Fernández y González, F. 1867. « Signification et importance de l’idée d’empire en Espagne ». Discours prononcés devant la Royal Academy of History, 3.
- García Gallo, Alfonso. 1945. « L'empire espagnol médiéval ». Arbor, 4(11) : 199-228. [Réimprimé dans Historia de España, Florentino Pérez Embid, éd. (Madrid : 1953), 108-143.]
- Gibert, Raphael. 1951. Remarques sur l'empire hispanique et la thèse des cinq royaumes. Arbor, 18(63) : 440-456. González Jiménez, *Manuel. 2010. L'idée impériale avant et après Alphonse VI. Alphonse VI : empereur Totius orbis Hispaniola. Fernando Suárez et Andrés Gambra, éd. Sanz et Torres, 11-29.
- Hüffer, Hermann J. 1933. L'idée impériale espagnole. Madrid.
- Iruña, P. Herman de. 1935. « Interprétations controversées de la monnaie de Sanche le Grand ». Revue internationale des études basques, 26 : 655-660.
- Iturmendi Morales, José. 1972. « Autour de l’idée d’empire chez Alphonse X le Sage ». Journal of Political Studies, 182 : 83-158.
- López Ortiz, José. 1941. « Notes pour l'étude de l'idée impériale léonaise ». La Cité de Dieu, 153 : 186-190.
- López Ortiz, José. 1942. « Les idées impériales au Moyen Âge espagnol ». Escorial, 6 : 43-70.
- Portail de l’Espagne
- Portail du Moyen Âge
- Portail de la monarchie