Enseignement de l'arabe en France

L'enseignement de la langue arabe est ancien sur le territoire français. Il remonte à l'époque du roi François Ier. Entre la fin du XVIIIe siècle (fondation de l'école de langues orientales en ) et le début du XXe siècle (création de l'agrégation d'arabe en ) se développe un réseau d'institutions assurant la formation des arabisants dont la France a besoin pour ses ambitions coloniales en Méditerranée. Avec la décolonisation, l'arabe semble appelé à connaître un déclin inéluctable.

Mais la place importante qu'occupe le Proche-Orient dans les relations diplomatiques de la France et l'émergence d'une jeune génération éduquée issue de l'immigration de travail maghrébine des Trente Glorieuses relancent l'intérêt pour cette langue, qui connaît un succès certain dans l'enseignement supérieur, mais souffre dans l'enseignement secondaire de la concurrence d'autres formes d'enseignement, du désintérêt relatif de l'État et de préjugés racistes.

Origines

L'enseignement de l'arabe en France est ancien. L'étude de cette langue, introduite en Europe après que Romele Vatican a commencé à former les prêtres maronites originaires du Liban, gagne rapidement la France qui, dès François Ier, noue des relations diplomatiques amicales avec l'Empire ottoman.

C'est au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, que Colbert décide de créer une école d'interprètes qui permettrait de se passer des intermédiaires locaux, les drogmans (de l'arabe turjumân qui a donné en français « truchement »). L'École des jeunes de langues est créée en [1].

La République crée en une seconde école, l'école spéciale des langues orientales, dont la mission est d'enseigner les langues orientales vivantes « d'une utilité reconnue pour la politique et le commerce » : les trois premières langues enseignées sont le turc, l'arabe et le persan. Cette école existe toujours sous le nom d'Institut national des langues et civilisations orientales. Dès les origines, la République s'est donc attachée à former des arabisants.

Une offre croissante

Au départ formation complémentaire réservée aux diplomates, missionnaires et militaires, l'arabe gagne peu à peu sa reconnaissance comme discipline à part entière : en est créée l'agrégation d'arabe. Le Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (CAPES) suivra en .

Dans le courant des années , sous l'action conjuguée d'une actualité internationale où le Proche-Orient se taille la part du lion et de la visibilité accrue de la jeune génération de Français issus de l'immigration maghrébine, l'enseignement de l'arabe devient victime de choix idéologiques et de politiques qui créent un sentiment de précarité chez les élèves, étudiants et professeurs et contribue à donner à cette discipline l'image d'une matière "à risque" où les débouchés peuvent s'élargir prodigieusement ou se tarir d'une année à l'autre.[réf. nécessaire]

Néanmoins, le nombre d'étudiants en arabe connaît de la fin des années au début des années une très forte hausse, notamment dans les établissements universitaires. Ainsi, le département d'arabe de l'INALCO a pu enregistrer certaines années près de 1 000 nouveaux inscrits.

Absence de politique globale

Une demande plus grande que l'offre

Mais cet engouement ne connaît pas de répercussion dans l'enseignement secondaire, malgré l'initiative de Claude Allègre qui décide d'augmenter significativement le nombre de postes proposés au CAPES et à l'agrégation. En effet, les créations de postes sur le terrain ne suivent pas, les chefs d'établissements étant extrêmement réticents à ouvrir des classes d'arabe aussi bien dans les établissements défavorisés où l'on craint que cette langue ne contribue à la ghettoïsation de l'établissement que dans les lycées de centre-ville où l'on craint que l'ouverture de cette option attire dans ce lycée des populations « à problèmes », comme le suggère Brigitte Perruca dans son article La langue arabe chassée des classes[2].

Pourtant, la demande est forte, mais une part importante des jeunes et des adultes qui apprennent l'arabe le font des structures privées ou associatives, souvent communautaires, situation paradoxale, puisque le ministère de l'Éducation nationale excipe du sous-emploi d'une partie des enseignants d'arabe pour justifier la fermeture du CAPES en [3], ce qui montre a contrario qu'il dispose des moyens humains pour proposer une offre alternative.

Il existe une forte demande pour un enseignement de l'arabe[réf. nécessaire], une offre consistante puisque la politique menée par Claude Allègre et son successeur ont permis une augmentation et un rajeunissement substantiels du corps enseignant. Mais cette offre et cette demande ne se rencontrent pas.

Réponse politique depuis

Peu sensibles à cette question, les ministères qui se sont succédé depuis ont décidé, plutôt que de sensibiliser les chefs d'établissement à cet enjeu, de réduire voire de fermer les concours de recrutement des enseignants d'arabe. En , alors que le ministre de l'Éducation nationale, Luc Ferry, proclame la nécessité de diversifier l'enseignement des langues, ses services décident, fait sans précédent depuis la création de l'agrégation et du CAPES, la fermeture des deux concours.

Le , F. Lagrange, président du jury du CAPES d'arabe, et Luc-Willy Deheuvels, son prédécesseur, signent dans Libération une tribune intitulée « La langue arabe, un enjeu social » où ils attirent l'attention sur l'importance d'un enseignement de l'arabe dans des conditions scolaires conventionnelles et mettent en garde contre l'abandon de cette langue aux associations communautaires.

Parallèlement, une pétition intitulée Yakfi (« Ça suffit » en arabe) est lancée par les étudiants d'arabe. Le texte reprend la même thématique et mentionne également la longue liste de brimades administratives dont la discipline a été victime au cours des années précédentes (fermetures de classes dans des lycées prestigieux au nom de raisons idéologiques, combats permanents pour obtenir le maintien de bourses d'études à l'étranger, etc.). La pétition obtient un succès inespéré qui dépasse largement les limites du milieu des arabisants, récoltant plus de 2 000 signatures en deux semaines. Les Inrockuptibles (no 434, p. 25) et L'Humanité s'en font l'écho.

Face à cette vigoureuse réaction, le ministère de l'Éducation nationale publie un communiqué qualifiant la fermeture des concours de « rumeur totalement infondée ».

Pourtant, début , le même ministère annonce la fermeture du CAPES. Dans le journal Libération daté du , G. Ayoub, Luc-Willy Deheuvels et F. Lagrange, anciens et actuel président du jury du CAPES, réfutent l'argumentation de la direction des personnels enseignants qui prétend que 40 % des enseignants d'arabe seraient en surnombre et payés à rester chez eux. Pourtant, rien n'y fera et seule l'agrégation sera ouverte en . L'arrivée à Matignon de Dominique de Villepin, plus sensible à la question, permet la réouverture des deux concours en et .

Mais l'enseignement de l'arabe n'en reste pas moins durement touché par quatre années de réductions constantes qui ont divisé le nombre de postes proposés au concours par quatre (20 postes en , 5 en ) et conforté l'idée que les études arabes sont des études à risques, aux débouchés instables.

Colloque du centenaire de l'agrégation de l'arabe

Le centenaire de l'agrégation d'arabe donne lieu les et à un colloque à l'Institut du monde arabe et à La Sorbonne, au cours duquel plusieurs interventions s'efforcent de dresser un tableau fidèle de l'enseignement de l'arabe en France d'hier à aujourd'hui. Dans une intervention intitulée « La “masse manquante” : l'offre du service public et les enjeux de l'enseignement de l'arabe en France aujourd'hui », Luc-Willy Deheuvels, professeur à l'INALCO, et Joseph Dichy relèvent les éléments suivants[4] :

  1. L'enseignement de l'arabe dans l'enseignement public secondaire rassemble moins de 5 000 élèves, dont 1 500 à Mayotte et à La Réunion ;
  2. Il faut y ajouter plus de 1 500 élèves contraints d'étudier l'arabe par correspondance faute d'un maillage suffisant de l'offre dans les établissements publics ;

Alors que, dans le même temps,

  1. les enseignements de langue et culture d'origine (ELCO), financés par les États du Maghreb à destination des enfants de leurs ressortissants installés en France, rassemblent 40 000 personnes, alors qu'ils sont majoritairement implantés dans le secondaire.
  2. l'enseignement dans un cadre associatif, souvent religieux, et dont les pratiques pédagogiques ne sont pas contrôlées, rassemble 60 000 personnes, d'après les évaluations du ministère de l'Intérieur.

Au total, l'enseignement public de l'arabe « en présentiel » en France métropolitaine rassemble donc 3 500 élèves, contre 100 000 pour les ELCO et les associations.

Enseignement de l'arabe depuis le début du mandat de Sarkozy

Discours de Constantine

Le président de la République, Nicolas Sarkozy, maintient les concours d'arabe et, le , à l'occasion d'une visite d'État en Algérie, il prononce un discours dans lequel il déclare[5] :

« Ce qui compte, c'est que l'Algérie et la France aient la langue française en partage et que tant d'écrivains, tant de savants expriment en français ce qu'il y a de plus beau dans l'art, dans la sagesse et dans la pensée algérienne. Et je souhaite que davantage de Français prennent en partage la langue arabe par laquelle s'expriment tant de valeurs de civilisation et de valeurs spirituelles. En , j'organiserai en France les Assises de l'enseignement de la langue et de la culture arabes, parce que c'est en apprenant chacun la langue et la culture de l'autre que nos enfants apprendront à se connaître et à se comprendre. Parce que la pluralité des langues et des cultures est une richesse qu'il nous faut à tout prix préserver. »

Assises de l'enseignement de la langue et de la culture arabe

Ces assises sont organisées le à l'Assemblée nationale. Empêché de se joindre à ces assises, Nicolas Sarkozy fait lire par Malika Ben Larbi, sous-préfet, un message[6], dans lequel il vante son action en faveur de l'islam et son action afin de fournir aux pays arabes un accès au nucléaire civil, deux éléments absents de la note d'intention[7] préparée par les organisateurs.

À l'issue de cette journée, le ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, annonce cinq grands axes de développement pour l'enseignement de la langue arabe :

  1. généralisation des sixièmes bilangues dès la rentrée suivante ;
  2. identification et création d'établissements pilotes pour l'arabe afin d'éviter la dispersion des moyens ;
  3. généralisation des regroupements inter-établissements en centre-ville dans les grandes agglomérations ;
  4. développement des sections internationales et de langues orientales (avec une ouverture prévue pour l'année suivante). C'est à cette occasion, que le ministre a évoqué les succès que sont les deux seules sections internationales d'arabe : celle du lycée Honoré-de-Balzac à Paris et celle du lycée international Europole à Grenoble ;
  5. développement de l'arabe dans l'enseignement professionnel (notamment hôtellerie, tourisme, restauration).

Des mesures qui tardent à se concrétiser

Un an après, les mesures annoncées tardent à se concrétiser. Cependant, l'intérêt pour la question est relancé par un article publié par Brigitte Perucca dans l'édition du Monde du , intitulé La langue arabe chassée des classes, qui reprend une partie des analyses exposées lors du colloque du centenaire de l'agrégation d'arabe. Cet article à un certain retentissement, puisqu'il donne lieu à deux questions au gouvernement de sénateurs, Yannick Bodin (PS)[8] et Jacques Legendre (UMP)[9], au ministre de l'Éducation nationale.

Références

  1. Manuelle Franck, « Création de l'École des Jeunes de Langues », sur france-memoire.fr, France Mémoire (consulté le )
  2. Brigitte Perucca, « La langue arabe chassée des classes », Le Monde,  : « Le motif, exprimé ouvertement ou non, étant toujours le même : proposer l'arabe, c'est prendre le risque de “ stigmatiser ” des collèges. »
  3. Réponse à la question no 83098 de Daniel Goldberg, député de Seine-Saint-Denis : « Question écrite no 83098 : CAPES », sur assemblee-nationale.fr, (consulté le ).
  4. Luc-Willy Deheuvels et Joseph Dichy, « La “masse manquante” : l'offre du service public et les enjeux de l'enseignement de l'arabe en France aujourd'hui » (HAL halshs-00392565), dans Le centenaire de l'agrégation d'arabe 2007, p. 87.
  5. « Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, sur les relations franco-algériennes et sur l'entente entre le judaïsme, le christianisme et l'islam, à Constantine le  », sur vie-publique.fr.
  6. « Message de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, adressé aux participants des 1ères assises de l'enseignement de la langue et de la culture arabes en France, sur la langue arabe et l'islam, le  », sur vie-publique.fr.
  7. « Assises de l'enseignement de la langue et de la culture arabes en France - Note d'intention de l'IMA », Association française des arabisants (AFDA), .
  8. « Enseignement de la langue arabe : Question orale sans débat no 0639S - 13e législature », sur senat.fr.
  9. « Situation et avenir de l'enseignement de l'arabe en France : auestion écrite no 10391 - 13e législature », sur senat.fr.

Voir aussi

Bibliographie

  • Sam Ammar (sous la dir. de Mohammed Arkoun), L'enseignement de l'arabe en France : enquêtes et analyse (thèse de doctorat en études arabo-islamiques, no 1988PA03A012), Université Sorbonne-Nouvelle, , 678 p., vol. (SUDOC 04130151X).
  • Jacqueline Billiez, « Déminoriser l'enseignement de l'arabe en France : une utopie ? », dans Fermín Sierra Martínez (dir.), Mercè Pujol Berché (d) (dir.) et Harm den Boer (d) (dir.), Las lenguas en la Europa Comunitaria, vol. 3 : Las lenguas de minorías (actes du colloque international, Amsterdam,  - , organisé par le département d'études hispaniques de l'université d'Amsterdam et par le département de philologie de l'université Rovira i Virgili de Tarragone), Amsterdam et Atlanta, Rodopi Publishers (en), coll. « Diálogos Hispánicos » (no 15), , 221 p. (ISBN 90-5183-686-4, 90-5183-716-X et 978-90-04-65559-1), p. 71–84 [lire en ligne].
  • Yahya Cheikh, « L'enseignement de l'arabe en France : Les voies de transmission », Hommes & Migrations (d), no 1288 « Langues et migrations : Pratiques linguistiques des migrants »,‎ (DOI 10.4000/hommesmigrations.870).
  • Marie-Hélène Clavèresp, « L'enseignement de l'arabe au lycée de Marseille au XIXe siècle », Documents pour l'histoire du français langue étrangère ou seconde (d), no 28 « Histoire de l'enseignement du français langue étrangère ou seconde dans le bassin méditerranéen. Volume 2 »,‎ , p. 177–202 (DOI 10.4000/dhfles.2691).
  • Isabelle El Mounayer Yazbeck, « L'enseignement de l'arabe langue étrangère en France : défis actuels et perspectives », dans Ibrahim Albalawi (dir.), L'arabe langue de culture universelle (publié à l'occasion de la journée mondiale de la langue arabe, ), Paris, Délégation de l'Arabie saoudite auprès de l'UNESCO, , 96 p. (ISBN 978-92-990087-1-3, lire en ligne [PDF]), p. 43–56.
  • Michèle Falip et Benoît Deslandes, « Une langue un peu plus étrangère que les autres : l'enseignement de l'arabe en France, continuités et ruptures », Lidil : revue de linguistique et de didactique des langues, no 2 « Les langues et cultures des populations migrantes : un défi à l'école française »,‎ , p. 51–89 (DOI 10.3406/lidil.1990.1555).
  • Bruno Levallois (d), « L'enseignement de l'arabe en France : Une tradition vivante et spécifique », Migrants formation, no 67 « Dix communautés issues de l'immigration »,‎ , p. 81–83 (DOI 10.3406/diver.1986.6500).
  • Gérard Troupeau, « Deux cents ans d'enseignement de l'arabe à l'école des langues orientales », Chroniques yéménites, nos 4-5,‎ (DOI 10.4000/cy.116).
  • Le centenaire de l'agrégation d'arabe (actes du colloque, Institut du monde arabe, La Sorbonne,  - , organisé par le Programme national de pilotage (PNP) de la Direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO), Bureau de la formation continue des enseignants), Buc, SCÉRÉN-CRDP, Académie de Versailles, coll. « Les actes de la DGESCO », , 197 p. (ISBN 978-2-86637-487-7, lire en ligne [PDF]).

Article connexe

Liens externes

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