Francisque Crôtte

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(à 69 ans) Hyères |
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Francisque Crôtte, né le à Lyon et mort le à Hyères, est un chimiste, publiciste et inventeur français[2],[3].
Figure controversée de la Belle Époque, il est principalement connu pour avoir développé et promu une méthode de « traitement » de la tuberculose et d'autres affections par « transfusion électrique » de substances médicamenteuses, qui a connu une notoriété internationale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle[2],[4]. Présentée comme une découverte révolutionnaire capable de guérir la tuberculose, sa méthode a mené à la création de nombreux « Instituts Crôtte » en Europe et en Amérique du Nord[5],[6]. Son travail a suscité à la fois un immense espoir, des éloges dans une grande partie de la presse mondiale, et de vives critiques de la part d'institutions médicales établies, notamment l'American Medical Association[7],[8].
En dehors de ses activités médicales, il s'illustra dans le journalisme satirique, la chimie industrielle et fut impliqué dans d'importants litiges concernant la propriété de ses journaux et, à la fin de sa vie, de la propriété de l'île de Port-Cros[9],[10].
Biographie
Enfance et débuts
Jeunesse et formation à Lyon
Francisque Crôtte naît le 5 mai 1849 à Lyon[2],[3]. Il effectue ses études classiques dans sa ville natale et, attiré très jeune par les problèmes de thérapeutique, il suit les cours de la Faculté de Médecine en tant qu'élève libre, se préoccupant déjà particulièrement de l'étude des affections pulmonaires et de la tuberculose[2].
Le 3 septembre 1870, à la nouvelle de la capitulation de Sedan, il se rend à l'Hôtel de Ville de Lyon avec un groupe d'amis, forme un Comité de Salut Public provisoire et fait proclamer la République, vingt-quatre heures avant que la révolution n'éclate à Paris et malgré les menaces des autorités impériales[2],[3].
Carrière dans le journalisme satirique
À ses débuts, Francisque Crôtte mène une carrière notable de publiciste et de directeur de journaux satiriques à Lyon et à Paris[2].
En 1874, Francisque Crôtte fait reparaître le Journal de Guignol, une feuille satirique et de politique républicaine qui, sous sa direction, obtient un succès considérable[2],[9]. Pour l'exploitation de ce journal, renommé Journal de Guignol illustré, il s'associe avec le dessinateur et humoriste André Steyert[11],[9]. Cependant, un conflit éclate dès l'été 1876 entre les deux associés au sujet de la propriété du titre et du partage des bénéfices, ce qui mène à une longue bataille judiciaire[11],[9]. La dispute culmine avec la publication, le 9 février 1878 dans le Journal Guignol illustré, d'un avis annonçant que le « sieur Crôtte » a été « expulsé du Journal… pour des faits que nous ne qualifierons pas »[12]. À la suite d'un jugement qui lui est temporairement défavorable, il fonde un journal concurrent intitulé Chignol et Gnafron[11],[3].
En 1878, Francisque Crôtte s'installe à Paris et y fonde une nouvelle feuille hebdomadaire illustrée, Le Titi[2]. Il s'entoure d'une collaboration d'élite, comprenant des noms prestigieux tels qu'Émile Zola, Jean Richepin, André Gill, Grévin, Régamey et Maxime Rude[2]. Il y signe lui-même des articles en patois lyonnais sous le pseudonyme de « Jean Guignol »[2]. À cette époque, il fréquente également des personnalités politiques et littéraires majeures comme Gambetta et Victor Hugo[3].
Activités dans la chimie industrielle
Après sa carrière dans le journalisme, Francisque Crôtte retourne à ses études de chimie et s'oriente vers des applications industrielles et commerciales. Il se distingue par le développement et la commercialisation de plusieurs produits, notamment dans le domaine des boissons[2].
En 1886, alors installé à Maisons-Alfort, il dépose la marque « Champagne Picotin »[13]. Deux ans plus tard, en 1888, il dépose une série de marques pour un nouveau produit : une bière enrichie en fer (« Bière Ferrugineuse », « Ferrugineuse bière », « Bière à base de fer », « Bière de fer », « Bière ferrée », « Ferrée bière »)[14].

En 1894, juste avant que sa méthode médicale ne gagne en notoriété, il lance le « Cresson Apéritif », une boisson non alcoolisée élaborée à partir de jus de cresson conservé, ce qui était alors une nouveauté[15],[16]. Crôtte positionne cette boisson comme une alternative saine aux apéritifs alcoolisés et une arme contre l'alcoolisme[16],[15].
C'est cependant son travail sur la conservation de la bière qui constitue le fondement direct de sa future méthode thérapeutique[4]. Dans son propre ouvrage, il explique que ses recherches ont débuté par l'étude des bactéries contenues dans la bière, dans le but de trouver un antiseptique assez puissant pour détruire ces germes microbiens sans altérer le produit[4]. C'est ainsi qu'il s'intéresse à l'aldéhyde formique (ou formol) et a ce qu'il nomme sa « révélation » : l'idée d'utiliser l'électricité statique à haute tension comme véhicule pour « transfuser » l'antiseptique dans la bière à travers les parois du fût[4]. Ce procédé de conservation sera plus tard formalisé par un brevet américain[17].
Outre ses travaux sur les boissons, il est également crédité pour avoir trouvé des procédés pour la purification et la stérilisation des eaux, ainsi que pour l'amélioration et l'innocuité des tabacs[2].
La Méthode Crôtte : une nouvelle approche de la tuberculose
Après sa carrière dans le journalisme, Francisque Crôtte se consacre entièrement à ses recherches scientifiques, qu'il présente comme l'aboutissement de vingt années d'études sur les antimicrobiens et la bactériologie, dans la lignée des travaux de l'Institut Pasteur[4],[18]. C'est dans ce contexte qu'il élabore et promeut sa méthode, une approche radicalement nouvelle pour l'époque, qui lui vaudra une renommée mondiale autant que de vives polémiques.
Genèse et principes fondamentaux
L'origine de la méthode médicale découle directement de ses recherches antérieures sur la conservation de la bière[4]. En cherchant un moyen de détruire les bactéries dans les fûts, il imagine d'utiliser l'électricité statique à haute tension pour « transfuser » un puissant antiseptique, l'aldéhyde formique, à travers le bois du tonneau[4]. Appliquant cette idée à la médecine, il pose comme principe la possibilité de contourner les voies digestives et sanguines, jugées inefficaces, pour administrer un agent microbicide directement au siège de l'infection[4],[19]. Sa théorie s'appuie sur le fait que le tubercule pulmonaire, en s'enkystant dans une coque de tissu conjonctif, devient « imprégnable aux médicaments portés par la circulation »[4]. La méthode Crôtte se propose donc d'être un traitement local, capable de traverser la peau, les muscles et les os pour atteindre les lésions[20].

Ce procédé, qu'il nomme « transfusion électrique », « osmose électrique » ou cataphorèse, repose sur un double effet revendiqué de l'électricité statique[19],[21]. D'une part, le courant électrique est présenté comme un agent thérapeutique en soi, ayant une action microbicide directe grâce à ses effluves et ses étincelles, ainsi qu'un effet tonifiant sur l'organisme[4]. D'autre part, et c'est le cœur de l'invention, il sert de véhicule pour transporter les substances médicamenteuses à travers les tissus, à la manière de la galvanoplastie qui transporte les métaux[4],[22].
Dispositif technique et substances employées
L'élément central du traitement est une machine d'électricité statique de grande puissance, spécialement conçue par Crôtte, et construite notamment par des fabricants comme Van Houten & Tenbroeck à New York[23],[24]. Ces machines, décrites comme étant constituées de multiples cylindres de verre, pouvaient générer une tension allant jusqu'à trois millions de volts avec une très faible intensité, ce qui les rendaient, selon l'inventeur, inoffensives pour le patient[2],[6]. Pour que le phénomène de cataphorèse se produise, le courant devait être quasi-ininterrompu et produire une « décharge silencieuse ou en brosse » (silent or brush discharge)[4]. Les étincelles produites pouvaient atteindre une longueur de 15 à 20 centimètres[4].
La substance thérapeutique principale était l'aldéhyde formique, aussi appelé formol[25]. Conscient de sa toxicité à l'état pur, Crôtte utilisait des préparations spécifiques, qu'il disait inoffensives[4]. D'autres antiseptiques comme l'iode et le mercure étaient également utilisés, ainsi que des métaux (or, argent, fer) dans le cadre d'une métallothérapie associée[21],[19].
Déroulement du traitement et preuves expérimentales
Une séance de traitement, d'une durée d'environ dix à quinze minutes, se déroulait en plusieurs étapes : le patient, torse nu, était assis sur un tabouret isolant[24]. Des électrodes, sous forme d'éponges ou de brosses métalliques imbibées de la solution antiseptique, étaient appliquées sur sa poitrine et son dos[24],[23]. La machine était alors mise en marche pour opérer la transfusion, souvent accompagnée d'inhalations de vapeurs de formol et d'ozone générées par les effluves électriques[4]. Crôtte insistait sur l'importance de mesures adjuvantes comme une hygiène rigoureuse, une suralimentation raisonnée à l'aide de son produit « le Suraliment », et un repos modéré, se montrant critique envers les sanatoriums de haute altitude et le repos absolu qu'il jugeait contre-productifs[4].

Pour asseoir la crédibilité scientifique de sa méthode, Crôtte s'appuyait sur des expériences menées sur des cobayes et des lapins, où des analyses chimiques post-traitement, notamment celles du Dr A. S. Wolf de New York, auraient confirmé la présence des substances transfusées dans les poumons des animaux[26]. La preuve clinique de la guérison chez l'homme était apportée par des analyses bactériologiques des expectorations des patients, souvent réalisées par des laboratoires officiels comme celui de la Ville de Paris, qui montraient la disparition progressive du bacille de Koch[27],[22].

La méthode des « effluves du diamant »
Vers 1904, Francisque Crôtte annonce une évolution de sa méthode, qu'il prétend applicable à « toutes les maladies »[28],[29]. Ce nouveau procédé utilise des « effluves » générées par le passage du courant statique à haute tension à travers un diamant pur[29]. Il revendique alors des résultats « prodigieux » sur des affections aussi diverses que les tumeurs, le tétanos, les paralysies, et affirme avoir rendu la vue à un aveugle de l'hôpital des Quinze-Vingts et l'ouïe à une ancienne artiste de l'Odéon[29],[30],[6].
Déploiement, Notoriété et Controverses de la Méthode Crôtte
Les débuts à Paris et les premières controverses locales
C'est en 1894 que Francisque Crôtte commence à appliquer publiquement sa méthode à Paris, après une communication initiale à l'Académie des sciences le 18 octobre de la même année[2],[31]. Il ouvre alors plusieurs cliniques dans le quartier du Parc Monceau, notamment au 55 rue de Monceau et au 5 rue d'Édimbourg[32],[33]. Une clinique gratuite est également transférée au 33 Faubourg-Montmartre en 1897[34].
Il acquiert une légitimité notable grâce à une collaboration avec l'Assistance Publique de Paris, qui lui aurait officiellement adressé plus de 3 000 malades indigents sur une période de cinq ans pour qu'ils soient traités gratuitement[29],[32],[33].
Cette activité ne tarde cependant pas à provoquer des conflits. Il doit faire face à une forte opposition de la part des médecins et des propriétaires du quartier aisé du Parc Monceau[32],[27]. Ces derniers, craignant la contamination liée à la concentration de malades tuberculeux, intentent des actions en justice, dont la marquise de Créquy, propriétaire de l'établissement de la rue d'Édimbourg[35], et obtiennent finalement son expulsion de ses premières cliniques[27].
L'expansion internationale et la reconnaissance par les Congrès
À la suite de ces démêlés parisiens, Francisque Crôtte se tourne vers l'étranger et affirme avoir été « appelé » aux États-Unis, où sa méthode aurait reçu un accueil plus favorable[2]. Son traitement y est expérimenté publiquement, notamment à l'hôpital St. Luke de New York (aujourd'hui Mount Sinai Morningside) à partir de la fin de l'année 1899, où un comité de neuf médecins est nommé pour observer les résultats[36],[23],[37].

Sa renommée s'amplifie considérablement grâce à une stratégie de communication active lors des grands congrès médicaux internationaux, où des médecins collaborateurs présentent des rapports élogieux sur sa méthode. Cette campagne de promotion débute au Congrès de l'American Medical Association à Columbus (Ohio) en juin 1899, où il fait une offre de traiter gratuitement 500 tuberculeux américains pour prouver l'efficacité de son procédé[24],[38],[39],[40],[41]. Il intervient également au Congrès sur la Tuberculose de New York en 1899, avec un rapport au titre alarmiste sur « l'extinction de la race humaine par la tuberculose »[26],[33].
Sa consécration européenne a lieu lors du Congrès International de Médecine de Paris en 1900, où les docteurs F. T. Labadie (délégué de la Société médico-légale de New-York), Bertheau (Paris) et Ducamp (Bordeaux) présentent des communications très favorables[21],[19],[2]. L'année suivante, au Congrès sur la Tuberculose de Londres en 1901, ce sont les docteurs J. Leffingwell Hatch (New York), W. P. Geisse (Bonn, Allemagne) et Albert Salivas (Paris) qui prennent le relais et exposent des résultats qu'ils qualifient d'extraordinaires[42],[43],[44]. Ces interventions sont reprises en 1903 au XIVe Congrès International de Médecine de Madrid par les docteurs Salivas et Bertheau[22],[45].
Cette intense activité assure à la méthode une diffusion dans la presse du monde entier, des États-Unis (Chicago Daily Tribune, New York Times, Los Angeles Times) au Canada (La Presse de Montréal), en passant par l'Australie (The Argus), le Brésil (The Rio News), le Portugal (A Província, Defensor do Povo) ou la presse polonaise (Kresowiec, Gazeta Narodowa, Głos Narodu, Przegląd)[46],[47],[48],[49],[50],[51],[52],[53],[54],[55],[56],[6],[57],[58],[59],[60],[61],[62],[63],[64],[65],[66].
Le réseau des Instituts Crôtte
Sur le modèle des Instituts Pasteur, un vaste réseau d'établissements appliquant la méthode Crôtte est alors créé[6]. Après son retour des États-Unis, Crôtte installe son quartier général à Paris au 9, rue de Turin, avec une adresse secondaire au 17, rue Saint-Fiacre[29],[67].

Sur le modèle de la capitale, des instituts sont créés dans plusieurs grandes villes françaises : Lyon (7, quai des Brotteaux), Bordeaux (74, cours de Tourny), Nice (place Béatrix), Grenoble (La Tronche), Pau, et La Bauche[5],[68],[69]. Le réseau s'étend rapidement en Belgique, avec des instituts à Bruxelles (75, boulevard de Waterloo), à Liège (54, rue de la Paix) et à Anvers[5],[22].
L'expansion américaine est un pilier de la stratégie de Crôtte. Son principal institut est établi à New York (65, Central Park West), une adresse prestigieuse où il dispose d'un cabinet de travail et de salles de traitement richement équipées[64]. D'autres cliniques ouvrent leurs portes à Chicago et, sur la côte Ouest, à San Francisco (819 Van Ness Avenue) et Los Angeles (912 South Hill Street)[66],[65]. Dans le Colorado, des instituts sont présents à Denver (au coin de South Fifteenth et Colfax Avenue) et à Colorado Springs[64]. Un projet de grand sanatorium central près de Los Angeles, soutenu financièrement par l'une de ses patientes guérie, Mme Marie-Alice Radde, est également annoncé, destiné à accueillir des patients venus des instituts de tout le pays[70]. Des instituts ou projets sont aussi signalés à Londres, Berlin, Bonn, Saint-Pétersbourg, Amsterdam, Athènes, Constantinople, Alger, Tunis, Marseille, Pekin (Illinois), Rouen, Vichy et Clermont[6],[22].
Taux de réussite revendiqués, témoignages et rejet par les institutions médicales
La communication de Crôtte et de ses partisans repose sur la diffusion de taux de guérison spectaculaires et constants : 100 % pour les cas de tuberculose au premier degré, 75 % au deuxième degré, et 30 à 35 % au troisième degré, dit « désespéré »[4],[32],[22]. Ces chiffres sont appuyés par la publication de nombreux témoignages de patients, comme celui de M. Adam, tuberculeux depuis dix ans et guéri en trois mois[27], ou de soldats réformés qui auraient réintégré l'armée après guérison[6].
Chaque année, le 1er janvier, une « Fête des Guéris » est organisée à l'Institut de Paris, où les indigents soignés gratuitement viennent lui offrir des médailles et des adresses de reconnaissance, le qualifiant de « libérateur »[28],[29],[6].
Cependant, cette narration triomphale est vivement contestée par les institutions médicales officielles. En juin 1899, le Journal of the American Medical Association (JAMA) publie un éditorial cinglant, démentant formellement tout soutien de l'association à Crôtte[7]. Le journal qualifie sa campagne médiatique de « mensonge », de « fumisterie » et de « combine publicitaire pour faire de l'argent » (money-making scheme), et précise avoir refusé de publier son article[7],[8]. De même, le Dr Frank Billings de la Chicago Medical Society condamne publiquement ses méthodes[71]. En Europe, une revue néerlandaise de lutte contre le charlatanisme exprime également son scepticisme, le décrivant comme un « docteur en chimie » ayant déjà tenté de commercialiser divers remèdes sans grand succès par le passé[72].
Ainsi, la méthode Crôtte se développe dans une dualité permanente, entre un immense succès populaire et médiatique et un rejet quasi unanime du corps médical institutionnel.
Dernières années
Vers la fin de sa vie, Francisque Crôtte se consacre à un projet d'envergure sur l'île de Port-Cros, l'une des Îles d'Or près d'Hyères[73]. Son ambition est d'y créer un sanatorium pour l'application de sa méthode, sous l'égide d'une société nommée le « Thérapéum des Iles d'Or »[73]. Pour ce faire, il conclut le 13 février 1909 un bail avec promesse de vente pour l'île avec son propriétaire, le marquis Costa de Beauregard, membre de l'Académie française[73],[10].
Pendant la Première Guerre mondiale, en 1915, Francisque Crôtte met son domaine à la disposition des nations alliées pour y établir une cure d'air destinée aux soldats convalescents, un projet placé sous le haut patronage de l'Union Féminine Française[74].
Francisque Crôtte décède le 21 avril 1919[10]. Sa succession ouvre la voie à une longue et complexe bataille judiciaire pour la propriété de Port-Cros, qui occupera les tribunaux pendant près de vingt ans[10],[75].
Le litige se déroule sur plusieurs fronts. D'une part, la veuve de Crôtte, Mme Crotte-Rougier, sa légataire universelle, intente un procès contre le notaire Marcel Henry, qui s'était porté acquéreur de l'île[10],[76],[77]. Elle l'accuse d'avoir agi non pour son propre compte mais en tant que son mandataire, en utilisant frauduleusement un blanc-seing[10],[78],[79]. La Cour d'appel d'Aix finira par lui donner raison sur ce point, comme le confirme l'arrêt de la Cour de cassation du 24 octobre 1933[75],[80],[81].
D'autre part, les deux fils légitimes de Francisque Crôtte, issus de son premier mariage avec une dame Pierre (décédée en 1918), contestent les droits exclusifs de leur belle-mère[10],[82]. Représentés par le célèbre avocat Me Maurice Garçon, ils soutiennent que la promesse de vente, datant de 1909, a été consentie durant le premier mariage de leur père et doit donc tomber dans la communauté de biens, leur octroyant une part majoritaire de l'héritage[10]. Ils mettent également en évidence une cession de l'option, jugée fictive, consentie par Crôtte en 1918 au propre frère de sa seconde épouse, M. Rougier, accompagnée d'une contre-lettre attestant de la nullité de l'acte, manœuvre qui visait selon eux à les spolier de leurs droits[10].
Après de multiples procédures, pourvois en cassation et requêtes civiles, la justice tranche finalement en déclarant la propriété de l'île indivise entre la veuve Crotte et les fils Crôtte[82]. Cette situation d'indivision entre des héritiers en conflit mène à une licitation, c'est-à-dire une vente aux enchères publiques de la propriété[83],[84]. La valeur de l'île est alors estimée à quatre millions de francs par le tribunal de Toulon[84],[85]. L'île est adjugée une première fois à ce prix en juin 1937 à une Mme Desmarais, épouse d'un industriel parisien[86],[83]. Cependant, une surenchère du sixième est immédiatement déposée, portant la mise à prix à 4 700 000 francs[86]. Finalement, après d'autres procédures, l'île de Port-Cros est définitivement achetée pour cinq millions de francs par Mme Desmarais en 1939[87].
Postérité
La figure de Francisque Crôtte laisse une postérité ambivalente, incarnant la dualité entre l'espoir populaire et la rigueur institutionnelle à la Belle Époque. Pour une large partie de l'opinion publique et de la presse de son temps, il fut perçu comme un véritable « bienfaiteur de l'humanité », un « sauveur » et un « libérateur » dont le nom méritait d'être inscrit « en lettres d'or au Panthéon de l'humanité »[5],[88],[33].
Son succès populaire s'explique par le contexte d'une époque où la tuberculose était un fléau dévastateur, surnommé « le plus grand destructeur du siècle », face auquel la médecine officielle paraissait largement impuissante[16],[26]. En proposant une méthode à la terminologie résolument moderne, mêlant l'électricité, les bactéries et la chimie, et en s'appuyant sur une communication médiatique massive et des témoignages émouvants de patients guéris, il a su capter l'immense espoir d'une population terrifiée par la maladie[32],[89].
À l'inverse, une partie du corps médical institutionnel a pu rejeter ses travaux avec la plus grande sévérité[7]. L'American Medical Association a officiellement qualifié sa méthode de « humbug » et sa campagne de « combine publicitaire pour faire de l'argent », l'accusant d'avoir abusivement revendiqué son soutien après avoir été éconduit à plusieurs reprises[7],[8]. Des médecins comme le Dr Frank Billings de la Chicago Medical Society ont publiquement condamné ses pratiques[71], tandis que des publications spécialisées dans la lutte contre le charlatanisme le décrivaient comme un « docteur en chimie » aux tentatives commerciales antérieures infructueuses[72].
Sa méthode, basée sur la « transfusion électrique », n'a jamais été validée par la science et ses taux de guérison spectaculaires ne reposaient sur aucune méthodologie clinique rigoureuse. L'avènement des traitements modernes, notamment les antibiotiques comme la streptomycine après la Seconde Guerre mondiale, a rendu ses procédés définitivement obsolètes.
Aujourd'hui, bien que sa méthode soit reléguée au rang des curiosités de l'histoire médicale, Francisque Crôtte n'est pas entièrement oublié. Il demeure ainsi le témoin d'une époque de tâtonnements et d'espoirs immenses dans la longue lutte de l'humanité contre cette maladie.
Publications principales
Parmi les écrits publiés par Francisque Crôtte ou relatant sa méthode, on note principalement deux ouvrages parus en 1903 :
- Francisque Crôtte, Cure de la tuberculose et de toutes les autres affections de nature microbienne : historique et exposé, adjuvants, observations de cas de guérison, Paris, Ancienne librairie Furne, Combet et Cie,
- Francisque Crôtte, À MM. les docteurs. Traitement de la tuberculose, et sa guérison par la méthode Francisque Crôtte,
Il est également l'auteur d'un rapport présenté au Congrès de New York en 1899, intitulé L'Extinction de la Race humaine par la Tuberculose[26].
Notes et références
- ↑ « Actes de la Société de géographie — Membres admis : Crôtte (Francisque) », La Géographie, bulletin de la Société de géographie, , p. 479 (lire en ligne).
- C.-E. Curinier (dir.), Dictionnaire national des contemporains, t. 4, Paris, Office général d'édition, 1899-1919, « Notice « Francisque Crôtte » », p. 10-11.
- « Chronique parisienne — Francisque Crôtte », Le Populaire du Midi, Toulouse, , p. 1 (lire en ligne).
- Francisque Crôtte, Cure de la tuberculose et de toutes les autres affections de nature microbienne : historique et exposé, adjuvants, observations de cas de guérison, Paris, Ancienne librairie Furne, Combet et Cie, (lire en ligne).
- « La Cure de la Tuberculose à l'Institut Crôtte », Le Progrès illustré, Lyon, s.d..
- « Cures merveilleuses — L'application des effluves du diamant », La Presse, Montréal, , p. 5.
- (en) « Crotte's Method — Editorial », Journal of the American Medical Association, vol. 32, no 24, , p. 1401-1402.
- (en) « Crotte's Tuberculosis Cure », The Medical Fortnightly, , p. 376-378.
- « Cass. Civ. 1re ch., 8 juillet 1879, Crotte c. Steyert », Recueil général des lois et des arrêts en matière civile, criminelle, commerciale et de droit public, Jurisprudence de la Cour de cassation, , p. 317-318.
- « Un procès pour la propriété de l'île de Port-Cros », Le Petit Journal, Paris, , p. 4 (lire en ligne).
- « Journal de Guignol illustré – Notice de référence », sur data.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France.
- ↑ « Avis — expulsion du sieur Crôtte », Journal Guignol illustré, , p. 3.
- ↑ « Marques déposées – n° 25002 (1/12 86) – Crôtte (Francisque), Maisons-Alfort, « Champagne Picotin » », Revue des vins et liqueurs et des produits alimentaires pour l'exportation, , p. 4 (lire en ligne).
- ↑ « Marques déposées – n° 27680 à 27685 (24/2 88) – Crôtte (Francisque), St-Mandé : « Bière Ferrugineuse », « Ferrugineuse bière », « Bière à base de fer », « Bière de fer », « Bière ferrée », « Ferrée bière » », Revue des vins et liqueurs et des produits alimentaires pour l'exportation, , p. 241 (lire en ligne).
- « Une bonne nouvelle », Bulletin commercial des vins et alcools en détail, (lire en ligne).
- « Mort au grand destructeur ! », Le Petit Journal, Paris, , p. 3 (lire en ligne).
- ↑ (en) Francisque Crôtte, « Process of Preserving Beer », United States Patent Office, Letters Patent, no No. 734,305, (lire en ligne).
- ↑ Dr X., « La Vérité sur la guérison de la tuberculose », Le Gaulois, Paris, , p. 2 (lire en ligne).
- Bertheau, « Méthode Francisque Crôtte — Communication », Annales de chirurgie et d'orthopédie, , p. 285.
- ↑ Émile Gautier, « La curabilité de la tuberculose », Le Petit Journal, Paris, , p. 1 (lire en ligne).
- F.-T. Labadie, « Contribution à l'étude du traitement de la tuberculose par une nouvelle méthode : la transfusion directe des médicaments et antiseptiques, dans le siège du mal, au moyen de l'électricité statique, ou méthode de Francisque Crôtte », Gazette hebdomadaire des sciences médicales, no 38, , p. 451-452 (lire en ligne).
- Bertheau, « Cure de la tuberculose par la transfusion des médicaments ou méthode Francisque Crôtte », XIVe Congrès international de médecine, Madrid, 23-30 avril 1903, Comptes rendus, , p. 38-48.
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- ↑ « La guérison des poitrinaires », Le Figaro, Paris, , p. 2 (lire en ligne).
- (en) Francisque Crôtte, « Extermination of the Human Race by Tuberculosis; Its Causes, Its Effects, Its Prevention, and Cure », American Congress of Tuberculosis, Bulletin, New York, vol. I, no Pt. I, , p. 68-71.
- « La guérison des poitrinaires — Découverte du remède de la tuberculose, quatre-vingts pour cent de guérisons », Le Petit Journal de l'Île de la Réunion, (lire en ligne).
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- ↑ « L'application des effluves du diamant à la cure de toutes les maladies », La Tribune de l'Aube, Troyes, , p. 3 (lire en ligne).
- ↑ « La Guérison de la Tuberculose — Un Institut à Bordeaux », La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, Bordeaux, , p. 3 (lire en ligne).
- « La cure de la tuberculose par la méthode Francisque Crôtte (Guérisons : 70 0/0) », La Nouvelle Revue, Paris, , p. 575 (lire en ligne).
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- ↑ « Une marquise peu commode », Paris (journal), , p. 3 (lire en ligne).
- ↑ (en) « Crotte Method Tested at St. Luke's Hospital », New York Times (1857-1922), , p. 2.
- ↑ (en) « The Crotte Method Tested at St. Luke's », Public Opinion, , p. 559.
- ↑ (en) « Dr. Crotte's Sensational Report at Columbus », Chicago Daily Tribune, , p. 8.
- ↑ (en) « Crotte Tuberculosis Cure », Chicago Daily Tribune, , p. 3.
- ↑ (en) « Crotte's Tuberculosis Cure », The Indianapolis News, , p. 7.
- ↑ (en) « Crotte's Tuberculosis Cure », New York Journal, , p. 2.
- ↑ (en) J. Leffingwell Hatch, « The Crotte Method in the Treatment of Tuberculosis », Transactions of the British Congress on Tuberculosis for the Prevention of Consumption, Londres, 22-26 juillet 1901, p. 471-477.
- ↑ (en) W. P. Geisse, « The Crotte Method in Tuberculosis Treatment », Transactions of the British Congress on Tuberculosis for the Prevention of Consumption, Londres, 22-26 juillet 1901, p. 477-479.
- ↑ (en) Albert Salivas, « La méthode Francisque Crôtte », Transactions of the British Congress on Tuberculosis for the Prevention of Consumption, Londres, , p. 479-484.
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- ↑ « L'île de Port-Cros qui inspira Melchior de Vogüé fait l'objet d'un procès », La Dépêche algérienne, , p. 6 (lire en ligne).
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- ↑ « L'Affaire de Port-Cros — Le notaire qui avait acquis irrégulièrement l'île perd ses droits de propriété », La Presse Libre, , p. 1 (lire en ligne).
- ↑ « À la cour d'appel d'Aix — Une bataille judiciaire pour la propriété de l'île de Port Cros », La Presse libre : journal indépendant du soir, , p. 2 (lire en ligne).
- ↑ « La propriété de l'île de Port-Cros », Le Matin : derniers télégrammes de la nuit, , p. 2 (lire en ligne).
- ↑ « La propriété de l'île de Port-Cros », Le Petit Méridional : journal républicain quotidien, , p. 2 (lire en ligne).
- « L'île de Port-Cros », Le Petit Marseillais, , p. 3 (lire en ligne).
- « L'île de Port-Cros de nouveau mise aux enchères », Paris-Soir, Paris, , p. 5 (lire en ligne).
- « L'île de Port-Cros a été vendue 4 millions », L'Écho du Maroc, , p. 2 (lire en ligne).
- ↑ (de) « Eine Insel zu verkaufen », Elsässisches Sonntagsblatt für Unterhaltung und Belehrung, no 28, , p. 3.
- « La vente de l'île de Port-Cros », Le Petit Marseillais, , p. 7 (lire en ligne).
- ↑ « L'île de Port-Cros achetée cinq millions », Le Petit Parisien, 29 février 1939, p. 5 (lire en ligne).
- ↑ « Les miracles de la Science — M. Francisque Crôtte », Les Alpes pittoresques, , p. 26 (lire en ligne).
- ↑ Thomas Grimm, « La cure de la tuberculose », Le Petit Journal, Paris, , p. 1 (lire en ligne).
Voir aussi
Articles connexes
- Tuberculose
- Histoire de la tuberculose
- Électrothérapie
- Cataphorèse
- Formaldéhyde
- Île de Port-Cros
- Parc national de Port-Cros
- André Steyert
Liens externes
- « Brevet US 734,305 — Process of Preserving Beer », sur United States Patent and Trademark Office
- « Œuvres de Francisque Crôtte », sur Gallica – Bibliothèque nationale de France
- « Notice d'autorité « Francisque Crôtte » », sur data.bnf.fr
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