Gereint ac Enid
Gereint ac Enid est un conte gallois, connu en français sous le titre de Gereint, fils d’Erbin. Dans le livre de Chrétien de Troyes Érec et Énide, Gereint s'appelle en fait Érec, fils du roi Lac. Il fait partie des trois romans gallois regroupés sous le nom Y Tair Rhamant ; les deux autres titres sont : Owein (le conte de la dame à la fontaine) et Peredur ab Evrawc (Peredur, fils d’Evrawc), généralement associés aux Mabinogion, depuis leur traduction du gallois en anglais, par Lady Guest, au XIXe siècle.
Il ne doit pas être confondu avec le poème homonyme de Chrétien de Troyes, que l’on date de 1165. Les spécialistes pensent que les deux textes sont issus d’une même source aujourd’hui perdue, mais il est probable que Gereint soit basé directement ou indirectement sur l’histoire d’Érec (bien que Chrétien de Troyes ait pu avoir une source d’origine celtique). Les trois contes sont contenus dans deux manuscrits en langue galloise du XIVe siècle, le Livre Blanc de Rhydderch et le Livre Rouge de Hergest.
Résumé
Le roman concerne les amours de Gereint et Enid. Il débute un mardi de Pentecôte, à Caer Lleon sur la Wysg. Un forestier d'Arthur vient consulter l'« empereur » à sa cour à propos d'un cerf blanc extraordinaire de la forêt de Dena. Le monarque décide de le chasser et fait informer son maître veneur Ryfuerys. Le lendemain, Gwenhwyvar part rejoindre les chasseurs et rencontre Gereint. Se présentent alors trois cavaliers, un nain, une femme et un chevalier en armure anonyme. Interrogé par la servante de la reine, le nain répond méprisamment et lui donne au visage un coup de fouet, puis en fait autant avec Gereint. Arrivé dans la ville de Caerdyff, le héros trouve l'hospitalité chez l'ancien seigneur (Ynywl), dépossédé par son neveu. On organise le tournoi de l'épervier où chacun doit venir en compagnie de la femme qu'il aime le plus. C'est l'occasion pour lui d'affronter le chevalier offenseur, vainqueur deux années de suite, au nom de la fille de son hôte, Enid. Il réussit et obtient réparation pour l'impératrice. Le vaincu se présente enfin : Edern.
Invité chez le jeune comte, Gereint est insensible aux générosités de son hôte et obtient pour Ynywl la restitution de son comté. Après la chasse du cerf blanc, la cour reçoit Edern et écoute son récit. On le fait soigner par le chef des médecins Morgan Tut. Gereint revenu, son mariage avec Enid est célébré et c'est elle qui reçoit la tête du cerf. Réclamé par son oncle Erbin, Arthur laisse le couple partir pour la Cornouailles, accompagné de plusieurs guerriers, tels que Gwalchmei, Goreu (en), Peredur, Gwrei Gwalstawd Ieithoedd, Bedwyr, Kei et Edern. Sur place, le héros distribue des cadeaux aux solliciteurs. Puis sont organisés des divertissements tempérés (morale récurrente dans cette histoire). Mais parce qu'il passe son temps avec son épouse, Gereint perd tout crédit chez les siens. Bouleversée par la nouvelle, elle pleure et pense qu’elle n’est pas assez bonne épouse pour retenir son mari de ses obligations de chevalier. Elle laisse échapper une plainte à ce sujet : il n'y voit pas de la sollicitude, mais de l'amour pour un autre. Il part alors pour l'Angleterre avec elle, priée de se taire et d'aller de l'avant.
Le couple passe par des contrées des plus hostiles, marqué par diverses attaques de bandits. Enid ne tient pas compte de l'ordre de son époux et tente, à plusieurs reprises, de l’alerter des dangers, mais elle se voit systématiquement répondre par une injonction au silence : on constate ici un jeu sur les paroles « cruelles et violentes » des brigands, la parole préventive de l’héroïne et la détermination du héros. Les différentes aventures démontrent ainsi les sentiments de l'une et la vaillance de l'autre. Courtisée par le comte Brun, qui use d'arguments matériels, elle repousse ses avances, lui propose de l'enlever pendant la nuit, mais prévient son mari, qui neutralise l'impudent. Puis, le couple arrive chez Gwiffret Petit, Y Brenhin Bychan, que le héros combat violemment. Elle toujours en avant, ils parviennent dans un bois et rencontrent des chevaliers d'Arthur, très mal accueillis par Geraint. Il faut déplacer la tente royale pour qu'il puisse rencontrer le roi, qui confie sa guérison à Morgan Tut.
Il combat ensuite trois géants, mais ses blessures se rouvrent et il tombe comme mort. Le couple est recueilli par le comte Limwris, dont elle refuse les présents (partage de ses domaines, vêtements, nourriture, tentations matérielles ; c'est un thème récurrent du récit). Il la gifle alors, ce qui la fait crier (retour à la parole). Son mari se ranime alors, comme ressuscité et tue l'ennemi. Puis, il est soigné à la cour du Petit Roi. La prochaine épreuve qu'il doit affronter est l'Enclos de Nuée (Cae Niwl) à la cour du comte Owein, où il affronte les « jeux enchantés ». Là sont érigés une haie de pieux, tous sauf deux coiffés d'une tête décapitée d'homme (comme dans d'autres récits, comme Culhwch et Olwen ou Eachtra Airt). Au centre de la Nuée se tient un grand verger et un pavillon au sommet rouge. En face pousse un pommier où pend un cor. Dans le pavillon, il découvre une jeune fille assise sur une chaise dorée (Belle saison). Malgré ses avertissements, il s'assoit sur une chaise d'argent. Arrive alors un chevalier (appelé Mabonagrain chez Chrétien) qui lui demande raison de son audace. Le chevalier l'affronte, le vainc et exige la levée de l'enchantement. Il sonne du cour et la Nuée se dissipe (épisode de la Joie de la Cour dans Érec et Énide, rituel de la religion cosmique). Puis vient la paix entre tous et la réconciliation finale du couple, qui rentre dans son royaume et Geraint hérite du royaume de son père[1].
Personnages
Geraint
Enid
Erbin
Edern
Commentaire
Enid n’apparait pas dans les sources galloises en dehors de ce conte, alors que Gereint est un personnage populaire. Certains spécialistes soutiennent que le Érec du poème de Chrétien de Troyes est basé sur le personnage de Gereint, mais d’autres pensent que le rédacteur gallois a simplement substitué un nom familier, associé à des faits héroïques, à un nom français inconnu. Dans le texte de Chrétien, la cour du roi Arthur est localisée à Caradigan (Cardigan) et le royaume d’Erbin à Destregalles. C'est ce qui fait dire à Pierre-Yves Lambert que sa source pourrait être Bleddri ap Cadifor (en), un érudit originaire de cette région, hypothèse partagée par M. Williams[2].
Si le texte gallois révèle des passages traduits du français, le roman de Chrétien suppose des sources brittoniques[3].
L'étude critique du conte a fait l'objet de la thèse de C. P. Morgan à Oxford[1].
Gereint est un chevalier, il est donc la plupart du temps sur sa monture : aventures, reconnaissance de ses terres, tournois. Leur errance est une pénitence avant la conclusion du récit.
Gereint ac Enid, comme Érec et Énide, déploie une succession d'épreuves sous les pas d'un jeune prince : tentations, abandon à la paresse et hospitalité dangereuse ; dépassement physique ; enchantement mortel. La dernière représente les biens de l’été cachés dans la ténèbre hivernale. Le couple Érec-Énide réunit les noms de Vannes (Venetis) et de son conquérant Werec, ce qui confirme qu'il s'agit d'un mythe breton de souveraineté[1].
Ce conte est une des rares apparitions d'« Amhar, fils d'Arthur », au début de l'histoire, ici présenté comme l'un des quatre pages gardant le lit d'Arthur et l'aidant à s'habiller.
Postérité
- Enid est un ensemble de deux poèmes (The Marriage of Geraint et Geraint and Enid) contenus dans les Idylles du roi (en) du poète britannique Alfred Tennyson (1856-1885)[4].
- Le conte a été adapté en bande dessinée par David Chauvel et Jérôme Lereculey sous le titre de Gereint et Enid (2003), sixième épisode de leur série Arthur.
Références
- Philippe Jouët, Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, 2024, p. 538.
- ↑ M. Williams, Études Celtiques II, 219-245
- ↑ Roger Sherman Loomis, Medium Aevum XXVII, 175-178 ; voir N. Thomas dans Trivium 22, 1987, 37-48)
- ↑ Alfred Tennyson, lire en ligne en anglais : The Marriage of Geraint & Geraint and Enid.
Source
- Les Quatre branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge traduit du gallois, présenté et annoté par Pierre-Yves Lambert, Éditions Gallimard, collection « L'aube des peuples », Paris, 1993, (ISBN 2-07-073201-0).
Articles connexes
- Lady Charlotte Guest ~ Littérature celtique galloise ~ Mabinogion
- Érec et Énide de Chrétien de Troyes
- Traduction en anglais du conte par Charlotte Guest, sur Wikisource.
Liens externes
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