Grande Sonate dramatique
Titus et Bérénice
| Grande sonate dramatique Titus et Bérénice | |
| Genre | Sonate pour violoncelle et piano |
|---|---|
| Nb. de mouvements | 4 |
| Musique | Rita Strohl |
| Effectif | violoncelle et piano |
| Dates de composition | 1892 |
| Dédicataire | Charles Furet |
| Publication | 1898 Enoch & Cie |
La Grande sonate dramatique sous-titrée « Titus et Bérénice » est une sonate pour violoncelle et piano composée par Rita Strohl en 1892. Il s'agit sans doute de son œuvre la plus célèbre[1].
La Sonate a la particularité de suivre à la fois la forme-sonate et un discours programmatique, c'est-à-dire qui suit une narration. Cette forme mixte est très rare en musique de chambre, même si quelques autres pièces telles que la Sonate « Dante » (1837) de Franz Liszt portent également cette ambition[2]. Ici, Rita Strohl s'inspire de la tragédie Bérénice (1670) de Jean Racine. Chaque mouvement de la sonate est précédé d'une référence voire d'un vers tiré de la pièce. Strohl fait précéder sa Sonate dramatique d'un extrait de la préface de Racine à sa tragédie[3] : « Titus qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.[4]»
Contexte de composition
En 1892, Rita Strohl est mariée depuis quatre ans à Émile Strohl, officier de marine. Le troisième enfant de leur union, Émile, naît cette année.
À seulement 27 ans, Strohl a déjà composé d'importantes œuvres comme son Trio pour violon, violoncelle et piano (1884), créé deux ans plus tard par la Société nationale de musique, ou bien sa symphonie Jeanne d'Arc (1886). En effet, entre 1879 et 1904, ses compositions sont marquées par un caractère programmatique[5] dont la Sonate dramatique est un parfait exemple. Strohl est déjà une compositrice reconnue comme en témoignent les créations de ses pièces et les contrats d'édition, dont celui avec Enoch de 1890 à 1898. Le programmatisme de Berlioz, David, Liszt et Wagner exerce alors une influence indéniable sur l'œuvre de Rita Strohl[5], en dépit des directives anti-germanistes de la Société nationale de musique[2].
On ne sait pas si la Sonate dramatique a été créée avant l'interprétation de Lucien Boulnois et Richard Brugsthal en 1914. Néanmoins, la musicologue Mónica Arévalo Álvarez mentionne un concert au conservatoire de Rennes en [2].
Structure
Chaque mouvement est construit selon des moments précis de la tragédie de Racine. Cela permet à la compositrice d'explorer en profondeur la psychologie des personnages à travers des thèmes variées[2]. La nature narrative de la Sonate dramatique s'incarne notamment dans la répétition de leitmotivs traduisant les états émotionnels de Titus ou Bérénice. Ces récurrences thématiques relient les différents mouvements en une seule sonate, comme œuvre totale, à la manière de la Sonate en si mineur (1854) de Liszt.
- Allegro moderato à
en fa majeur - Scherzo. Vivace à

en ré majeur - Lento à

en la mineur - Allegro molto movimento à
en fa majeur
Analyse
Allegro moderato
En-haut du premier mouvement, Rita Strohl écrit : « Incertitude de Titus... passion... espoir de fléchir Rome qui, « Par une loi qui ne se peut changer / N'admet avec son sang aucun sang étranger » (Racine). »
Le premier mouvement illustre donc les turpitudes de l'empereur Titus, partagé entre son amour pour la princesse étrangère Bérénice et la loi de son propre empire. Ces tourments sont représentés tant du point de vue des motifs utilisés que de la tonalité.
Le mouvement s'ouvre avec une introduction grave et mystérieuse, dans un mode récitatif. La section centrale est composée en forme sonate avec des thèmes qui reprennent les émotions de Titus. Le mouvement est marqué par un lyrisme très romantique dans son exploration des extrêmes du violoncelle[6]. Le premier thème exposé en fa majeur est composé d'une longue mélodie presque ininterrompue[7] représentant l'amour de Titus et son espoir face à la loi de l'Empire. Le second, marqué par des sonorités diminuées et des rythmes pointillés, a une allure martiale, signifiant la fatalité de la loi impériale[2] et la souffrance de Titus[8].
Sur le plan tonal, Rita Strohl est assez audacieuse. L'introduction en récitatif voit un passage de la tonique Fa majeur à la relative mineure de la dominante La mineur, motif moderne courant dans la musique fin de siècle[2]. Dans la section centrale, la compositrice réexpose notamment son premier thème en Ré bémol majeur et son second en ré mineur.
Scherzo. Vivace
Il s'agit du seul mouvement où il n'y a pas à proprement parler de citation de Bérénice. Strohl écrit seulement : « Appartements de Bérénice. Ses femmes par leurs chants et leurs danses s'efforcent de la distraire. »
Le mouvement représente donc Bérénice avant sa rencontre avec Titus. La forme ressemble à celle d'un rondo bien que le thème ne soit répété que sous la forme de fragments. Bérénice étant reine de Palestine, Strohl utilisent des motifs rythmiques et harmoniques pouvant suggérer un certain exotisme orientaliste. On peut noter par exemple l'usage tout à fait novateur d'accords parallèles sans fonction tonale (mesures 144-148)[2]. La présence de trilles, d'arpèges rapides et de moments acrobatiques au piano et au violoncelle traduisent la vitalité et la légèreté des danses à la cour de Bérénice[8], à la mode des scherzos de Mendelssohn[3].
On ne retrouve dans ce mouvement aucun des motifs développés précédemment.
Lento
Le troisième mouvement est surmonté de ces phrases : « Bérénice sait tout... Titus malgré son amour, la sacrifie à l'Empire. Bérénice : "Je m'agite, je cours, languissante, abattue / La force m'abandonne, et le repos me tue" (Racine). »
Comme en témoigne la citation, le mouvement reprend le monologue tourmenté de Bérénice, consciente du choix tragique que doit prendre Titus son amant.
Ce mouvement est le véritable centre émotionnel de la Sonate dramatique[2],[8]. Il est en forme ABA'. Le thème A est hautement expressif et s'ouvre en La mineur. La section centrale (B) comporte plusieurs éléments du premier mouvement. On retrouve notamment les thèmes mélodiques associés à l'amour, joués à des octaves différentes, accentuant le caractère romantique du mouvement. Les changements de tonalité fréquents, jusqu'à Si bémol mineur, ou le chromatisme illustrent encore ces tourments. Le troisième mouvement se clôt par une coda qui reprend le motif pointillé représentant la loi de l'Empire et préfigurant le dernier mouvement, la séparation de Titus et Bérénice.
Allegro molto movimento
Le quatrième et dernier mouvement est précédé des phrases suivantes : « Le terrible moment approche, la séparation s'accomplira. Scène d'amour – déchirements. Titus : "Ce jour surpasse tout. Jamais je le confesse / Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse / Et jamais..." Bérénice : "Vous m'aimez, vous me le soutenez / Et cependant je pars et vous me l'ordonnez ! / Ah, cruel ! Par pitié, montre-moi moins d'amour !"(Racine). »
Le mouvement s'ouvre par des arpèges tumultueuses en Fa mineur au piano, tel un grondement, montrant toute la force dramatique de la scène. Du reste, il est construit dans une forme sonate. De nombreux motifs sont ici encore repris comme un motif dérivé du thème lié à l'amour (mesures 286-310) accompagné au piano par des tremolos. De plus, la coda finale voit le retour des thèmes du premier mouvement ainsi que la reproduction quasi-littérale de la fin du premier mouvement[2], récapitulant par-là la sonate entière.
Enregistrements
L'œuvre de Rita Strohl a longtemps été oubliée, comme beaucoup de femmes compositrices[9], a fortiori car elle prit la décision de quitter le monde musical de Paris[2]. Néanmoins, elle fait l'objet de plus en plus d'attention, en témoigne l'enregistrement complet des œuvres connues de Strohl aux studios de La Boîte à Pépites.
En 2017, la violoncelliste Aude Pivôt et le pianiste Laurent Martin réalisent le premier enregistrement contemporain de la Grande sonate dramatique. Contrairement aux informations renseignées par les musiciens, il ne s'agirait pas de la première création de la pièce[5]. La critique s'étonne du peu d'attention reçue pour cette Sonate et souligne tout à la fois l'intensité et la délicatesse d'Aude Pivôt dans son interprétation[6]. Dans sa critique de cet album, Jacques Bonnaure parle d'un « magnifique exemple de la musique post-romantique à la française » qui « vaut largement les sonates de Fauré, Saint-Saëns ou Magnard[6]».
En 2018, ce sont le violoncelliste Edgar Moreau et le pianiste David Kadouch qui enregistrent sur double album avec Warner et Erato. La Sonate dramatique de Strohl figure dans leur album aux côtés de la Sonate pour violoncelle de Francis Poulenc et de la Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck adaptée pour le violoncelle par Jules Delsart (oncle de Charles Furet, dédicataire de la Sonate dramatique[2]). Leur interprétation de la Sonate de Strohl est bien accueillie[10], empreinte de lyrisme et d'énergie[11]. On remarque notamment leur remarquable conjonction du grand-style fin de siècle et de l'intimisme de la musique de chambre[12]. S'il ne s'agit pas du premier enregistrement, l'album d'Edgar Moreau et David Kadouch est le premier qui mette en avant la Sonate de Rita Strohl, au regard des œuvres à côté desquelles elle figure et de sa première position dans l'album.
En 2023, la Sonate dramatique est enregistrée à Arcantus par la violoncelliste Kati Raitinen et le pianiste Bengt Forsberg dans leur album « A Tribute to Curiosity » assemblant à la Sonate dramatique pour violoncelle de Rita Strohl celles d'Emilie Maria von Bach et de Henriëtte Bosmans. L'accueil critique est relativement bon[10]. La même année, Sandra Lied Haga et Katya Apekisheva sortent également un disque à Simax Classics ; il comprend la Sonate dramatique et la Sonate en La de Franck adaptée pour violoncelle.
En , Marion Frère, violoncelliste, enregistre la Sonate de Rita Strohl accompagnée du pianiste Théo Penven dans son album « Originelles ».
Notes et références
- ↑ Aliette de Laleu, « L'audacieuse compositrice bretonne Rita Strohl et sa sonate dramatique », sur France Musique, (consulté le )
- Mónica Arévalo Álvarez, « Sonate dramatique: Titus et Bérénice de Rita Strohl. Una obra única en el repertorio de violoncello del siglo XIX », AV Notas, vol. 13, , p. 99-116
- « Sonate dramatique "Titus et Bérénice" pour violoncelle et piano », sur bruzanemediabase.com, (consulté le )
- ↑ Jean Racine, Théâtre complet, t. I, Paris, Gallimard, (1re éd. 1671), p. 374
- Sylvie Le Coz, Rita Strohl. Mémoire de DEA, Rennes, Université Rennes-II,
- Jacques Bonnaure, « Rita STROHL, "Titus et Bérénice" », sur lesamisdelamusiquefrançaise.com, (consulté le )
- ↑ (en) David Winter, « Grande Sonate Dramatique 'Titus et Bérénicé' », sur westcorkmusic.ie, (consulté le )
- (en) Hyun Ji Choi, Celebrating the voices of women composers in the selected cello compositions from the nineteenth and early twentieth centuries. PhD dissertation, College Park, University of Maryland,
- ↑ Florence Launay, Les compositrices en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, , 550 p.
- (en) David W. Moore, « STROHL: Titus & Berenice; FRANCK: Cello Sonata », American Record Guide, vol. 87, no 6, , p. 93
- ↑ Jean-Claude Hulot, « La sonate Titus et Bérénice de Rita Strohl, chef d’œuvre à redécouvrir absolument », sur resmusica.com, (consulté le )
- ↑ (en) Charlotte Gardner, « Franck; Poulenc; Strohl; Tombelle Cello Sonatas », Gramophone,
Voir aussi
Bibliographie
- Mónica Arévalo Álvarez, « Sonate dramatique: Titus et Bérénice de Rita Strohl. Una obra única en el repertorio de violoncello del siglo XIX » in AV Notas, no 13, 2022. pp. 92-116.
- Jacques Bonnaure, « Rita Strohl sous la lumière » in Classica, no 119, .
- (en) Hyun Ji Choi, Celebrating the voices of women composers in the selected cello compositions from the nineteenth century and early twentieth centuries, PhD dissertation, College Park, University of Maryland, 2023.
- Florence Launay, Les compositrices en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2006.
- Sylvie Le Coz, Rita Strohl. Mémoire de DEA, Rennes, Université Rennes-II, 1991.
Liens externes
- Anne-Charlotte Rémond, « 1898, Rita Strohl publie sa Sonate dramatique pour violoncelle et piano « Titus et Bérénice » », sur France Musique, .
- Ressources relatives à la musique :
- Portail de la musique classique