Groupe de Bagdad pour l'Art moderne

Le Groupe de Bagdad pour l'Art moderne (en arabe : جماعة بغداد للفن الحديث) est un collectif d'artistes irakien fondé en 1951 par Jawad Saleem et Shakir Hassan Al Said.
Le groupe est considéré comme « l'un des mouvements artistiques les plus singuliers du Moyen-Orient dans l'après-guerre » et contribue à l'essor de l'art moderne en Irak.
Contexte
Après un long déclin de plus de six siècles, un processus de modernisation apparaît au Moyen Orient à partir de la fin du XIXe siècle[1] et la création artistique renaît timidement en Irak après la Première Guerre mondiale, portée par quelques anciens officiers ottomans qui reprennent la peinture et les arts décoratifs, renouant avec la tradition de la miniature bagdadienne[2].
L'art moderne irakien se structure réellement pendant la Seconde Guerre mondiale : en 1939, le conservatoire des beaux-arts ouvre des sections de peinture et de sculpture. L'arrivée d'artistes formés en Europe, en particulier de jeunes irakiens envoyés à Paris et à Rome ou des étrangers, notamment des peintres polonais, introduit des influences post-impressionnistes et encourage l'expérimentation[2],[1].
Après la guerre, le mouvement s'amplifie : dans toute la région, des pays prennent leur indépendance et avec elle naît le besoin de créer une identité nationale : elle doit être moderne, authentique mais doit conserver ses traditions locales, en adoptant des éléments de l'art populaire ou des civilisations locales anciennes[1]. En 1945 le groupe Les Amis de l'art et la revue Al Fikr al Hadith sont créés en Irak, donnant naissance au groupe des « primitifs » autour de Faïk Hassan (en) en 1946[2].
Histoire
Après leur rupture avec le groupe Pionniers, Jawad Saleem et Shakir Hassan Al Said souhaitent fonder un nouveau collectif d'artistes qui a pour objectif de réaffirmer l'identité nationale et d'utiliser l'art pour construire une identité visuelle irakienne distinctive capable de faire référence à son héritage et à ses traditions anciennes tout en entrant de plain-pied dans l'art moderne, et fondent le Groupe de Bagdad pour l'Art moderne[3],[4],[5],[1]. Leader du groupe, Shakir Hassan Al Said promeut l'idée d'istilham al-turath (« s'inspirer de la tradition ») et en rédige un manifeste, qu'il lit lors de la première exposition du groupe en 1951[a]. C'est le premier manifeste artistique publié en Irak. Les spécialistes considèrent souvent cet événement comme la naissance du mouvement artistique moderne irakien[6],[7].

Il écrit qu'après l'indépendance de 1958, les artistes n'étaient plus responsables de la préservation de l'art et de la culture, mais que c'était désormais à l'État qu'incombait la responsabilité de la « turath », c'est-à-dire la sauvegarde du goût public ; il ne restait plus aux artistes qu'à s'imprégner de la turath, libérés de toute responsabilité historique[8]. Hassan Al Said et d'autres estimaient que les artistes précédents, tels que Jawad Saleem, avaient assumé une responsabilité historique trop lourde[9]. Ce groupe est considéré comme le premier groupe artistique islamique à avoir développé un style local[10].
Si le Groupe d'Art moderne de Bagdad cherchait à renouer avec la tradition islamique, il se distinguait des groupes artistiques précédents en ce qu'il cherchait à exprimer la vie moderne tout en gardant à l'esprit la tradition et l'héritage[11]. Les membres du groupe représentent cette vie moderne en recourant à l'art abstrait, donnant à l'art irakien l'impulsion nécessaire pour entrer dans l'art moderne et pour forger de nécessaires identités irakiennes modernes, à la suite de l'indépendance[5].
Le Groupe d'Art moderne de Bagdad périclite moins de dix ans après sa création[12]. L'un de ses cofondateurs, Jawad Saleem, meurt en 1961, tandis que l'autre, Shakir Hassan Al Said, souffre d'une crise mentale et spirituelle due aux troubles et à l'instabilité politique qui ont suivi la révolution de 1958 et le renversement de la monarchie hachémite[7].
Impact et postérité
Le Groupe de Bagdad pour l'Art moderne est considéré comme « l'un des mouvements artistiques les plus singuliers du Moyen-Orient dans l'après-guerre »[13]. Il contribue à l'essor de l'art moderne en Irak, et dans les années 1950-1960, de nombreuses sociétés d'artistes voient le jour. Une académie des beaux-arts ouvre, puis un musée national d'art moderne est inauguré en 1962 avec le soutien de la fondation Calouste-Gulbenkian[2],[b].
L’Irak possédait aussi un musée national d’art moderne à Bagdad, fondé en 1962 par la Fondation Calouste Gulbenkian, avant d’être intégré au Saddam Center for the Arts en 1986. Il a été pillé en 2003 : sur les 8000 œuvres qu’il abritait, 1300 ont été retrouvées dans les réserves et environ 800 ont pu être récupérées grâce aux efforts de recherche déployés.
Les années 1970 marquent l'affirmation internationale : des syndicats d'artistes font leur apparition, la calligraphie arabe est valorisée et une première Biennale arabe est organisée à Bagdad en 1973. L'art irakien se distingue par sa grande diversité (symbolisme, surréalisme, cubisme, abstraction, pop art) tout en intégrant profondément l'héritage de la Mésopotamie, ce qui lui donne une identité singulière et vigoureuse[2].
En 2025, la première grande rétrospective du groupe de Bagdad pour l'Art moderne est organisée au Hessel Museum of Art (en) à Annandale-on-Hudson[14].
Membres
Les membres clés de ce groupe sont : Nuri al-Rawi (en), peintre devenu ministre de la Culture ; Jabra Ibrahim Jabra, écrivain et peintre ; Mohammad Ghani Hikmat, sculpteur ; Khaled al-Rahal (en), peintre et sculpteur et 'Atta Sabri (1913-1987), tous membres depuis la fondation du groupe[13],[15],[16].
Ils sont rejoints ensuite par notamment Mahmud Sabri (1927-2012) ; Tariq Mazlum (né en 1933), Ata Sabri (né en 1913) et Kadhim Hayder (en)[17],[13],[18].
Notes et références
Notes
- ↑ Le manifeste est disponible en intégralité et en français dans : Choueiry 2019, p. 97-100.
- ↑ Intégré au Saddam Center for the Arts en 1986, il est pillé en 2003. Seul un dixième des 8 000 œuvres qu'il conservait ont pu être retrouvées[1].
Références
- Silvia Naef, « L’histoire de l’art moderne du monde arabe : une discipline en devenir ? », sur legrandtour-magazine.com, (consulté le ).
- Jamil Hamoudi, « L’activité artistique connaît un épanouissement spectaculaire », Le Monde diplomatique, irak : cinq ans de révolution baasiste, , p. 33 (lire en ligne).
- ↑ Baram 1991, p. 69–71.
- ↑ (en) Ulrike al-Khamis, « An Historical Overview 1900s–1990s », dans F. Maysaloun (dir.), Strokes of Genius: Contemporary Iraqi Art, Londres, Saqi Books, , p. 25.
- Nada Shabout, « Le Groupe de Bagdad pour l'Art Moderne : façonner le modernisme en Irak à travers affinités et congruences », sur fondation-giacometti.fr, Fondation Alberto et Annette Giacometti, (consulté le ).
- ↑ (en) N. Shabout, « Jewad Selim: On Abstraction and Symbolism », Mathaf Encyclopedia of Modern Art and the Arab World, sur encyclopedia.mathaf.org.qa (consulté le ).
- (en) J. Lack, Why Are We 'Artists'? : 100 World Art Manifestos, Penguin, , section M12.
- ↑ Al-Khalil et Makiya 1991, p. 80.
- ↑ Al-Khalil et Makiya 1991, p. 80-81.
- ↑ (en) W. Ali, Modern Islamic Art : Development and Continuity, University of Florida Press, , p. 45.
- ↑ Baram 1991, p. 70–71.
- ↑ (en) N. Salīm, Iraq : Contemporary Art, vol. 1, Sartec, , p. 7.
- (en) B. K. Dougherty et E. A. Ghareeb, Historical Dictionary of Iraq, Scarecrow Press, , p. 495.
- ↑ (en) Hadani Ditmars, « The legacy of the Baghdad Modern Art Group is explored in first major US show », sur theartnewspaper.com, (consulté le ).
- ↑ Al-Khalil et Makiya 1991, p. 95.
- ↑ (en) Sonja Mejcher-Atassi, « Jabra, Jabra Ibrahim (1920–1994) », Routledge Encyclopedia of Modernism, (lire en ligne).
- ↑ Baram 1991, p. 69.
- ↑ Al-Khalil et Makiya 1991, p. 96.
Articles connexes
Bibliographie
- (en) S. Al-Khalil et K. Makiya, The Monument : Art, Vulgarity, and Responsibility in Iraq, University of California Press, .
- (en) A. Baram, Culture, History and Ideology in the Formation of Ba'thist Iraq, 1968–89, Springer, , p. 69–71.
- Mario Choueiry, Shakir Hassan Al Said (1925-2004) : Un peintre en quête d’absolu, Casablanca, Centre culturel du livre, (ISBN 978-9920-9750-6-3, lire en ligne [PDF]).
- Portail de l’histoire de l’art
- Portail de l’art contemporain
- Portail de la peinture
- Portail de l’Irak