Heart of the Congos

Heart of the Congos

Album de The Congos
Sortie 1977
Enregistré 1976–1977
Black Ark, Kingston, Jamaïque
Genre Reggae roots, dub
Producteur Lee Scratch Perry
Label Black Art

Albums de The Congos

Heart of the Congos est un album de reggae roots des Congos enregistré en 1976–1977 au studio Black Ark de Kingston et sorti en 1977 sur le label jamaïcain Black Art du producteur Lee Scratch Perry. Il est considéré comme l'un des plus grands enregistrements de reggae roots des années 1970 et comme l'un des chefs-d'œuvre de la période Black Ark de Perry.

Enregistrement et production

L'album est enregistré au cours de sessions s'étalant sur 1976 et 1977 au Black Ark, le studio construit par Perry dans le jardin de sa maison de Cardiff Crescent, dans le quartier de Washington Gardens. Il y réunit pour l'occasion un ensemble de musiciens de session parmi les plus réputés de la scène jamaïcaine, dont Boris Gardiner à la basse et Ernest Ranglin à la guitare[1]. Barry Llewelyn et Earl Morgan, membres des Heptones, ainsi que Gregory Isaacs et le groupe The Meditations participent aux chœurs[2].

Le trio vocal des Congos est composé de Cedric Myton, dont la voix de fausset caractéristique domine les arrangements, de Roydel « Ashanti » Johnson au ténor, et de Watty Burnett au baryton[3]. Johnson, originaire de Hanover, ayant fait ses débuts dans la scène musicale jamaïcaine au sein du groupe de Ras Michael and the Sons of Negus, et avait fréquenté la même école que Lee Perry[4]. Burnett, natif de Port Antonio, avait quant à lui déjà collaboré avec Perry avant de rejoindre les Congos[5].

La dynamique vocale juxtapose le ténor de Johnson, du fausset aigu de Myton et du baryton de Burnett, dans un style représentatif du reggae roots du milieu des années 1970[3].

La méthode de production de Perry sur cet album est considérée par le musicologue Michael Veal comme « l'œuvre de mixage à influence dub la plus universellement saluée » du producteur[6]. Perry y développe une esthétique que Veal qualifie d'« aquatique ». Les voix de Johnson, traitées avec un écho répété, dialoguent en appel-réponse avec les voix réverbérées de Myton et Burnett, tandis que de lourds patterns de basse et de batterie ancrent des atmosphères sonores tourbillonnantes[6]. À la table de mixage, Perry transforme les petites percussions staccato en gestes legato grâce à des unités d’écho. Les frappes de cymbales sont dilatées par la réverbération en nappes ambiantes de son métallique. Les parties de piano et de guitare, déformées et routées à travers des unités d'écho, se muent en textures de percussion qui balayent le spectre sonore[6]. Les voix du trio, le fausset de Myton, le ténor de Johnson et le baryton de Burnett, mêlent des réminiscences de chants rasta, d'hymnes afro-protestants et d'harmonies soul des années 1960[6].

Perry estimait que les deux Congos étaient de solides paroliers mais que leurs prestations vocales étaient parfois insuffisantes. C'est pourquoi il fit appel à Watty Burnett, dont le baryton grave constituait un contrepoids efficace sur la plupart des chansons. La combinaison s’avéra concluante, et Burnett devint progressivement membre du groupe[2]. Burnett avait déjà publié plusieurs singles au Black Ark dont le très populaire Rainy Night In Portland, reprise adaptée de Rainy Night In Georgia de Brook Benton. Bien que tout le monde l'encourageât à poursuivre une carrière solo après ce succès, Perry le convainquit de rejoindre les Congos. Burnett a relaté cet épisode en ces termes : « When 'Rainy Night In Portland' hit, everybody's telling me I should stay solo, and Scratch is saying, 'You can still go solo, but I would like you to join this group Congos.' From there, I didn't do any more solo, I just involved in the group. » Il précise également qu'il ne figure pas sur la photographie de pochette de l'album, car il se trouvait aux Îles Caïmans lors de la séance photo[2].

Pour étoffer encore la couche vocale, Perry fit intervenir The Meditations en chœur général sur certains titres, Barry Llewelyn et Earl Morgan des Heptones spécifiquement sur Children Crying, Gregory Isaacs sur La La Bam Bam, et Roy Cousins avec les Royals sur une sélection de morceaux[2].

En dehors du studio, les Congos eurent également une influence sur le mode de vie de Perry : chaque matin au lever du soleil, le groupe emmenait le producteur et Burnett courir jusqu'à la plage de Hellshire, cherchant à s'oxygéner avant les séances de travail. Cedric Myton et Roy Johnson encouragèrent par ailleurs Perry à délaisser le rhum au profit du cannabis dont il lança la culture dans sa cour[2]. Ils engagèrent également avec lui de longues sessions de réflexion sur les principes du rastafari, entraînant la conversion de Watty Burnett au rastafarisme et convainquirent Perry lui-même d'un engagement religieux plus affirmé. Ce sont les Congos qui le persuadèrent notamment de laisser pousser ses dreadlocks, apparaissant pour la première fois sur sa tête à cette période[2].

Singles précédant la sortie de l'album

Perry fit paraître les premiers singles des Congos en Jamaïque au début de l'année 1977. Leur premier 45 tours, Fisherman, fut suivi en avril par l’Ark Of The Covenant, puis en juin par un disque associant le religieux Nicodemus et Solid Foundation, tous deux assortis de longues portions dub[2].

Tournage du documentaire

Peu après le début des sessions, le cinéaste indépendant britannique Jeremy Marre se rendit au Black Ark pour réunir des images pour son documentaire Roots Rock Reggae, que la BBC racheta par la suite. Son équipe de tournage put ainsi saisir Perry en pleine action dans la cabine de contrôle, en compagnie des Congos, des Heptones, de Boris Gardiner et du claviériste Robbie Lyn, ainsi que de Junior Murvin. La chanson Play On Mr. Music, créée spontanément en l'honneur de l'équipe de tournage, illustra la nature fluide et improvisée du travail collectif au Black Ark, même si elle ne fut jamais publiée sur disque dans son enregistrement d'origine[2]. Earl Morgan des Heptones a évoqué cette séance en ces termes : « On se met simplement à jouer le rythme, et Barry se met à chanter : « Play on Mr. Music, play on » Le rythme se met en place, et tout se met en mouvement ; c'est un vrai groove »[2]

Selon Katz, la force de l'album tient en grande partie aux qualités d'auteur-compositeur de Myton et Johnson, qui se répartissent les registres thématiques. Myton imprime une qualité visuelle à ses textes, célébrant l'héritage africain tout en condamnant les logiques de Babylone et le caractère clivant du christianisme, notamment dans Can't Come In, Open Up The Gate, The Wrong Thing et Solid Foundation. Johnson, lui, décline l'allégorie religieuse sur La La Bam Bam, Sodom and Gomorrow et Ark of the Covenant, réinterprétant des récits bibliques d'un point de vue rastafari de manière jamais convenue[2]. Perry, confronté à un matériau qui l'inspirait, retravaillait les morceaux grâce à des effets techniques innovants et une forte dimension spirituelle, poussant ainsi son art à son apogée[2]. Aux claviers, Winston Wright et Keith Sterling assuraient l'apport mélodique sur un orgue Yamaha et un piano acoustique Gerhard que Perry avait installés au studio[2].

Historique

Sortie initiale et relations avec Island Records

Après la fin des sessions, Lee Scratch Perry engagea des négociations avec Chris Blackwell pour une distribution internationale de l'album via Island Records, label qui avait déjà assuré le succès mondial de Bob Marley. Des contrats furent signés et Perry élabora un mixage alternatif pour le marché international, dans lequel les voix et les instruments furent traités avec des doses encore plus importantes d'écho et de délai, et auquel fut notamment ajouté un son de vache produit par la voix de Watty Burnett résonnant dans le mandrin en carton d'un rouleau d'aluminium[2].

Cependant, Island Records ne donna finalement pas suite à une sortie internationale de l'album. La situation fut compliquée par un conflit personnel entre Perry et Blackwell. Perry, qui surnommait le fondateur d'Island « Chris White-Hell », était alors en désaccord ouvert avec lui malgré le succès que le label avait assuré à ses productions précédentes pour Max Romeo et Junior Murvin[7]. Chris Blackwell a par ailleurs déclaré rétrospectivement : « Je me souviens qu’à l’époque, je considérais qu’un seul titre se démarquait réellement, le reste étant de moindre qualité. »[8]. Certains acteurs de la scène reggae de l'époque, dont Max Romeo, ont interprété ce refus comme la conséquence d'une politique délibérée du label visant à ne pas concurrencer Bob Marley[2].

Faute de distribution internationale, l'album parut sur le propre label Black Art de Perry, aux ressources très limitées. Les Congos eux-mêmes pressèrent des exemplaires et les distribuèrent tant bien que mal de manière artisanale[7]. Cela limita fortement la visibilité commerciale de l’album à un moment où l'intérêt du grand public pour le reggae était pourtant à son apogée[7].

Rééditions

L'album fut réédité à plusieurs reprises au fil des années, dans des versions et des mixages variables :

  • Congo Ashanti (1978)
  • Go Feet (1978)
  • Jah Live (début des années 1980)
  • Blood & Fire (1996) — édition double CD, remastérisée et accompagnée de notes de pochette de Steve Barrow ; cette réédition est généralement considérée comme la version sonore de référence
  • VP Records (2005)

La réédition Blood & Fire de 1996, accompagnée de notes de pochette détaillées et d'un second disque de mixes et de dubs inédits, permit à l'album d'acquérir la reconnaissance critique qui lui avait fait défaut à sa sortie.

Réception et postérité

Heart of the Congos est aujourd'hui unanimement salué comme l'un des plus grands albums de reggae roots. L'œuvre est également considérée comme le sommet de la période Black Ark de Perry[2]. David Katz le décrit comme « le plus bel album que les Congos eux-mêmes aient créé » et « sans doute le plus abouti que Lee Perry ait jamais produit avec un groupe vocal »[2]. Il est souvent cité aux côtés des albums majeurs de Bob Marley, Burning Spear et The Mighty Diamonds[9]. Dans son classement des années 1970, Pitchfork le retient comme seul représentant de la musique jamaïcaine de la décennie[10]. Selon David Fricke, critique musical chez Rolling Stone[11], l'album constitue un « chef-d'œuvre » grâce à son atmosphère unique et à ses arrangements vocaux envoûtants. Les critiques soulignent également sa signature sonore distinctive[12], le qualifiant d'indispensable pour les amateurs de vinyles et les audiophiles[13]. L'album est en outre reconnu pour son approche expérimentale du dub et du reggae, intégrant des textures et des ambiances proches de la musique psychédélique, ce qui renforce sa singularité et son influence durable sur les musiciens contemporains.

Liste des morceaux

Face A

  1. Fisherman
  2. Congoman
  3. Open Up The Gate
  4. Children Crying
  5. La La Bam-Bam

Face B

  1. Can't Come In
  2. Sodom And Gomorrow
  3. The Wrong Thing
  4. Ark Of The Covenant
  5. Solid Foundation

Liste des morceaux de la réédition Blood & Fire (1996)

Disque 1

  1. Fisherman
  2. Congoman
  3. Open Up The Gate
  4. Children Crying
  5. La La Bam-Bam
  6. Can't Come In
  7. Sodom And Gomorrow
  8. The Wrong Thing
  9. Ark Of The Covenant
  10. Solid Foundation
  11. At The Feast
  12. Nicodemus

Disque 2

  1. Congoman (12" mix)
  2. Congoman Chant
  3. Bring The Mackaback — dub de « Fisherman »
  4. Noah Sugar Pan — dub de « Ark Of The Covenant »
  5. Solid Foundation (Disco cork mix)

Musiciens

Notes et références

  1. Katz 2022, p. [À PRÉCISER].
  2. Katz 2022.
  3. Moskowitz 2006, p. 69.
  4. Moskowitz 2006, p. 160.
  5. Moskowitz 2006, p. 45.
  6. Veal 2013, p. 154.
  7. Williamson 2008, p. 194.
  8. Blood and Fire liner notes 1996.
  9. Barrow et Dalton 2001.
  10. Neil Kulkarni (trad. Slikk Tim), « one step forward, two steps back : 1976, reggae roots et amnésie critique », Audimat, Audimat Éditions, no 9,‎ , p. 115-153
  11. David Fricke, « Perry's highs », Rolling Stone, nos 1108/1109,‎
  12. « 15 of the best vinyl records to test your turntable », What Hi-Fi?, no 476,‎ , p. 58-59
  13. « 50 of the best hi-fi albums for audiophiles », What Hi-Fi?, no 441,‎ , p. 8-16

Bibliographie

  • (en) Nigel Williamson, The Rough Guide to the Best Music You've Never Heard, Londres, Rough Guides, , 194 p.
  • (en) Michael Veal, Dub : Soundscapes and Shattered Songs in Jamaican Reggae, Middletown, Wesleyan University Press,
  • (en) David Katz, People Funny Boy : The Genius of Lee 'Scratch' Perry, Londres, White Rabbit,
  • (en) David V. Moskowitz, Caribbean Popular Music : An Encyclopedia of Reggae, Mento, Ska, Rock Steady, and Dancehall, Westport, Greenwood Press,
  • (en) Steve Barrow et Peter Dalton, The Rough Guide to Reggae, Londres, Rough Guides,
  • (en) Steve Barrow, « Liner notes », dans Heart of the Congos, Manchester, Blood and Fire,
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