Ibn Tifilwit

Ibn Tifilwit
Fonction
Roi de la Taïfa de Saragosse
-
Biographie
Naissance
Décès
Nom de naissance
Abu Bakr ibn Ibrahim ibn Tifilwit al Massufi
Allégeance
Domicile
Père
Ibrahim ibn Tifilwit
Conjoint
Autres informations
Religion

Abu Bakr ibn Ibrahim ibn Tifilwit al Massufi (en arabe: أبو بكر بن إبراهيم بن تيفلوين; en berbère: ⴰⴱⵓ ⴱⴰⴽⵔ ⵉⴱⵏ ⵉⴱⵔⴰⵀⵉⵎ ⵉⴱⵏ ⵜⵉⴼⵉⵍⵡⵉⵜ) était un chef militaire et gouverneur Almoravides du début du XIIe siècle, issu de la tribu Berbere saharienne des Massufa[1]. Il est connu dans les sources arabes sous différentes formes de son nom, notamment Ibn Tifilwit ou al-Sahrawi ou juste sous le nom de Ibn Tifilwit[2].

Il servit sous le règne de l’émir almoravide Ali ibn Yusuf et occupa des fonctions importantes en al-Andalus, notamment comme gouverneur de Murcie puis de Saragosse[3]. Durant son administration, il dirigea plusieurs campagnes militaires contre les royaumes chrétiens du nord de la péninsule Ibérique[4].

Il mena également des opérations dans la vallée de l’Èbre contre les derniers représentants des Banu Hud et les forces aragonaises[5]. Sa mort, survenue vers 1116, laissa Saragosse sans gouverneur, dans un contexte de forte pression militaire chrétienne ayant conduit à la chute de la ville en 1118[6].

Biographie

Origines et Légendes

L'origine et l'ascension ibn Tifilwit reposent sur un récit qui définit son identité de chef noble issu de la tribu saharienne des Massufa. Son entrée dans les cercles du pouvoir almoravide commence vers l'an 1107-1108 à la suite d'un incident d'honneur singulier alors qu'il rendait visite à son cousin[1], il fut si troublé par la beauté de l'épouse de ce dernier qu'il prononça inconsciemment son nom en présence du mari[1]. Profondément accablé par la honte et le déshonneur suite aux reproches de son cousin, il décida de s'exiler immédiatement[1]. Il monta son chameau et chevaucha sans relâche, jour et nuit, jusqu'à atteindre Sijilmasa, la première grande ville des domaines almoravides[1].

Se sentant quelque peu désorienté par l'agitation de cette cité commerçante, Ibn Tifilwit, pressé par la faim, abattit l'une des chèvres qu'il avait emmenées avec lui[1]. Il invita alors un forgeron qu'il venait de rencontrer à partager son repas, et les deux hommes décidèrent de poursuivre ensemble leur voyage vers Marrakech[1]. À son arrivée dans la capitale, Ibn Tifilwit sollicita une audience auprès de l'émir Ali ibn Yusuf[1]. Reconnaissant d'emblée la noblesse naturelle de ce Saharien, l'émir lui fit don de cadeaux prestigieux comprenant des chevaux, des vêtements de luxe et une somme de mille dinars d'or[1],[7].

C'est à ce moment que se cristallise la légende de sa prodigalité fidèle aux valeurs de générosité absolue de son rang, Ibn Tifilwit offrit la totalité de ces présents au forgeron qui l'avait accompagné depuis Sijilmasa[1],[7]. Impressionné par ce trait de caractère et la noblesse d'âme du guerrier, Ali ibn Yusuf décida de l'intégrer à son service personnel[1]. Pour sceller cette alliance et marquer son estime, l'émir lui donna sa propre sœur en mariage, faisant d'Ibn Tifilwit son beau frère et l'un des personnages les plus puissants de l'empire[1],[7]. Cette réputation de guerrier valeureux, doublée d'une générosité hors du commun, restera attachée à son nom tout au long de sa carrière en al-Andalus et fera de lui une "légende de sont temps"[1].

Carrière

La carrière d'Ibn Tifilwit est marquée par une progression rapide au sein des postes les plus exposés de la frontière nord d'al-Andalus, sous l'autorité de son beau-frère, l'émir Ali ibn Yusuf[1],[4].

Services à Grenade et gouvernorat de Murcie

Après avoir été intégré au service de l'émir à Marrakech, Ibn Tifilwit est initialement envoyé à Grenade pour participer activement au djihad contre les royaumes chrétiens[1],[7]. Après quelques années de services distingués, il est nommé gouverneur de Murcie pour pallier le vide laissé par le prince Ibn Aysa et Muhammad ibn al-Hajj (transféré à Saragosse)[7]. Bien que les dates exactes soient incertaines, son mandat à Murcie se situerait entre 1108 et 1115. Cette période lui permet de consolider son autorité avant d'assumer des responsabilités accrues dans le nord-est de la péninsule[7],[1].

Gouvernorat de Saragosse et sont mécénat

Palace d'Aljaferia lieu de résidence du dernier gouverneur musulman de la ville

À la fin de l'année 1114 ou au début de 1115, Ibn Tifilwit est promu au rang de gouverneur de toute la zone septentrionale levantine, avec Saragosse comme centre administratif[4],[3],[1]. Il succède à Muhammad ibn al-Hajj, tué lors de la bataille de Martorell[5]. Sous son gouvernement, Saragosse devient le pivot de l'administration almoravide en Andalousie orientale. L'une de ses premières actions d'envergure est de mener une campagne punitive contre le comté de Barcelone pour venger la mort de son prédécesseur[5]. En avril ou mai 1115, il rassemble une armée à Valence et remonte le littoral, dévastant systématiquement les campagnes. Pendant vingt jours, ses troupes ravagent l'arrière-pays barcelonais, brûlant les récoltes, déracinant les arbres et rasant des villages entiers. Le siège de Barcelone devient si menaçant que le comte Ramon Berenguer III sollicite l'aide du roi de France, Louis le Gros[6]. Une armée coalisée de Catalans, d'Aragonais et de Français finit par forcer Ibn Tifilwit à se replier sur Saragosse [1],[3].

Parallèlement à la lutte contre les royaumes chrétiens, Ibn Tifilwit doit faire face à la résistance des Banu Hud, l'ancienne dynastie de Saragosse qui conserve des places fortes dans la vallée de l'Èbre. En 1116, il lance une offensive contre Rueda puis assiège le souverain Imad al-Dawla Abdelmalik à Borja. Il parvient finalement à un accord avec les habitants de Borja avant de lever le siège.

Sous le gouvernement d'Abu Bakr ibn Ibrahim ibn Tifilwit, la ville de Saragosse connut une période de deux ans de paix relative et d'intense activité intellectuelle, marquant une rupture notable avec l'austérité originelle du mouvement almoravide Ibn Tifilwit fit de Saragosse le centre administratif almoravide de toute l'Andalousie orientale[1]. S'éloignant des mœurs rudes du Sahara, il adopta le mode de vie raffiné des anciens rois de Taïfas, dont il reprit les insignes et les vêtements d'apparat. Les sources soulignent qu'il fut « séduit par les plaisirs de la vie de cour » et devint notamment amateur de vin. Le trait le plus saillant de son mécénat fut sa relation avec de nombreux philosophes comme ibn Khafadja et surtout le musicien et polymathe Avempace. Ce dernier fut nommé vizir par Ibn Tifilwit . Avempace voyait vraisemblablement dans les Almoravides une force capable de restaurer l'unité politique et l'orthodoxie religieuse face au chaos des anciens royaumes de Taïfas qu'il jugeait dégénérés[1],[6].

Avampace vizir d'ibn Tifilwit

Outre ses fonctions administratives, Avempace agissait comme le maître des divertissements de la cour: Il enseignait ses propres compositions, notamment des muwashshahs, aux esclaves chanteuses d'ibn tifilwit[1]. Lors d'une réception, une chanteuse interpréta un poème d'Avempace et loorsque les derniers vers louant l'émir Abu Bakr Ibn Tifilwit («Qu'Allah fixe le drapeau de la victoire pour le glorieux émir Abu Bakr») retentirent, Ibn Tifilwit fut pris d'une telle extase qu'il déchira ses vêtements en criant sa joie[3]. Dans son enthousiasme, le gouverneur jura qu'Avempace rentrerait chez lui en marchant sur de l'or[1]. Pour respecter ce serment de manière ingénieuse et éviter des conséquences politiques ou financières délicates, le philosophe plaça des pièces d'or dans ses chaussures pour effectuer le trajet[3].

Ibn Tifilwit confiait également des missions de haute importance à son vizir. Avempace fut notamment envoyé en mission diplomatique auprès des Banu Hud, qui régnaient encore sur le réduit de Rueda cependant, cette mission tourna court lorsqu'il fut emprisonné durant plusieurs mois par les anciens souverains de Saragosse cependant, son personnage s'est rapidement fait de nombreux ennemis après sa libération, Avempace a préféré quitter la ville[3]..

La cour se distinguait enfin par un rayonnement culturel porté par des femmes de la haute noblesse almoravide :

  • La fille d'Ibn Tifilwit : Décrite comme une femme de grand talent littéraire, elle était réputée pour sa vertu, sa piété et sa grande générosité[1].
  • Tamima bint Youssef : Sœur de l'émir Ali ibn Yusuf et épouse de Abu Bakr ibn Tifilwit, elle résidait à Saragosse et s'illustrait par ses capacités intellectuelles[1].
  • Amira Hawa : Nièce de Yusuf ibn Tashfin, elle participait activement à des réunions avec des secrétaires et des poètes, étant elle-même reconnue comme une poétesse digne de ce nom. qui s'entourait de poètes comme ibn Khafadja[1].  Il est connu seulement pour avoir une petite expédition militaire contre Borja et Rueda de Jalón, avec laquelle il voulait mettre Imad al-Dawla Abdelmalik à sa place. Ce dernier souverain hudid détrôné était en fait devenu le vassal d'Alphonse I d'Aragon et était hostile au district de Saragosse[1].

Ibn Tifilwit préférait s'adonner à la vie de cour et était ainsi devenu le point focal des événements culturels dans les salons du palais de la forteresse d'Aljafería[1].

Décès et conséquences politiques

Ibn Tifilwit meurt au milieu de l’année 1117 alors que la pression militaire exercée par Alphonse Ier d’Aragon, s’intensifie contre Saragosse. Bien qu’une intervention d’Abd Allah Ibn Mazdali ait momentanément contraint les forces aragonaises à se retirer, les sources indiquent qu’Ibn Tifilwit décède avant la fin complète des hostilités. Sa disparition provoque une grave crise de commandement au sein de la défense musulmane de la ville. L’émir almoravide Ali ibn Yusuf ne désigne pas immédiatement de successeur pour gouverner Saragosse, laissant ainsi la cité sans direction unifiée au moment le plus critique. Ce vide politique et militaire désorganise profondément la défense de la ville et facilite la progression des forces d’Alphonse le Batailleur, soutenues par des contingents français, qui parviennent à isoler Saragosse en juin 1118. Privée d’un commandement stable et efficace, la ville finit par tomber aux mains des chrétiens en décembre 1118, mettant ainsi fin à la domination almoravide sur la vallée de l’Èbre[1].

Notes et références

  1. Messier 2010, p. 136
  2. Fuentes 2015, p. 6
  3. Messier 2010, p. 180
  4. Bosch Vilá 1990, p. 191
  5. Stalls 1995, p. 34
  6. Messier 2010, p. 137
  7. Westerveld 2017, p. 67

Bibliographie

  • Clay Stalls, Possessing the Land: Aragon's Expansion into Islam's Ebro Frontier under Alfonso the Battler (1104-1134), Brill, (ISBN 9789004103672, lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Joaquín Lomba Fuentes, Avempace, Fundación Ignacio Larramendi, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Jacinto Bosch Vilá, Los almorávides, Universidad de Granada, (ISBN 8433810693, lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Govert Westerveld, Muslim History of the Region of Murcia (1080-1228) Volume II, Lulu Press, (ISBN 9780244649470, lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Ronald Messier, The Almoravids and the meaning of the jihad, Praeger, (ISBN 9780313385902, lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • José Cervera Fras, El reino de Saraqusta, CAI, Saragosse 1999.
  • J. L. Corral Lafuente, Zaragoza musulmana (714-1118), 1998.
  • Lema Pueyo, José Ángel, Alfonso I el Batallador, rey de Aragón y Pamplona (1104-1134), Trea, Gijón 2008, p. 95–97.
  • Alberto Montaner Frutos, du chap. « Introducción histórica » jusqu'au chap. « El palacio musulmán ». In : Bernabé Cabañero Subiza et alii (dir.), La Aljafería, vol. I. Cortes de Aragón, Saragosse 1998, p. 35–65.
  • Maria Jesús Viguera Molins, Aragón musulmán, Mira editores, Saragosse 1988.
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