Instapoésie

L'instapoésie est un genre de poésie numérique apparu sur le réseau social Instagram et popularisé dans les années 2010, notamment au travers de la figure de Rupi Kaur. Elle adopte des formes diverses bien que souvent standarisées, afin de s'adapter à la plateforme de publication, et vise à rendre la poésie plus accessible. Une part significative des instapoètes sont des femmes.

Caractéristiques

Pour la chercheuse Gaëlle Théval, le phénomène de l'instapoésie s'inscrit dans la lignée des avant-gardes du xxe siècle visant à diffuser la littérature hors du cadre éditorial traditionnel, bien que cette filiation ne soit pas revendiquée[1]. L'instapoésie est, à l'origine, une pratique généralement amateure[1].

Forme

L'instapoésie fait partie des pratiques poétiques liées aux réseaux sociaux et s'inscrit dans les « technogenres » poétiques (twittopoèmes, facebook poetry...) définis par la linguiste Marie-Anne Paveau, qui hybrident des caractéristiques d'un discours préexistant au numérique et les codes des plateformes sur lesquelles ils sont publiés[2],[3],[4]. En effet, l'instapoésie, publiée sur Instagram, est soumise au cadre et aux normes de la plateforme[5].

De nombreux instapoèmes s'inscrivent dans des formes poétiques dites « classiques » : « expression lyrique ou aphoristique, versifiés et rimés »[1]. Pour Anne Dujin, ils appartiennent à une esthétique plus proche de celle de la poésie du xixe siècle que de celle du xxe siècle[6]. Une des caractéristiques essentielles de l'instapoésie est la relation entre le texte et l'image (iconotextualité) : le texte est soit placé en légende d'une illustration (mise en contexte du texte), soit, le plus souvent, placé dans l'image même (iconisation du texte)[7]. Dans ce second cas de figure, le texte peut être soit photographié, soit mis en forme par une application externe et posté par le biais d'une capture d'écran[7].

Il existe plusieurs traits récurrents de l'instapoésie vis-à-vis de la mise en scène visuelle du poème : inscription sur un support papier (manuscrit ou tapuscrit), décor en lien avec le thème du poème ou son contexte d’écriture, ou composition esthétique minimaliste[7],[8]. Le fonctionnement de l'algorithme d'Instagram pousserait les auteurs à produire un contenu stantardisé, facilement reconnaissable, afin d'assurer la visibilité de leur contenu[9].

À travers la scénarisation du poème, l'instapoésie « permet aussi de mettre en scène l’image du poète et de créer un ethos auctorial »[8]. Par son médium, l'instapoésie participe à la création d'une notoriété et à la publicité des auteurs[10].

Thématiques

Une part significative des instapoètes sont des femmes, et l'instapoésie investit massivement des thématiques féministes telles que les violences sexistes et sexuelles, la sexualité féminine ou l'autonomisation des femmes[11]. L'image corporelle est également un thème récurrent[12]. L'instapoésie s'inspire également du développement personnel[10] et traite souvent de justice sociale[13].

Historique

L'instapoésie nait dans les années 2010. Rupi Kaur en est une figure centrale et contribue à populariser le genre[14],[13], tout comme Nikita Gill (en)[15]. En 2019, sur une période d'un an, 27 millions d'utilisateurs d'Instagram utilisent le hashtag #poetry[16]. L'instapoésie contribue à une repopularisation contemporaine de la poésie[11],[17], qui résulte en une augmentation des ventes de livres de poésie[18],[19]. Elle permettrait une désacralisation de la poésie, par la forme numérique, ce qui la rendrait plus accessible[17],[20],[21].

Si l'instapoésie est, à l'origine, une pratique amateure se démarquant des mécanismes habituels de légitimation littéraire[22], elle peut donner lieu à des publications par le biais du circuit éditorial traditionnel pour les auteurs obtenant une notoriété en ligne significative[8],[23]. Le premier ouvrage publié de Rupi Kaur, lait et miel, publié en 2014, se vend à plus de 3,5 millions d’exemplaires et est traduit en 40 langues[8]. Le premier roman de l'instapoétesse espagnole Elvira Sastre (en), Tu es la plus belle chose que j’aie faite pour moi (Días sin ti), publié en 2019, reçoit le prix Biblioteca Breve[24].

Notes et références

  1. Gaëlle Théval, « « La poésie est à la mode » : (Insta)poésies en performance », Acta fabula,‎ , §2-3 (ISSN 2115-8037, DOI 10.58282/colloques.7458, lire en ligne, consulté le )
  2. Théval 2021, §7
  3. Marie-Anne Paveau, « Genre de discours et technologie discursive », Pratiques. Linguistique, littérature, didactique, nos 157-158,‎ , p. 7–30 (ISSN 2425-2042, DOI 10.4000/pratiques.3533, lire en ligne, consulté le )
  4. Marie-Anne Paveau, L’Analyse du discours numérique, Paris, Hermann, , p. 303
  5. Théval 2021, §6
  6. Anne Dujin, « Où est passée la poésie française ? Portrait d’un univers paradoxal », Revue du Crieur, La Découverte, vol. 3, no 5,‎ , p. 62-77
  7. Théval 2021, p. §24
  8. Olivier Belin, « Vers une poésie commune ? Les poètes amateurs de Twitter, Instagram et Wattpad », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 25, no 1,‎ , p. 57–66 (ISSN 1969-2269, DOI 10.3917/nre.025.0057, lire en ligne, consulté le )
  9. (en) JuEunhae Knox, « United We ’Gram: Scrolling through the Assimilated Aesthetics of Instapoetry », Poetics Today, vol. 43, no 3,‎ , p. 479–532 (ISSN 0333-5372, DOI 10.1215/03335372-9780403, lire en ligne, consulté le )
  10. (en) Lili Pâquet, « Selfie‐Help: The Multimodal Appeal of Instagram Poetry », The Journal of Popular Culture, vol. 52, no 2,‎ , p. 296–314 (ISSN 0022-3840 et 1540-5931, DOI 10.1111/jpcu.12780, lire en ligne, consulté le )
  11. (en) Şefika Turan et Meltem Uzunoğlu Erten, « The Rising Voices of Women from Past to the Present Popular Culture: Instapoetry and Kaur », dans New Frontiers in Social, Human and Administrative Sciences, Duvar Yayınları, (ISBN 9786256585232), p. 564
  12. Ella Mingazova, Habiter son corps : Féminité et image corporelle dans l’instapoésie, Liège,
  13. Milo Penicaut, « Instapoétique : quand la poésie recouvre les murs numériques », L'Éclaireur Fnac,‎ (lire en ligne Accès libre)
  14. Floriane Zaslavsky, « La poésie sur écran brillant », Books, vol. 113, no 1,‎ , p. 67–67 (ISSN 1967-7375, DOI 10.3917/books.113.0067, lire en ligne, consulté le )
  15. (en) Adina Bresge, « Verse goes viral: Instagram poets shake up the literary establishment », National Post,‎ (lire en ligne Accès libre)
  16. Amélie Lemieux, Georgina Barton, David Lewkowich et Boyd White, « Instapoésié : de l'espace de partage littéraire virtuel à la production de textes poétiques en classe du secondaire », Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, vol. 16,‎ (ISSN 2368-9242, DOI 10.7202/1096908ar, lire en ligne, consulté le )
  17. Milica Savic, « La poésie contemporaine dans l’espace public : envers le changement du statut de poétesse ? », Reste à voir, no 12,‎ , p. 20 (ISSN 2065-7269, lire en ligne)
  18. (en) « The Legitimacy of Instapoetry: Why We Need It to Save Poetry Publishing », Text & Context: Publishing in Contemporary Culture,‎ (lire en ligne [archive du ])
  19. Claire Guédon, « Quand les réseaux sociaux dopent les ventes d'ouvrages de poésie », France Inter,‎ (lire en ligne Accès libre)
  20. « L'Insta-poésie », Radio France,‎ (lire en ligne)
  21. Fabiola Dor, « Comment instagram a dépoussiéré la poésie », Les Échos,‎ (lire en ligne Accès payant)
  22. Théval 2021, §5
  23. Théval 2021, §4
  24. Gianna Schmitter, « Instapoésie : poésie instantanée ? », Délibérée,‎ (lire en ligne Accès libre)

Articles connexes

Liens externes

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