Institut de village
Un institut de village (en turc : köy enstitüleri) est un système éducatif turc créé en 1940 sous l'impulsion du ministre Hasan Âli Yücel et opérationnel jusqu'en 1954.
Après la victoire de la Guerre d’Indépendance, Atatürk a souligné que la véritable lutte commencerait alors, une lutte contre l’ignorance afin de permettre au peuple turc d’atteindre le niveau de la civilisation contemporaine. Après la proclamation de la République, le système éducatif hérité de l’Empire ottoman était insuffisant : il existait très peu d’écoles et seulement une université, le Darülfünun à Istanbul.
Le recensement de 1924 a montré que la majorité de la population (75,8%) vivait en milieu rural. Ainsi, la résolution des problèmes sociaux, économiques et surtout éducatifs des villages est devenue une priorité. Les propos d’Atatürk, qualifiant le paysan de « véritable propriétaire et maître de la Turquie », ont illustré l’importance accordée au développement rural.

Entre 1923 et 1938, des politiques novatrices ont été mises en œuvre dans de nombreux domaines, notamment dans l’éducation. Parmi les réformes majeures figurent la Loi sur l’Unification de l’Enseignement, le Code civil, l’adoption de l’alphabet latin, la création de la Société de la langue turque, de la Société d’Histoire Turque, l’ouverture des Maisons du peuple et les travaux préparatoires des Instituts Villageois. La conviction que le succès des réformes reposait sur l’éducation a renforcé l’attention portée à ce domaine[1].
L'établissement des Instituts de village (Köy enstitüleri) a été approuvé par la loi no 3803 votée par la Grande Assemblée nationale de Turquie (TBMM) le , à la suite des expériences acquises grâce aux Écoles Normales Rurales (Köy Öğretmen Okulları) et aux cours de formation d'instructeurs (eğitmen kursları) ouverts en 1936. L'objectif de cette loi était de « former des instituteurs et des techniciens pour les villages ». De plus, une autre loi, adoptée en 1941, a défini la structure organisationnelle des Instituts de Village, ainsi que les pouvoirs et responsabilités des instituteurs qui allaient travailler dans les zones rurales. Enfin, l'Institut Supérieur de Village (Yüksek Köy Enstitüsü), qui représentait l'échelon supérieur des Instituts de Village, fut également ouvert[2].
Liste des instituts de village
| Nom / Province | Date de création | Noms des directeurs en fonction jusqu’en 1946 |
|---|---|---|
| Akçadağ/Malatya | 1940 | Şinasi Tamer, Şerif Tekben |
| Akpınar-Ladik/ Samsun | 1940 | Nurettin Biriz, Enver Kartekin |
| Aksu/Antalya | 1940 | Talat Ersoy, Halil Öztürk |
| Arifiye/Sakarya | 1940 | Süleyman Edip Balkır |
| Beşikdüzü/Trabzon | 1940 | Hürrem Arman, Osman Ülküman |
| Cılavuz/Kars | 1940 | Halit Ağanoğlu |
| Çifteler/Eskişehir | 1939 | Remzi Özyürek, Rauf İnan (tr), Osman Ülkümen |
| Dicle/Diyarbakır | 1944 | Nazif Evren |
| Düziçi/Adana | 1940 | Lütfi Dağlar |
| Erciş/Van | 1948 | İbrahim Oymak |
| Gölköy/Kastamonu (tr) | 1939 | Ali Doğan Toran |
| Gönen/Isparta | 1940 | Ömer Uzgil |
| Hasanoğlan/Ankara | 1941 | Lütfi Engin, Hürrem Arman, Rauf İnan (tr) |
| İvriz/Konya | 1941 | Recep Gürel, İ. Safa Güner |
| Kepirtepe/Kırklareli | 1939 | Nejat İdil, İhsan Kalabay |
| Kızılçullu/İzmir (tr) | 1939 | Emin Soysal (tr), Hamdi Akman, Talat Ersoy |
| Ortaklar/Aydın | 1944 | Hayri Çakaloz |
| Pamukpınar/Sivas | 1941 | Şinasi Tamer, Hüseyin Civanoğlu |
| Pazarören/Kayseri | 1940 | Sabri Kolçak, Şevket Gedikoğlu |
Les activités pratiquées dans les instituts de village
Dans les instituts de village, les élèves participent à de nombreuses activités visant à la diffusion des valeurs nationales tout en s’ouvrant au monde. Ces activités font partie intégrante de la vie quotidienne et sont organisées soit chaque jour, soit à intervalles réguliers. À l’école, chaque élève choisit un atelier, comme le théâtre ou les danses folkloriques, dans lequel il se perfectionne et prend part aux activités. Le choix de ces ateliers se fait soit selon le souhait de l’élève, soit sous l’orientation des enseignants, en fonction des centres d’intérêt des élèves. Les travaux de ces ateliers étaient menés de manière régulière.
Les activités réalisées sont présentées collectivement à la population locale, aux autres élèves et, très souvent, à des personnalités occupant des fonctions officielles. Dans ses écrits, l’inspecteur de l’enseignement primaire d’Ankara, Mehmet Öztekin, souligne l’importance accordée aux jeux et danses nationaux dans les instituts de village et décrit les activités organisées. Il indique que, lorsque les conditions météorologiques le permettent, les élèves jouent chaque matin pendant une demi-heure, que des divertissements sont organisés tous les samedis soirs, et que des équipes de solidarité permettent aux instituts de s’entraider mutuellement. Il précise également que, pendant l’été, en l’absence de cours, les élèves se rendent dans d’autres instituts afin d’apprendre et d’enseigner les jeux, et que, pour assurer une transmission correcte, ils travaillent avec les personnes les plus compétentes dans ce domaine. Des représentations de jeux nationaux sont aussi organisées lors des fêtes et des cérémonies officielles[4].
Le témoignage d’Öztekin montrent clairement que les activités et l’entraide réciproque occupent une place essentielle dans les instituts de village. L’exactitude et la qualité du travail réalisé constituent également un aspect fondamental. Lors des activités du samedi, les élèves rencontrent la population locale et se rendent dans des villages éloignés, à la manière de tournées, afin de présenter les danses nationales et d’autres activités culturelles. Ainsi, aucun village des environs n’est laissé de côté, et les jeux traditionnels se diffusent progressivement au sein des communautés. Pour les habitants des villages, ces activités représentent une nouveauté, apportent une animation sociale et offrent la possibilité d’apprendre tout en se divertissant[4].
Nombre total des enseignants et des étudiants
| Année scolaire | Nombre d’enseignantes | Nombre d’enseignants | Nombre total d’enseignants | Nombre d’étudiants | Nombre d’instituts |
|---|---|---|---|---|---|
| 1937-1938 | 5 | 21 | 26 | 286 | 2 |
| 1938-1939 | 7 | 34 | 41 | 796 | 3 |
| 1939-1940 | 10 | 50 | 60 | 1567 | 4 |
| 1940-1941 | 46 | 189 | 235 | 5665 | 14 |
| 1941-1942 | 80 | 214 | 294 | 8052 | 17 |
| 1942-1943 | 101 | 259 | 360 | 10161 | 18 |
| 1943-1944 | 128 | 298 | 426 | 14166 | 18 |
| 1944-1945 | 145 | 360 | 505 | 15561 | 20 |
| 1945-1946 | 119 | 403 | 522 | 15529 | 20 |
Formation, production et vie quotidienne
Il est attendu des diplômés des instituts villageois qu’ils deviennent simultanément enseignants scolaires et éducateurs de la communauté. L’objectif est ainsi de former des dirigeants capables de transformer et de développer le village de l’intérieur. Les étudiants ont littéralement construit eux-mêmes leurs écoles, leurs maisons, leurs dortoirs et leurs ateliers; et, en apprenant par la pratique et la coopération, ils ont intégré la production au processus éducatif[5].
Entre 1940 et 1946, environ 1 500 hectares de terres ont été rendus cultivables et mis en production dans les Instituts villageois (Köy enstitüleri). Au cours de la même période, 750 000 jeunes plants ont été mis en terre. Par ailleurs, la superficie des vignobles nouvellement établis a atteint environ 120 hectares. Durant cette période, les Instituts ont également réalisé d’importantes infrastructures : 150 grands bâtiments, 60 ateliers, 210 logements pour enseignants, 20 écoles d’application, ainsi que 36 greniers et entrepôts, 48 étables et granges, 12 centrales électriques, 16 réservoirs d’eau, 12 dépôts agricoles, 3 stations piscicoles et 100 kilomètres de routes. Des canaux d’irrigation ont été construits, et l’acheminement de l’eau nécessaire aux exploitations pédagogiques a été assuré par les étudiants eux-mêmes, dans le cadre de leur formation pratique[6].
Dans ce système éducatif exclusif à la Turquie, les études duraient cinq ans après l’école primaire et comprenaient une bonne partie d’enseignement professionnel, principalement dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat. À côté de l’enseignement professionnel, adapté dans le domaine agricole aux besoins de la région voire de la saison, on y trouvait un enseignement culturel. Ainsi la journée commençait par une séance de gymnastique ou de danses populaires, et chaque élève y était tenu de pratiquer un instrument de musique. Le chanteur et musicien Âşık Veysel enseigna le saz dans ce type d’établissement[7].
Les femmes dans les Instituts villageois
Au XIXe siècle, dans l’Empire ottoman, il est possible d’évoquer les principales institutions éducatives destinées aux filles de la manière suivante : à la suite de l’ouverture des écoles secondaires de filles (Kız Rüştiyeleri) dans les années 1850, les écoles industrielles de filles (Kız Sanayi Mektepleri), fondées en 1865, se sont inspirées des formes d’éducation jusque-là pratiquées au sein du palais et de certaines familles d’élite. Avec le transfert dans l’espace public des pratiques éducatives domestiques et palatiales, et sous l’influence de l’Empire ottoman engagé sur la voie de la modernisation étatique, ces écoles avaient pour objectif prioritaire de préparer les filles au secteur industriel. Dans ces établissements où le travail et l’éducation étaient étroitement liés, la production artisanale et son enseignement constituaient le socle de la formation ; parallèlement, des cours tels que la diction, l’histoire ou le dessin permettaient également aux filles ne se destinant pas à l’industrie de recevoir une formation générale. En tant qu’institutions éducatives féminines, les écoles industrielles de filles peuvent être considérées comme une pratique du processus de modernisation de l’État, établissant un lien entre l’enseignement public et l’éducation domestique. Elles s’inscrivaient non seulement dans un projet visant à éduquer les jeunes filles issues des classes populaires, mais aussi dans une logique d’organisation et de contrôle de la vie des femmes dans l’espace urbain[8].
En Turquie, l’enseignement mixte en internat a été appliqué pour la première fois dans les Instituts villageois. Selon les données de l’année scolaire 1945-1946, sur les 14 464 élèves inscrits dans ces instituts, 1 396 étaient des filles[9]. Bien que le nombre de filles admises dans les Instituts villageois fût relativement faible durant cette période, la question de la mixité scolaire y revêtait une importance particulière. Les difficultés rencontrées pour recruter des élèves filles dans les Instituts villageois s’expliquent par plusieurs facteurs. Tout d’abord, le nombre de filles achevant l’école primaire était limité et, par ailleurs, les populations rurales abordaient avec méfiance l’idée d’envoyer leurs filles dans ces établissements. Les entretiens menés avec des femmes formées dans les Instituts villageois révèlent que le caractère internat des écoles, ainsi que leur implantation dans des régions éloignées, dissuadaient les familles d’y inscrire leurs filles. En particulier, la division sexuelle du travail dans les villages, et les responsabilités qui en découlaient, conféraient aux filles un rôle central tant dans les tâches domestiques que dans les activités productives, telles que les travaux agricoles dans les champs ou les jardins. À cela s’ajoutaient les pressions patriarcales traditionnelles exercées sur les jeunes filles, ainsi que l’attitude de l’entourage social, qui constituaient des facteurs déterminants influençant leur parcours éducatif[10].
Le processus de fermeture
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, lorsque le dirigeant de l’Union soviétique, Staline, exigea de la Turquie les régions de Kars, Artvin et Ardahan ainsi que des bases militaires dans les Détroits, le Chef national (Millî Şef) demanda également le soutien des États-Unis. Ceux-ci, prêts à fournir cette aide, commencèrent un appui financier par le biais de la Doctrine Truman, mais en échange, ils exigèrent l’instauration d’un régime démocratique basé sur des élections libres en Turquie et la suppression de certaines politiques telles que le Chef nationalat, les « plans quinquennaux de développement » et les « Instituts de Village » (Köy Enstitüleri)[11].
En 1946, en raison de la crainte de perdre les élections à venir, le gouvernement fit apporter, sous l’impulsion d’une opposition organisée menée par des députés dissidents au sein du CHP, des modifications au programme et à l’organisation des Instituts de Village, s’éloignant ainsi de leurs objectifs fondateurs. Dans les années suivantes, le principe initial, strictement respecté, de « l’éducation par le travail » fut également abandonné. Avant l’arrivée au pouvoir du Parti Démocrate, de nombreux Instituts de Village furent fermés sous la période du CHP. Par la suite, ils furent entièrement transformés en écoles normales d’enseignants et, en 1954, leurs panneaux officiels furent retirés[12].
Notes et références
- ↑ (tr) Feyzullah Ezer, « Köy EnstitülerinTük Eğitim Tarihindeki Yeri ve önemi », Belgi Dergisi, vol. 2, no 19, , p. 1786–1804 (ISSN 2146-4456 et 2687-5039, DOI 10.33431/belgi.640644, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (tr) Songül Sallan Gül, « Yeni Sağ Sosyal Güvenlik Anlayışının Tarihsel Bağlantıları: İngiltere ve Türkiye Örnekleri », Ankara Üniversitesi Dil ve Tarih-Coğrafya Fakültesi Dergisi, , p. 051–066 (ISSN 0378-2905, DOI 10.1501/dtcfder_0000000185, lire en ligne, consulté le ).
- (tr) Hasan S. Keseroğlu, « Köy Enstitülerinde Okuma ve Kütüphane », Türk Kütüphaneciliği, vol. 19, no 1, , p. 24–40 (ISSN 2147-9682, lire en ligne, consulté le )
- (tr) Mehmet Öztekin, « Milli Oyunlarımız ve Köy Enstitüleri », Öğretmen Meslek ve Fikir Dergisi Köy ve Eğitim, no 7, , p. 8-9
- ↑ (tr) Cevat Geray, « Toplum kalkınması ve köy araştırmaları », Ankara Universitesi Egitim Bilimleri Fakultesi Dergisi, , p. 001–047 (ISSN 1301-3718, DOI 10.1501/egifak_0000000333, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (tr) Çetin Yetkin, Karşıdevrim 1945-1950, İstanbul, Otopsi Yayınları, .
- ↑ (en) Mehmet Akif Sözer, « Work education experience in the village institutes in Turkey », International Journal of Academic Research, vol. 5, no 1, , p. 33–38 (ISSN 2075-4124 et 2075-7107, DOI 10.7813/2075-4124.2013/5-1/b.6, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (tr) Elif Ekin Akşit, Kızların Sessizliği_Kız Enstitülerinin Uzun Tarihi (lire en ligne).
- ↑ (tr) Engin Tonguç, Bir eğitim devrimcisi: İsmail Hakkı Tonguç : yaşamı, öğretisi, eylemi, Yeni Kuşak Köy Enstitüler Derneği Yayınları, (ISBN 978-975-00994-5-8, lire en ligne).
- ↑ (tr) Semiha Tuna, « Köy Enstitüleri’nde kadın olmak », Fe Dergi, vol. 1, no 1, , p. 18–29 (ISSN 1309-128X, DOI 10.1501/Fe0001_0000000004, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (tr) « Rifat Serdaroğlu’nun mektubu - Özdemir İNCE - Hürriyet » [archive du ], sur www.hurriyet.com.tr (consulté le )
- ↑ (en) Alp Şimşek, An economic look at the village institutes, Massachusetts Institute of Technology, , Term paperfor "Economics of History" course.
Liens externes
- (tr) « Article »(Archive.org • Wikiwix • Google • Que faire ?), sur yayim.meb.gov.tr, Eğitim.
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