Ippolito Desideri

| Naissance | |
|---|---|
| Décès |
(à 48 ans) Rome |
| Nationalité |
italienne |
| Formation |
Philosophie, théologie, langue tibétaine |
| Activité |
Missionnaire au Tibet, écrivain |
| Ordre religieux |
|---|
Ippolito Desideri, né le à Pistoia (Italie) et décédé le à Rome, était un missionnaire jésuite italien, le premier Européen à résider à Lhassa, au Tibet et à pouvoir comprendre la langue et apprécier la culture tibétaine[1]. Il dut quitter le Tibet contre sa volonté, par décision de la Propaganda Fide qui avait confié ce pays comme « territoire missionnaire » aux Capucins.
Biographie
Formation
Ippolito Desideri est né en 1684 dans une famille de Pistoia, en Toscane. Il étudie au collège jésuite de Pistoia, et le , il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus[2]. À la fin de la période de formation spirituelle, il étudie au Collège Romain de Rome. De 1706 à 1710, il enseigne la littérature dans les collèges jésuites de Orvieto et Arezzo, et plus tard au Collège romain où il enseigne la théologie. Il est ordonné prêtre le [3].
Au Tibet via l'Inde
En 1712, il demande à rejoindre la mission des Indes[2], proposition acceptée par le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus, Michelangelo Tamburini. Il est alors affecté à la réouverture de la mission du Tibet, qui était sous la juridiction de la Province jésuite de Goa.
Desideri quitte Rome le , et s'embarque pour l'Orient à Lisbonne, avec Manoel Freyre, un jésuite portugais. Leur navire arrive à Goa un an plus tard. De là, il se rend à Surate, Ahmedabad, Rajasthan et Delhi, arrivant le à Âgrâ, capitale de l'empire mogol et siège de la mission jésuite en Inde du Nord[3]. Il revient à Delhi, où il rencontre son supérieur religieux et compagnon de voyage, Manoel Freyre[4]. Ensemble, ils voyagent de Delhi à Srinagar dans le Cachemire (où ils restent six mois, Desideri souffrant d'une maladie intestinale qui lui fut presque fatale). Desideri passe ensuite au royaume du Ladakh: il arrive à Leh à la fin de [3].
D'après Desideri, ils sont bien accueillis par le roi du Ladakh et sa cour. Il souhaitait y rester pour y fonder une mission, mais, leur mission étant le Tibet, son supérieur, Freyre, impose la continuation du voyage vers le Tibet central[3].
Ils entreprennent ainsi un voyage de sept mois d'hiver à travers le plateau tibétain[2], voyage d'autant plus périlleux qu'ils sont mal préparés et inexpérimentés. Ils parviennent malgré tout à destination, sans doute grâce à la protection d'une princesse mongole qui les autorisent à se joindre à sa caravane en route vers Lhassa, où ils arrivent [2]. Au bout d'un mois, Freyre repart en Inde[2], via Katmandou et Patna et Desideri se retrouve seul, responsable de la mission[3].
Installation à Lhassa
Le souverain mongol qoshot du Tibet, Lajang Khan, l'autorise à rester à Lhassa[2]. Il lui permet aussi d'acheter une maison à Lhassa — privilège rarement accordé à un étranger. De plus, il est autorisé à pratiquer et à enseigner le christianisme. Après la lecture de premiers travaux de Desideri en tibétain, sur les fondements de la doctrine catholique, Lhazang Khan lui conseille d'améliorer la langue et de se mettre à l'école des religieux bouddhiques tibétains et de la littérature philosophique. Après quelques mois d'études intensives, il entre à l'université monastique de Sera, l'un des trois centres d'enseignement de la politique Gelugpa. Là, il étudie et discute avec des moines tibétains et des savants. On lui permet d'avoir une chapelle chrétienne dans son appartement. Il améliore sa connaissance de la langue (alors inconnue des Européens). Son intérêt et admiration pour la langue, la religion et la culture tibétaines va croissant[3].
À la fin de 1717, il est contraint de quitter Lhassa en raison de troubles causés par l'invasion des Mongols Dzoungars. Il se retire dans la province de Dagpo, dans le sud du Tibet central, mais revient régulièrement à Lhassa en 1719-1720. Entre 1718 et 1721, il compose, en tibétain, cinq traités dans lesquels il expose la foi et doctrine chrétiennes et tente de réfuter les concepts dharmiques de karma (qu'il appelle «métempsycose ») et « vide »(Wylie : nyid pa stong ; sanskrit :śūnyatā). Dans ces livres, Desideri utilise les techniques du bouddhisme tibétain de l'argumentation scolastique, et accepte ce qui, dans le bouddhisme, ne lui semble pas contraire à l'enseignement catholique, en particulier en philosophie morale. Il est le premier à tenter une explication du mantra en sanskrit Om mani padme hum[3].
Conflit avec les capucins et départ du Tibet
En 1703, à l'insu des jésuites, la Propaganda Fide — Congrégation du Saint-Siège supervisant l'activité missionnaire dans le monde — avait confié la mission du Tibet aux missionnaires italiens de l'Ordre des capucins. C'est ainsi que trois capucins arrivent à Lhassa en , et présentent des documents à Desideri confirmant leur droit exclusif à travailler au Tibet. Comme Desideri refuse de partir, il est accusé de désobéissance, et l'affaire remonte à Rome, au Saint-Siège. Dans l'entretemps Desideri aide les capucins à s'acclimater au Tibet, mais ceux-ci demandent tout de même son expulsion du pays, car même s'ils n'ont pas de querelle personnelle avec Desideri, ils craignent que d'autres jésuites ne viennent s'installer. En , Desideri reçoit l'ordre de quitter le Tibet et de revenir en Inde. Après un long séjour à Kuti, à la frontière tibéto-népalaise, il arrive à Âgrâ en 1722[3].
Dernières années : Agra et Rome
À Âgrâ, Desideri est nommé pasteur principal de la communauté catholique de la capitale moghole de Delhi. Il organise l'éducation et construit une nouvelle église pour remplacer l'ancien édifice devenu vétuste. En 1725, il se trouve dans la mission jésuite du Malabar, à Pondichéry (Tamil Nadu actuel), et se lance dans l'apprentissage du tamoul.
En 1727, il est envoyé à Rome pour promouvoir la cause de la béatification de Jean de Britto, un jésuite portugais, mort martyr en Inde du Sud. Il prend avec lui ses notes très détaillées sur le Tibet, sa culture et sa religion, et commence à préparer un livre durant le voyage de retour vers l'Europe. Il débarque en France en . Après un séjour dans ce pays, où il rencontre nombre de personnalités importantes et a une audience à Fontainebleau avec le roi Louis XV[5], il arrive à Rome en . Il prend résidence à la maison professe des jésuites et passe une bonne partie de son temps auprès de la Propaganda Fide à défendre la présence des jésuites au Tibet, contre Felice di Montecchio, défenseur de la position des Capucins. Le , la Propaganda Fide rend un verdict laconique et définitif sur la question : la mission est confiée aux pères Capucins; ils sont les seuls missionnaires à pouvoir œuvrer et résider au Tibet. IL travaille durant ce temps à une « Relation sur le Tibet » (Notizie istoriche del Tibet) dont il prépare la publication — mais se heurte à la Propaganda Fide qui en interdit l'impression[3].
Il meurt à Rome le [2], à l'âge de 48 ans.
Œuvre
Notizie istoriche del Tibet
Dans cet ouvrage monumental[6] (qui lui était demandé par de nombreuses personnes), Desideri donne une somme des ses connaissances sur le Tibet[5], concernant sa géographie, son gouvernement, son agriculture, ses coutumes, sa philosophie bouddhique. L'ouvrage, qui est terminé en 1733[5], comprend trois livres : le premier présente la mission de Desisderi et analyse le contenu des livres sacrés du Tibet ; le deuxième offre une description du pays, de ses coutumes et de son gouvernement; le troisième donne un exposé détaillé de sa religion[5].
Le manuscrit a été préservé dans les archives de la Compagnie de Jésus à Rome et dans une collection privée. Cependant, ce document majeur sur le Tibet ne fut redécouvert qu'à la fin du XIXe siècle, et publié une première fois en 1904, et il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que les Notizie istoriche del Tibet soient publiées dans leur intégralité.
Jugements
Pour Henri de Lubac[5], « [l]a négligence de ceux qui héritèrent de [c]es manuscrits a longtemps privé l'Europe d'une source précieuse pour la découverte exacte du bouddhisme. »
Le grand tibétologue Sven Hedin qui visita Lhassa en 1916 écrivit[7] : « Desideri's Tibetan geography remains for ever a classic work. It is the first reliable description of Tibet ever given by an European. In topographical details the lama surveyors who worked at the same time gave much more. But compare Desideri's general morphology, extension and climate of Tibet with the theories of some modern geographers of Rawlinson's time and you will not hesitate a second as to whom the prize is due. ».
Autres ouvrages
On doit à Luciano Petech la publication de Notizie della nature, costume e governo civile del Tibet, à Rome (1957). Par ailleurs les Opere tibetane di Ippolito Desideri S.J. (Introduction et traduction par Giuseppe Toscano), 4 vol., ont été publiées à Rome (1981-1989).
Du fait de la suppression de la Compagnie de Jésus en 1773, l'œuvre de Desideri, tant en italien qu'en tibétain, est restée largement inconnue jusqu'au vingtième siècle[2].
Notes et références
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Ippolito Desideri » (voir la liste des auteurs).
- ↑ (en) « Ippolito Desideri: Pioneer in the Tibetan Buddhist-Christian Dialogue », sur innerexplorations.com (consulté le ).
- Buswell Jr. et Lopez Jr. 2014, p. 230.
- (it) Giuseppe Toscano, « Ippolito Desideri », sur treccani.it, (consulté le ).
- ↑ Pierre-Jacques Charliat, Le temps des grands voiliers, tome III de Histoire Universelle des Explorations publiée sous la direction de L.-H. Parias, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1957, p. 121.
- Henri de Lubac (série Œuvres complètes, t. XXII), La rencontre du bouddhisme et de l'Occident, Paris, Cerf, (1re éd. 1952), viii + 350 p. (ISBN 978-2-204-06610-5), p. 94-96 ; 135-137
- ↑ Titre original complet : Notizie istoriche del Thibet e memorie de’ viaggi i missione ivi fatta dal P. Ippolito Desiderj della Compagnia di Gesù dela medesimo scritte e dedicate (1712–1733).
- ↑ (en) Sven Hedin, Southern Tibet, vol. 3, Stockholm, , 4 volumes, p. 13.
Annexes
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Traductions en italien
- (it) Luciano Petech (a cura di) (7 vol. / I-IV : I Cappuccini marchigiani ; V-VII : Ippolito Desideri S. I.), I Missionari italiani nel Tibet e nel Nepal, Rome, Libreria dello Stato, 1952-56
- Opere tibetane di Ippolito Desideri S.J. (Introduction et traduction par Giuseppe Toscano), vol. I à IV, Rome, Istituto italiano per l'Africa e l'Oriente (IsIAO), 1981-1989Traduction de Aurore, Essence de la religion chrétienne, Origine des êtres vivants, des phénomènes et autres et Summum bonum.
Traductions en anglais
- (en) An Account of Tibet. The Travels of Ippolito Desideri of Pistoia (1712-1727) (Edited + Preface by Filippo de Filippi. Introduction by C. Wessels, S.J.), Londres, Routledge, 1937 (revised edition) (1re éd. 1931), 478 p. (lire en ligne)
- (en) Ippolito Desideri. Mission to Tibet. The Extraordinary Eighteenth Century Account of Father Ippolitio Desideri, S.J. [« Notizie istoriche del Tibet »] (Translated by Michael J. Sweet. Edited by Leonard Zwilling), Boston, Wisdom Publications, , 795 p. (Maps ; Illustrations) (ISBN 978-0-861-71676-0)ommTraduction de l'ouvrage au complet. De Filippi ne traduit pas l'ensemble de l'ouvrage.
- (en) Donald S. Lopez Jr. et Thupten Jinpa, Dispelling the Darkness. A Jesuit’s Quest for the Soul of Tibet, Cambridge (MA), Harvard University Press, , 320 p. (ISBN 978-0-674-65970-4, présentation en ligne) Essentiellement une traduction de a) Requête concernant les doctrines des naissances antérieures et de la vacuité (première trad. en langue occidentale, mais qui concerne uniquement les « naissances antérieures ») ; b) Essence de la religion chrétienne en entier (première trad. en anglais).
Études
- Jean Bastaire, « Une grande figure missionnaire: Hippolyte Desideri s. j. (1684-1733) », Études, vol. 288, , p. 339–353.

- (it) Enzo Gualtiero Bargiacchi, « La 'Relazione' di Ippolito Desideri fra storia locale e vicende internazionale », Storia locale. Quaderni pistoiesi di cultura moderna e contemporanea, , p. 4-103
- (it) Enzo Gualtiero Bargiacchi, Ippolito Desideri S.J. alla scoperta del Tibet e del buddhismo, Pistoia, , 238 p. (ISBN 979-1-281-34804-2)
- (it) Enzo Gualtiero Bargiacchi, Ippolito Desideri S.J. Opere e bibliografia, Rome, Institutum Historicum S.I., , 303 p. (ISBN 978-8-870-41415-8)
- (en) Enzo Gualtiero Bargiacchi, A Bridge across two Cultures : Ippolito Desideri S.J. (1684-1733). A Brief Biography, Florence, Istituto Geografico Militare, , 64 p. (lire en ligne)
- Gérard Colas, « Compte-rendu de « Donald S. Lopez Jr, Thupten Jinpa, Dispelling the Darkness. A Jesuit’s Quest for the Soul of Tibet, Cambridge (Massachusets), Londres, Harvard University Press, 2017, 320 p. » », Archives de sciences sociales des religions « Bulletin bibliographique », no 188, octobre - décembre 2019, p. 366-369 (lire en ligne).

- (it) Augusto Luca, Nel Tibet Ignoto. Lo straordinario viaggio di Ippolito Desideri, Bologne, Editrice Missionaria Italiana, coll. « Oriente », , 352 p. (ISBN 978-8-830-70125-0)
- (en) Trent Pomplun, « Divine Grace and the Play of Opposites », Buddhist-Christian Studies, no 26, , p. 159-163
- (en) Trent Pomplun, Jesuit on the Roof of the World. Ippolito Desideri’s Mission to Eighteenth-Century Tibet, Oxford, Oxford University Press, , xvi + 302 p. (ISBN 978-0-195-37786-6, présentation en ligne)
- (it) Natale Rauty, « Notizie inedite su Ippolito Desideri e sulla sua famiglia tratte dagli archivi pistoiesi », Bullettino Storico Pistoiese, vol. 19, no 86, , p. 3-32
- (en) Michael Sweet, « Desperately Seeking Capuchins. Manoel Freyre's Report on the Tibets and their Routes (Tibetorum ac eorum Relatio Viarum) and the Desideri Mission to Tibet », Journal of the International Association for Tibetan Studies, no 2, , p. 1-33 (lire en ligne)
- (en) Michael Sweet, « An Unpublished Letter in Portuguese of Father Ippolito Desideri S.J. », Archivum Historicum Societatis Iesu, vol. 79, , p. 29-44 (lire en ligne)
- (it) Giuseppe Toscano, « Desideri, Ippolito », sur treccani.it, [Dizionario Biografico degli Italiani - Volume 39 (1991)] (consulté le ).

- (en) Federica Venturi, « The Tibetan-Italian-Tibetan Dictionary of Fr. Orazio della Penna (16801745). An Untapped Resource for the History of Tibetan Language, Society and Early Buddhist-Christian Interreligious Contacts », Revue d'études tibétaines, no 67, , p. 45-68 (lire en ligne)
- (en) Cornelius Wessels, Early Jesuit Travellers in Central Asia (1603-1721), La Haye, Martinus Nijhoff, , xvi+344 p. (lire en ligne), chap. VII (« Hippolyte Desideri (1714 — 1722) »), p. 205-281
Dictionnaires et encyclopédies
- (en) Robert E. Buswell Jr. et Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton, Princeton University Press, , xxxii + 1265 p. (ISBN 978-0-691-15786-3)
Articles connexes
Liens externes
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