Je marche dans les villes
| Sortie | |
|---|---|
| Enregistré | au studio Johanna (Bagnolet) |
| Durée | 37:12 |
| Genre | Chanson française |
| Producteur | Gabriel Courlet |
| Label | RCA Victor |
Albums de Jean Guidoni
Je marche dans les villes est le troisième album de Jean Guidoni, sorti en chez RCA. Le chanteur interprète des textes de Pierre Philippe sur des musiques de Michel Cywie.
Ce disque marque une nette rupture avec les premiers enregistrements de l'artiste, et s'inscrit dans la lignée du spectacle d'Ingrid Caven au cabaret Le Pigall's en 1978. Les chansons abordent des thèmes sombres comme la marginalité, la solitude, le sexe, la mort et l'homosexualité, à travers des textes évoquant l'expérience personnelle de l'interprète ou l'univers de Rainer Werner Fassbinder. Les compositions de Michel Cywie s'inspirent de Kurt Weill et des musiques théâtrales.
Plusieurs titres, dont Je marche dans les villes, Midi-Minuit, Chanson pour le cadavre exquis, contribuent à forger l'image provocatrice de Jean Guidoni, qu'il consolidera durant les années 1980. À sa sortie, l'album reçoit peu de soutien des radios en raison des thèmes jugés trop sulfureux, mais il bénéficie d'un bon accueil critique, surtout après sa présentation sur scène au Théâtre en Rond à Paris. Il obtient en 1981 le Grand Prix de l'académie Charles-Cros.
Considéré comme le premier album majeur de Jean Guidoni, il occupe une place importante dans son parcours artistique et dans l'histoire de la chanson française liée aux représentations de l'homosexualité masculine.
Historique
Genèse


Insatisfait des chansons qu'on lui proposait dans ses premiers disques[1],[2], trop éloignées de son quotidien et de ses ambitions esthétiques, et ne cadrant « ni avec sa personnalité ni avec ses démons intérieurs »[3] ; Jean Guidoni découvre au printemps 1978 le spectacle musical de l'actrice allemande Ingrid Caven au cabaret Le Pigall's[4],[5],[6]. Le chanteur est émerveillé par la prestation de Caven[7] et se retrouve totalement dans l'univers des chansons de Rainer Werner Fassbinder, adaptées en français par le réalisateur et scénariste Pierre Philippe[8]. Après de longues recherches[5],[8], Jean Guidoni finit par rencontrer ce dernier en fin d'année 1979[9],[10]. Il lui demande de lui écrire de nouveaux textes — inspirés de sa vie d'homosexuel des années 1970 — et qui ne soient pas des « chansons qui ressemblent à des chansons »[3]. Pierre Philippe met à l'épreuve sa motivation[11], en lui envoyant trois premiers textes provocateurs[12] : Chanson pour le cadavre exquis est la confession d'un nécrophile, Je marche dans les villes évoque la drague gay[13], et le théâtral Tu mourras ce soir[14] est bien trop long pour figurer sur un album de variété[15]. Ces trois chansons enthousiasment l'interprète[4] et le travail se poursuit petit à petit pendant plusieurs mois[a]. Les deux hommes partagent des univers communs, et à force de confidences, ils élaborent tous les autres titres du disque[4], puis les inédits uniquement chantés sur scène comme L'écorcheur d'enfants[16].
La plupart des musiques[b] ont été écrites par Michel Cywie, un compositeur dont le style mélodique était très apprécié par Jean Guidoni[19],[c] et qui venait d'écrire la musique de Y'a un climat[21],[d]. Il s'était fait connaître en écrivant entre autres les partitions de succès populaires comme Du côté de chez Swann de Dave[23] ou Michèle de Gérard Lenorman[24], mais désireux d'abandonner la fabrication de « produits de grande consommation », il s'est « volontairement mis en marge » pour cet album[25]. D'abord décontenancé par les paroles de Pierre Philippe, Cywie décide d'en composer les musiques en s'inspirant du musicien allemand Kurt Weill[26],[27],[e]. Guidoni retravaillera avec lui quelques années plus tard, entre autres sur Tigre de porcelaine puis à la toute fin des années 1980[31].
Dans l'esprit de ses créateurs, l'album n'est qu'un préalable pour défendre ce nouveau répertoire sur scène. Jean Guidoni et Pierre Philippe se mettent alors en quête d'une salle de spectacle qui pourrait les accueillir, le parolier privilégiant une salle « plutôt underground »[21]. Le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis n'étant pas libre, ils décident de se replier sur le Théâtre en Rond à Paris[32]. En [33], c'est sur cette scène en « forme de piste de cirque »[32], que toutes les chansons sont créées au cours d'un spectacle qui connaîtra un important succès critique[34],[35],[36]. C'est aussi là que le chanteur, vêtu d'un costume noir[32],[37], décide d'apparaitre maquillé sur scène, avec un visage blanc et des lèvres rouges[35],[f], inspiré par des figures du cinéma muet comme Harry Langdon[39]. Pour faire la promotion de l'album, Jean Guidoni interprète aussi quelques titres dans des émissions de télévision comme Mini show sur TF1 en [40], puis Le Grand Échiquier et L'Atelier de la chanson sur Antenne 2 en 1981[34].
Enregistrement et production
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Les orchestrations du disque sont confiées à Benoît Kaufman qui avait précédemment arrangé plusieurs succès de la variété française des années 1970, comme Gabrielle et J'ai oublié de vivre pour Johnny Hallyday, ou encore La Java de Broadway pour Michel Sardou[41]. De 1976 à 1982, il a aussi eu une longue collaboration avec Sylvie Vartan[42], l'une des idoles de jeunesse de Jean Guidoni[43],[44].
Au départ, les premiers arrangements étaient écrits dans un style rock[g] mais Guidoni les a refusés, préférant une écriture plus théâtrale[46]. À partir des partitions « très suggestive[s] » de Michel Cywie, Benoît Kaufman a pu « donner libre cours à une fantaisie […] galopante et excessive » dans ses arrangements, croyant que l'interprète apprécierait[47]. En réalité, le chanteur n'était pas totalement satisfait des orchestrations de Je marche dans les villes, ni de celles de l'album suivant, car il trouvait qu'il y avait soit « trop de musique », soit que la partie vocale était « trop en avant »[15].
L'enregistrement de l'orchestre, par l'ingénieur du son Didier Pithois[48], s'est effectué dans le studio Johanna, situé au 64, rue Sadi-Carnot à Bagnolet, et qui appartenait à Benoît Kaufman lui-même[42].
Interrogé par son biographe Serge Elhaïk, l'arrangeur a conservé d'excellents souvenirs de cette unique collaboration avec l'interprète :
« Les séances pour enregistrer ce disque furent parmi les plus abouties […] que j'ai eues à orchestrer dans le domaine de la variété. Jean Guidoni est un personnage exceptionnellement doué et sa sensibilité était contagieuse. Un pygmalion de la chanson […] immensément réceptif à tous les détails de l'arrangement qu'il vivait intensément en se lovant […] dans les averses de reprises musicales. »[47]
— Benoît Kaufman
Parution et accueil
Produit par Gabriel Courlet, l'album sort en [22], distribué par le label RCA[32]. Il est ensuite réédité en CD par Vogue en 1989 sous la référence 600.238[22]. Viril devait également être publié en 45 tours, mais sa vente a été interdite[49]. De la même façon, Djemila n'a pas été diffusée à la radio, à cause de la présence du mot « lesbienne » dans ses paroles[50]. Selon le témoignage du chanteur, les radios ont été indignées par le contenu de l'album et le disque s'est « retrouvé au rebut »[32]. Pour des raisons opposées, la critique fera tout d'abord peu de chroniques de l'album car le jeune homme était surtout connu à l'époque pour des chansons de variété conventionnelles ; mais après avoir vu son spectacle au Théâtre en Rond, la presse parisienne est impressionnée et lui réserve un accueil très favorable[35],[36],[51]. C'est notamment le cas du journaliste Henri Quiqueré qui salue, dans Le Matin de Paris, un « disque qui est un véritable contre-ut » avec « quatre titres tout à fait exceptionnels : Je marche dans les villes, Le Voyage, Midi-Minuit et Chanson pour le cadavre exquis »[25]. De son côté, Anne-Marie Paquotte de Télérama met en avant cet interprète « encore méconnu » qui chante « avec une force d'évocation extraordinaire, un univers noir, dur, brutal, qui ne peut laisser indifférent »[52]. Le , l'album est récompensé par le Grand Prix de l'académie Charles Cros[53],[54].
Plus tardivement, Fred Hidalgo s'est dit « vivement impressionné » par l'album[55]. Et plus récemment encore, Patrice Demailly de Libération indique que les pistes du disque « jouent sur le désordre des sentiments, les déambulations de drague, les errances nocturnes, les faiblesses humaines » et qu'elles distillent « un tenace parfum de sexe et de mort »[56]. Après le décès de l'artiste, Odile de Plas de Télérama insiste elle aussi sur la crudité et l'impudeur des textes de Pierre Philippe, qui « racontent les nuits glauques et les milieux interlopes »[3].
Postérité
Premier album important de l'artiste, Je marche dans les villes aura une descendance. La chanson-titre se transformera en J'ai marché dans les villes dans le spectacle Fin de siècle (1999), qui marque les retrouvailles du chanteur avec Pierre Philippe[57],[35]. De la même façon, le personnage de Djemila (réenregistrée avec un arrangement différent en 2019[58]) reviendra dans Où allez-vous, Nora, Djemila, extraite de l'album Légendes urbaines (2017)[59].
Pour de nombreux gays[60], dont le journaliste Didier Varrod[61], la chanson Je marche dans les villes est un « marqueur décisif » qui permettra aux homosexuels masculins d'assumer fièrement leur sexualité, en mettant en scène la drague dans des lieux comme les espaces urbains ou les gares[62]. Pour autant, Jean Guidoni a toujours refusé d'être le « porte-parole de la communauté gay »[63],[64]. Il considérait qu'il ne rentrait pas suffisamment « dans une case » pour le devenir, et qu'il apparaissait même comme « trop subversif » aux yeux de cette communauté[63].
Contrairement aux autres chansons que Michel Cywie avait composé pour d'autres artistes, comme Michèle de Gérard Lenorman, reprise par de nombreux interprètes[65], les titres de l'album ont fait l'objet de très peu de reprises, à l'exception notable de Djemila, adapté en suédois par Rikard Wolff en 1991[66],[67]. Cependant, le répertoire interlope de Jean Guidoni a donné lieu à des hommages plus récents comme le spectacle Tout va bien (créé en 2013[68]), dans lequel Yves Jamait reprend des morceaux extraits de l'album, comme Chanson pour le cadavre exquis[69].
Caractéristiques artistiques
Thèmes et composition
| Vidéos externes | |
| Archives de l'INA (Antenne 2, 1981). | |
|---|---|
| Djemila | |
| Il y a | |
| Chanson pour le cadavre exquis | |
Les paroles de Je marche dans les villes sont écrites par Pierre Philippe, à l'exception de celles de Sirocco (est-ce que c'est bon l'amour avec les militaires ?), signées du seul Jean Guidoni[35].
Exacerbant l'aspect interlope de certaines chansons de Fassbinder[70], dont il avait fait l'adaptation française[6], les textes de Philippe nous dépeignent un milieu urbain malsain peuplé d'individus louches en quête d'affection, sans se départir d'un humour[71] qui deviendra vite la marque de fabrique de Guidoni[72]. Selon l'archiviste et autrice Janine Marc-Pezet, le parolier et le chanteur ont créé pour cet album un univers particulier dévoilant le « côté sombre de la vie », en abordant frontalement des « thèmes tabous comme la mort, la solitude, la délinquance, l'homosexualité, l'errance… »[21]
La musique est intégralement composée par Michel Cywie. Cherchant à s'éloigner du registre de la variété française, il parvient à glisser des touches plus « baroques » et « un peu dissonantes », que lui et le chanteur cherchaient à développer à cette époque[32]. Le disque propose une palette de styles musicaux variés, allant des rythmes roboratifs de Je marche dans les villes au lyrisme de Djemila, en passant par les harmonies plus angoissantes de Midi-Minuit, sans oublier le « charme désuet » de titres délibérément rétro comme Chez Guitte ou Viril[73].
Chansons
Je marche dans les villes
La première chanson Je marche dans les villes traite de l'errance et de la recherche de soi, reflétant le déséquilibre dans lequel Jean Guidoni se trouvait à ce moment-là[74]. Les paroles de Pierre Philippe s'inspirent de la vie du chanteur[h], et décrivent un personnage déambulant au sein d'un décor urbain « fantasmatique », cherchant un « amour subreptice » dans les terrains vagues et autres quais désertiques[6]. Ce texte, dont on a cru au départ qu'il s'apparentait aux chansons sur la banlieue en vogue au début des années 1980[76], évoque plus sûrement la drague gay dans les lieux publics[13],[6]. Comme l'analyse Christian-Louis Eclimont, il se rapproche de l'univers d'un Jean Genet qui « serait passé du côté de la déambulation »[6].
Structurées par des strophes irrégulières, qui rappellent l'errance du protagoniste, les paroles incluent des allitérations et accents, tout en mélangeant les styles de langage ou en recourant à des oxymores, tels que « jeux anthropophages »[76]. La musique débute, quant à elle, « en fanfare » par un son suraigu ressemblant à celui d'une sirène, qui fait rapidement place à un orchestre dominé par des cuivres énergiques[71], menés tambour battant tout le long de la chanson[76].
Chez Guitte
Chez Guitte renvoie à un vieux bistro de Montmartre, jadis tenu par la chanteuse Jo Vanna[74]. Amie intime de Damia, elle avait repris Le Petit Tonneau, un bar situé rue Durantin à Paris. Cet établissement, qui restait ouvert tard dans la nuit, attirait une « faune hétéroclite » composée d'ivrognes, d'individus louches, marginaux et travestis[77]. Jo Vanna était aussi réputée pour ses talents de cuisinière, et sa photo ornait l'un des murs de son commerce. Elle fut retrouvée morte, chez elle, en [77],[i]. Comme le parolier le dévoile lui-même dans le monologue Je ne me souviens pas (1999), qui passe en revue de nombreux chanteurs oubliés[79], le décor de la chanson s'inspire très largement du bar de Jo Vanna.
Contrairement aux chansons pittoresques de Pierre Perret et Georges Brassens qui abordent le même thème, les paroles de Philippe s'attachent surtout à décrire un lieu sordide, hanté dans les souvenirs de la patronne qui la ramènent à ses amours suspectes avec l'occupant allemand durant les années 1940[80],[74]. Sans cesse en déséquilibre, la musique oscille entre fanfare boiteuse et java ricanante[80].
Le Voyage
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Comme La carte orange, extraite de l'album Aux tourniquets des grands cafés (1990)[81], Le Voyage[j] fait partie des nombreuses chansons françaises qui exploitent le thème du métro. Ce moyen de transport moderne, considéré parfois comme déshumanisé et oppressant, a notamment inspiré des artistes comme Serge Gainsbourg (Le Poinçonneur des Lilas) ou plus récemment Michèle Bernard (Boyaux de Paris)[84].
Dans ce titre en forme de narration, Pierre Philippe se moque de ces « moutons de Duvernet » qui s'engouffrent en masse dans les sous-sols de l'agglomération parisienne[73]. La chanson se compose de trois parties sans couplet ni refrain, où l'on passe de la description de la vie banale du narrateur à son basculement dans la folie. La musique trépidante de Michel Cywie suit une progression similaire en faisant se succéder diverses « atmosphères […] contrastées »[85].
Sirocco (est-ce que c'est bon l'amour avec les militaires ?)
Inspirée de l'univers du romancier et parolier Pierre Mac Orlan[86], Sirocco est la seule chanson écrite par Jean Guidoni sur cet album[k]. Comme son sous-titre semble l'indiquer, cette chanson plutôt humoristique[l] et joyeuse[91], relate les relations homosexuelles vénales d'un militaire avec d'autres soldats au sein de l'armée[49],[37],[92]. L'imaginaire homoérotique de Sirocco lui a permis de figurer dans le documentaire Karaogay (1998) de Jean-Baptiste Erreca, diffusé dans l'émission L'Œil du cyclone sur Canal+[93].
Midi-Minuit

Midi-Minuit, comme Chez Guitte, s'inspire d'un lieu qui a réellement existé et qui abritait le même public hétérogène[94]. Il s'agit cette fois d'une salle de cinéma qui porte le même nom, ouverte par Roger et Henri Boublil au 14, boulevard Poissonnière à Paris, pratiquement en face du Grand Rex. Cet établissement, ouvert comme son nom l'indique entre midi et minuit[m], comportait 500 places usées recouvertes de « velours rouge », nichées dans une grande salle située en bas d'un sous-sol malodorant[96]. Spécialisé dans le film de genre[96], il se transforme en cinéma pornographique dans les années 1970[97], aux recoins propices aux scènes de débauche interlope évoquées dans les paroles du morceau[98]. En hommage au « cinéma bis » fêté dans ce lieu, Pierre Philippe avait réalisé un film fantastique intitulé Midi Minuit[99], adapté sous forme de roman en 1972[100]. Loin du surnaturel, la chanson du même titre se concentre plutôt sur le caractère sordide des salles de cinéma pour adultes, « récipiendaires de désespoir, de solitude et de sexe facile »[74], que l'interprète connaissait bien[30],[74].
Sur le plan des paroles, Midi-Minuit utilise des procédés d'écriture très proches de celles précédemment décrites pour Le Voyage. Mais cette fois-ci, l'auteur tient un propos plus ouvertement politique, en déclarant préférer le « cul ou le kung-fu » aux conventions sociales, dont il accuse le public d'être complice, avant de déplorer la difficulté de se lier avec ses semblables[101]. La musique tourmentée de Michel Cywie[73] soutient le propos en incorporant de nombreuses « ruptures de ton »[101].
Il y a
La seconde face du 33 tours s'amorce avec Il y a. Contrairement aux précédents morceaux, dont la plupart reposent sur des « changements d'atmosphères », les chansons de cette face recourent souvent à des modifications de tempo ou de nuances musicales, afin de surprendre l'auditeur[101].
Les paroles présentent un inventaire de souvenirs enfantins disparates[73]. La chanson commence d'abord calmement avec une voix douce soutenue par un simple accompagnement de piano. Puis, au fur et à mesure que les pensées du narrateur deviennent inquiétantes, voire démentes[n], la musique semble s'emballer avec des crescendo et decrescendo qui reviennent de façon récurrente[101].
Viril
Poursuivant la veine humoristique de Sirocco[91], Viril nous donne à entendre les confidences d'un homosexuel masculin attiré par les accessoires et l'attirail vestimentaire propre à la communauté cuir, popularisée à l'époque par le groupe de disco Village People[101], dont les chanteurs Glenn Hughes et Eric Anzalone offrent un échantillon très représentatif[103].
La chanson est précédée, sur scène, d'une introduction parlée qui dresse un bref historique des diverses tendances culturelles chez les gays, aboutissant au courant viriliste[104]. Ce type de masculinité surjouée est ensuite tournée en dérision par l'interprète qui « met en scène » sa propre homosexualité avec des « effets comiques provocants »[101]. Beaucoup plus sulfureuse que Sirocco, dont le propos semble plus explicite[105], elle n'hésite pas non plus à évoquer des pratiques sexuelles proches du sadomasochisme[37],[106],[o]. Ce type de provocation n'est évidemment pas passé inaperçu dans le « monde en plein reflux » de la chanson française de ce début des années 1980[106]. Ce titre, doté d'une musique volontairement vieillotte[73], sera souvent repris dans les spectacles ultérieurs de l'artiste, notamment à l'Espace Européen (ex-Théâtre en Rond) en 1989[109].
Djemila
Unique chanson d'amour de l'album[49], Djemila raconte l'histoire d'un homme épris d'une jeune femme d'origine nord-africaine, et qui connaît un chagrin d'amour en découvrant qu'« elle voudrait chanter du rock / Dans un groupe de lesbiennes ». Le personnage-titre s'inspire de Djemila Khelfa, journaliste, DJ et mannequin évoluant dans le milieu homosexuel de l'époque[110]. Elle était définie par l'interprète comme une figure féminine « urbaine et inaccessible »[86].
Introduits par un motif obsédant de piano suivi d'arpèges de harpe[73], les premiers vers (« La première fois que je l'ai vue / C'était l'heure des poubelles ») évoquent tout d'abord une sorte de pastiche contemporain de l'innamoramento (« l'énamourement ») cher au poète Pétrarque[49]. Avec ses couplets plutôt rythmés et ses refrains romantiques, Djemila retrouve une forme de chanson un peu plus traditionnelle[49]. La musique accompagne les émotions du narrateur en faisant succéder aux derniers couplets nerveux et saccadés un ultime refrain accablé, soutenu par un violon élégiaque[49].
Chanson pour le cadavre exquis

Abordant le thème[p] de la nécrophilie[114],[115], Chanson pour le cadavre exquis fait partie des titres les plus violents du répertoire de Jean Guidoni[116]. Ce morceau contribuera à sa réputation d'interprète sulfureux, et mettra définitivement fin à ses débuts de « chanteur gentil »[117], lorsqu'il était cantonné à un répertoire de variétés dont il finira par avoir honte[q].
Pour écrire cette chanson, qui décrit les méfaits d'un violeur de cadavres[r], Pierre Philippe s'est inspiré du roman Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop et de l'essai Morgue de Jean-Luc Hennig[119]. Les premiers vers semblent indiquer le début d'une histoire d'amour banale, mais dès le second vers, on s'aperçoit que celle-ci se déroule dans un décor éclairé par une étrange « lumière verte »[120]. Le narrateur s'est en réalité entiché d'une morte, auquel il va faire subir les derniers outrages[121]. L'interprétation vocale de Jean Guidoni accentue le côté théâtral du morceau, passant d'un timbre doucereux à une sonorité « de plus en plus dure », en recourant à des techniques variées comme le chant parlé ou le phrasé lyrique propre aux chanteurs romantiques[120].
Avec ses couplets basés en grande partie sur un rythme de valse, et ses refrains chaloupés rappelant les bandes originales de feuilletons télévisés comme La croisière s'amuse, la musique suit les agissements du narrateur en usant de cassures rythmiques, avec des mouvements de va-et-vient évoquant ceux d'un rapport sexuel[120]. Le morceau se conclut par un long crescendo, aboutissant aux vers suivants : « Il sera temps demain que je te remaquille / Après m'être gorgé de ton cadavre exquis »[116].
La Chanson optimiste


L'album se termine avec La chanson optimiste. Il s'agit d'un pastiche des chansons de Charles Trenet, poète apprécié du parolier[122] comme de l'interprète[s]. Après la sortie de l'album Vrai ! Vrai ! Vrai ! (1981) de Trenet, le chanteur avait expliqué au Quotidien de Paris avoir demandé à l'auteur d'écrire un « texte à l'envers de ce que Trenet aurait écrit, mais qui contiendrait les mêmes éléments exprimés au premier degré »[124]. Ce morceau entraînant est aussi un hommage au music-hall et sera repris dans tous les premiers spectacles de Jean Guidoni[86].
Contrairement à ce que son titre laisse entendre, cette chanson n'est pas vraiment « optimiste ». Pierre Philippe y multiplie les références culturelles et en profite pour critiquer férocement la société[116]. Le dernier vers cite d'ailleurs une réflexion pleine d'acrimonie de l'écrivaine Marguerite Duras : « Ce monde est pourri, qu'il aille à sa perte. », tirée de son film Le Camion (1977)[125].
La musique jazzy gorgée de swing[73] de Michel Cywie contraste avec le pessimisme du propos en apportant une note joyeuse au morceau, ponctuée par les arrangements cuivrés de Benoît Kaufman qui lui « donne[nt] un petit air de canular »[116].
Titre et pochette
L'album ne comporte pas de titre, comme les deux 33 tours précédents de l'interprète[22], mais il est vite connu sous celui de sa première chanson, Je marche dans les villes. Ce titre a été inspiré par la réponse faite par le chanteur à son parolier le jour de leur première rencontre, lorsque ce dernier le questionne sur les thèmes des chansons qu'il désire interpréter[126] :
« — Et vous aimez quoi ?
— Moi, j'aime marcher dans Paris la nuit. »[127]
— Jean Guidoni, Chanter n'est pas jouer
L'illustration de l'affiche du spectacle au Théâtre en Rond, qui servira également pour la pochette du disque, est créée par le peintre et illustrateur André Raffray. Il l'a dessiné entre deux tableaux destinés à une exposition au Centre Pompidou[128]. Ce portrait, exécuté sur un fond noir, montre le visage fardé de blanc du chanteur, le front caché par ses cheveux et la bouche recouverte de rouge à lèvres. La même illustration a été reprise, à peine modifiée, sur la couverture du coffret Y'a un climat de 2024[129].
Fiche technique
Liste des chansons
Toutes les musiques sont composées par Michel Cywie. Les textes sont signés par Pierre Philippe, sauf le quatrième, Sirocco (est-ce que c'est bon l'amour avec les militaires ?), écrit par Jean Guidoni.
| No | Titre | Durée |
|---|---|---|
| 1. | Je marche dans les villes | 2:25 |
| 2. | Chez Guitte | 4:20 |
| 3. | Le Voyage | 3:20 |
| 4. | Sirocco (est-ce que c'est bon l'amour avec les militaires ?) | 3:05 |
| 5. | Midi-Minuit | 5:30 |
| 6. | Il y a | 3:07 |
| 7. | Viril | 4:00 |
| 8. | Djemila | 4:55 |
| 9. | Chanson pour le cadavre exquis | 3:55 |
| 10. | La Chanson optimiste | 2:35 |
Crédits
Musiciens
Équipe de production
- Benoît Kaufman : arrangements et direction d'orchestre
- Gabriel Courlet (Est-Ouest Music) : production
- Marcel Rothel : réalisation artistique
- André Raffray : illustration du portrait de Jean Guidoni
- Jean-Pierre Ledos, Sophia Morizet : photographies
- Didier Pithois : prise de son[130]
Récompense
- Grand Prix du disque de l'académie Charles Cros 1981[131],[132]
Notes et références
Notes
- ↑ En 1983, le parolier précise à Fred Hidalgo :
« Une période d'accommodement de plusieurs mois a suivi pendant laquelle je ne savais pas très bien ce qu'on attendait de moi […] On faisait un pas en avant et aussitôt deux pas en arrière. Autour de nous les gens étaient très inquiets […] et j'imagine que Jean a dû subir des pressions terribles par rapport à ce que je lui écrivais. »[9]
— Pierre Philippe
- ↑ Excepté Tu mourras ce soir et L'écorcheur d'enfants (qui seront mises en musique par le jeune compositeur Philippe Dubosson sur demande de Pierre Philippe[17]), toutes les chansons originales présentées au Théâtre en Rond sont composées par Michel Cywie[18].
- ↑ Michel Cywie accompagnait parfois le chanteur au piano à l'époque, notamment dans des émissions radiophoniques comme Allô Macha[20], où il est décrit comme un garçon « très timide »[20].
- ↑ Jean Guidoni a écrit Y'a un climat avec la collaboration de Maurice Fanon. Cette chanson figure sur la face A d'un 45 tours paru en 1980, avec Mikado City (co-écrit avec Pierre Philippe) en face B. Ces deux titres resteront dans son répertoire par la suite[22].
- ↑ Très attiré par le caractère théâtral des musiques de Kurt Weill[28], Guidoni reprendra, en , une adaptation par Pierre Philippe de La chanson de Mandalay (écrite à l'origine par Bertolt Brecht et Elisabeth Hauptmann) qu'il intégrera souvent dans ses spectacles[29]. Il chantera par la suite d'autres chansons de Weill comme La Complainte de la Seine[30].
- ↑ En fait, il avait déjà commencé à se farder au cours de son second passage au cabaret Riv'Droite à Paris, lorsqu'il faisait la première partie[34] de la chanteuse Catherine Sauvage en [38],[33]. Selon lui, ce maquillage lui permettait de se « sentir plus libre », et que, loin de le dissimuler, il facilitait au contraire une véritable « mise à nu »[32].
- ↑ Benoît Kaufman a commencé sa carrière en tant que guitariste et bassiste de rock, notamment au sein du groupe Les champions[45].
- ↑ Jean Guidoni a confessé à sa biographe Colette Godard qu'il aimait se promener la nuit, notamment près du bois de Boulogne et qu'il était attiré par « l'ambiance crapuleuse des villes »[75].
- ↑ Un documentaire sur sa vie a même été produit en 1983 par les Ateliers Varan[78].
- ↑ Contrairement à la plupart des autres titres de l'album, comme Midi-Minuit, Viril, Chanson pour le cadavre exquis et surtout Djemila, qui feront partie de son répertoire pendant de nombreuses années, notamment à l'Olympia[82], ou bien lors des récitals avec les deux pianos[31], Le Voyage n'apparaît pratiquement plus dans le tour de chant de l'interprète au cours des années suivantes, excepté à l'occasion de la tournée Jean Guidoni chante Guidoni au Vingtième théâtre en [83].
- ↑ En dehors de Y'a un climat (1980), Jean Guidoni avait précédemment co-signé, avec différents auteurs, la moitié des paroles de son second album dont Chut… Chut… Sweet Lucille qui convoque le personnage de Jack l'Éventreur, et surtout Nana qui traite de prostitution[87].
- ↑ Dans la revue trimestrielle Chanteurs, vos papiers !, qui consacre en 1984 un dossier de 20 pages à Jean Guidoni, un des journalistes qualifie plus précisément l'humour de Sirocco de « blanc »[88]. Il s'appuie sur le concept d'« humour blanc »[89], défini par Michel Tournier dans son essai Le Vent Paraclet[90].
- ↑ Une coupure de presse extraite de L'Officiel des spectacles du au , visible sur le site de Philippe Célérier, indique même des séances s'échelonnant de 10 h à minuit et même plus tard les samedis[95].
- ↑ Cette exploration de la psyché enfantine sera bien plus développée dans Un enfant, le 3e titre de l'album Le Rouge et le Rose (1983), dans lequel un jeune garçon bascule littéralement dans la folie[102],[74].
- ↑ Le sadomasochisme est présent dans d'autres chansons, comme Tu mourras ce soir[107], mais surtout dans La Punition, extraite de l'album Aux tourniquets des grands cafés (1990)[108].
- ↑ Très présente dans la littérature fantastique du XIXe et XXe siècle, la nécrophilie apparaît dans la chanson française dès 1901, notamment avec la complainte Le Vampire du Muy de Jean Bal, dont la mélodie se base sur l'air de La Paimpolaise[111]. Plus rare dans la musique de variétés du début des années 1980, ce thème avait déjà été abordé dans le rock des années 1970, entre autres dans le titre Réveille-toi (1978) du groupe Ange[112], et surtout dans plusieurs morceaux d'Alice Cooper[113].
- ↑ Il cite souvent dans ses interviews une émission de Guy Lux à laquelle il participait, et qui l'a vraiment fait prendre conscience qu'il devait réorienter complètement sa carrière[115].
- ↑ Ce texte faisait partie des trois premières chansons que le parolier avait expédié à Guidoni et dont il était persuadé qu'il allait en être choqué au point de stopper toute collaboration avec lui. Il ignorait alors que le Toulonnais était, tout comme lui, un passionné de films d'épouvante des années 1960, comme Le Masque du démon[118] ou Danse macabre[64], qu'il visionnait dans les cinémas de quartier à Marseille lorsqu'il faisait l'école buissonnière[118]. Quand le chanteur reçoit ce texte, il est au contraire ravi de pouvoir ainsi casser cette image trompeuse de chanteur de charme[117].
- ↑ Quelques années plus tard, Jean Guidoni reprendra le titre À la porte du garage dans une émission-hommage à Charles Trenet sur FR3 en 1990[123].
Références
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Annexes
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Ouvrages
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Articles
- Henri Quiqueré, « Jean Guidoni au Théâtre en rond », Le Matin de Paris, .
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- Fred Hidalgo, « Dossier Jean Guidoni », Paroles et Musique, no 32, , p. 16-30.

- Jacques Vassal, « Guidoni : L'ascension », Paroles et Musique (nouvelle série), no 4, , p. 46-48.
- Laurent Carmé (dir.) et Cécile Prévost-Thomas, « Dossier Jean Guidoni », Je chante !, no 20, , p. 20-30.

- Daniel Pantchenko, « Dossier Jean Guidoni », Chorus, no 45, , p. 121-144.

- Pierre-Arnaud Jonard, « Jean Guidoni : L'éternel », Sur la même longueur d'ondes, no 106, , p. 110-113.
Documentaires
- [vidéo] « Karaogay », Jean-Baptiste Erreca (réalisateur), dans L'Œil du cyclone sur Canal+, , 34 min.
- [vidéo][Podcast] « Comment la chanson française a parlé d'homosexualité et des genres depuis les années 50 », Rebecca Manzoni (productrice), dans Pop N' Co sur France Inter, , 54 min.
Liens externes
| Vidéo externe | |
| Extrait du spectacle au Théâtre en Rond (1980) | |
- Ressources relatives à la musique :
- (en) « Jean Guidoni » (liste des versions de l'œuvre musicale), sur Discogs
- Jean Guidoni sur MusicBrainz
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