Jedem das Seine

Jedem das Seine est une traduction allemande de Suum cuique, une phrase latine signifiant littéralement « à chacun le sien ». Le sens idiomatique de l'expression, dans une langue comme dans l’autre, est « à chacun ce qu'il mérite », « à chacun son dû ». La version allemande est restée connotée par l’usage qu’en a fait le régime nazi.
Histoire
Antiquité
L'expression latine remonte à un vieux principe grec de justice qui se traduit littéralement par « à chacun le sien », mais avec le sens idiomatique de « à chacun ce qu'il mérite » ou « à chacun selon ses mérites ». Dans sa République, Platon pose que « la justice, c'est quand chacun prend soin de ses affaires et s'abstient de s'ingérer dans les affaires d'autrui » — en grec ancien : « τὸ τὰ αὑτοῦ πράττειν καὶ μὴ πολυπραγμονεῖν δικαιοσύνη ἐστί » (4.433a). Tout le monde doit agir selon ses capacités et ses moyens pour servir le pays et la société dans leur ensemble. En contrepartie, chacun doit recevoir « ses siens » — par exemple, les droits — et ne peut être privé des « siens » — par exemple, la propriété (4.433e).
La phrase a été rendue célèbre par l'auteur, orateur et homme politique romain Cicéron (-) : justitia, quae suum cuique distribuit (« la justice, qui distribue à chacun son dû », De natura deorum, III, 38).
L'expression se retrouve dans l'introduction des Institutes de Justinien. Ainsi pour définir la justice : « Justicia est constans et perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi[1] » (« La justice est la volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui est dû »). Et « § 3 Juris praecepta sunt haec : honeste vivere, alterum non laedere, suum cuique tribuere[1] » (« § 3 Les préceptes du droit sont de vivre honnêtement, de ne faire tort à personne, et de rendre à chacun le sien »).
Royaume de Prusse

L'ordre de l'Aigle noir (en allemand : Hohe Orden vom Schwarzen Adler), qui était l'ordre de chevalerie le plus élevé du royaume de Prusse, avait pour devise Suum cuique. C'était un symbole du libéralisme et de la tolérance religieuse du royaume, avec pour sens que « chacun peut faire comme il le souhaite », mais que tous les citoyens doivent s'unir pour soutenir le pays.
Allemagne nazie
En 1937, les nazis construisirent en Allemagne le camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar[2]. Le slogan Jedem das Seine figure en haut de la porte de la grille d’entrée, orienté pour être lisible depuis l’intérieur du camp. Vers l’extérieur, une frise au-dessus du passage montrait une autre sentence : Recht oder Unrecht – mein Vaterland (« [qu’elle soit] dans son droit ou dans son tort – [c’est] ma patrie »[3],[4].
L’autorité SS du camp avait demandé au graphiste et architecte Franz Ehrlich, interné en tant que communiste, de proposer un lettrage pour Jedem das Seine. Ehrlich dessina l’inscription dans le plus pur style du Bauhaus, dont il avait été l’élève, alors que les nazis honnissaient cette école en laquelle ils voyaient un foyer d’« art dégénéré »[5].
L’utilisation nazie de Jedem das Seine est attribuée à Theodor Eicke, dont le slogan complet était : Jedem das Seine. Arbeit macht frei (« À chacun son dû. Le travail rend libre »)[6]. Si Buchenwald en a repris la première partie, la seconde a connu une diffusion plus large puisqu’elle figure à l’entrée des camps de concentration de Dachau, Sachsenhausen, Flossenbürg, Gross-Rosen et Auschwitz I, ainsi que de la prison du ghetto et camp de concentration de Theresienstadt[7].
Autres utilisations

L'expression Jedem das Seine est traditionnellement utilisée comme proverbe dans les pays de langue allemande. Elle figure également dans le titre d'une cantate de Jean-Sébastien Bach (BWV 163) : Nur jedem das Seine, qui a été composée pour le 23e dimanche après la Trinité.
Plusieurs campagnes de publicité modernes de langue allemande, y compris des annonces de Nokia, Rewe Group, Burger King et Merkur Bank (de), ont été entachées par la controverse après avoir utilisé l'expression Jedem das Seine ou Jedem den Seinen.
En , un groupe d'étudiants associé à l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne a utilisé ce slogan pour une campagne d'éducation en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, mais l'a retiré par la suite en raison d'un tollé général[8].
La devise latine Suum cuique est toujours utilisée par la police militaire allemande (les Feldjäger), ainsi que par diverses institutions de par le monde : la Faculty of Advocates (en) en Écosse, l'université de Varsovie en Pologne, l'université de Lund en Suède, l'université fédérale de Bahia au Brésil.
Notes et références
- (la + fr) Justinien, Institutes (lire en ligne), livre I, titre I, « De Justitia et Jure ».
- ↑ (de) David A. Hackett, Der Buchenwald-Report : Bericht über das Konzentrationslager Buchenwald bei Weimar, C.H.Beck, (ISBN 978-3-406-47598-6, lire en ligne), p. 58.
- ↑ Hackett 2002, p. 71.
- ↑ (de) Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, « Torgebäude und Hauptwachtturm », sur Gedenkstätte Buchenwald (consulté le ).
- ↑ « Jedem das Seine, porte du camp de concentration de Buchenwald », sur Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah, (consulté le ).
- ↑ (en) Oren Baruch Stier, Holocaust Icons : Symbolizing the Shoah in History and Memory, Rutgers University Press, (ISBN 978-0-8135-7405-9, lire en ligne), p. 70.
- ↑ (en) Batya Brutin, 'Arbeit Macht Frei' : Representations and Meanings in Art, Walter de Gruyter, (ISBN 978-3-11-117582-9, lire en ligne), p. 110.
- ↑ (de) « Nazie Slogan: stoppt CDU Kampagne "Jedem das Seine" », Der Spiegel, (lire en ligne).
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