Jules Debarge

| Naissance | |
|---|---|
| Décès |
(à 36 ans) Hôpital Bicêtre (Le Kremlin-Bicêtre) |
| Nom de naissance |
Xavier-Jules-Joseph Debarge |
| Surnoms |
Le Roi des Esquimaux, Le Pacha de Bicêtre |
| Nationalité | |
| Domiciles |
Laventie (- |
Jules Debarge, dit le Pacha de Bicêtre, né à Laventie (Pas-de-Calais) le et mort au Kremlin-Bicêtre le , est un célèbre cas médical d'idiotie myxœdémateuse documenté par Désiré-Magloire Bourneville.
Biographie
Famille
Jules Debarge est né le à Laventie (Pas-de-Calais)[1]. Il est le fils naturel reconnu de Charles-Alexandre Debarge (°1814)[2], ouvrier dans une fabrique de toile, et Élise-Adeline Laurent (1819-1873)[3], journalière à la campagne[1],[4].
Debarge est « condamné à l'enfance à perpétuité »[5]. Dès l'âge de trois ans, son développement intellectuel et physique s'arrête. Il n'a depuis dépassé 100 centimètres de hauteur et s'exprime de manière limitée[6],[7].
Le Roi des Esquimaux
À partir des années 1880, l'une de ses sœurs, Flore Debarge, exhibe Jules Debarge dans les foires et marchés sous le sobriquet de « Roi des Esquimaux »[4]. Un journaliste rend compte d'une de ses visites à la foire du Trône vers 1888 :
« Il y a deux ans, je rôdais à la foire au pain d'épices ; quel est le Parisien qui ne badaude pas un peu des colonnes du Trône à la barrière de Vincennes quand arrive la mi-avril ? Parmi les baraques où grimaçaient les pitres, j'en aperçus une, encaquée entre deux mé[n]ageries, pauvre à faire pitié, sans crieurs de boniments ni cuivres assourdissants ; il y avait à la caisse une jeune fille pâlotte, habillée de je ne sais quelles hardes pailletées, et l'enseigne représentait un paysage des régions glacées ; des icebargs grotesques, peinturlurés par quelque artiste des Batignolles, des ours squelettiques et des phoques qui ressemblaient à des outres gonflées. Au milieu du tableau, un petit bonhomme, emmitouflé de fourrures, et trois mots en manière de légende : "Le roi des Esquimaux." J'entrai pour cinq sous et je le vis ce lamentable monarque de foire, hydrocéphale, pas plus haut qu'un parapluie, immobile ainsi qu'une cire, figé dans un sourire de fou qui mettait en fuite les femmes grosses. »[8]
Le Pacha de Bicêtre
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À la mort de sa sœur Flore Debarge survenue le [7],[9],[10], Jules Debarge intègre le service Désiré-Magloire Bourneville à l’hospice de Bicêtre le [11]. Il y est envoyé par le docteur Paulin-Joseph Moizard de l'hôpital Tenon[6]. Au sein de la « section des enfants » ou « asile-école de Bicêtre » qui mêle prise en charge médicale et activités scolaires, artistique, sportives et formation professionnelle, Bourneville s'attache à démontrer que les personnes dites « idiotes » ne sont pas incurables[12]. Pour Bourneville « L'idiotie consiste dans un arrêt de développement congénital ou acquis des facultés intellectuelles morales et affectives, accompagné ou non de troubles moteurs et de perversion des instincts. En réalité, l'idiotie ne constitue pas une entité morbide. C'est la conséquence d'un certain nombre de maladies de l'encéphale, de même que la démence symptomatique est l'aboutissant d'un certain nombre de maladies mentales »[13]. L'internement est « souvent une conséquence tant de [l']état pathologique que de la vulnérabilité de [la] situation sociale et familiale »[14]. Debarge n'y déroge pas, ayant perdu, au moment de son internement, ses parents, son frère et ses sœurs[4].
Au cours de son hospitalisation qui dure douze années, Debarge est abondamment étudié. Il fait l'objet de deux articles scientifiques de Bourneville publiés dans les Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'idiotie (1890[4], 1896[6]) et d'un très grand nombre de photographies[14]. Les observations médicales permettent d'apprendre que le patient n'est pas capable de faire sa toilette et s'habiller tout seul, par contre il arrive à coudre[4]. Il passe ses journées assis près du feu et prend une seconde chaise pour y poser son ardoise et ses pipes[4]. Il devient immédiatement un cas médical exemplaire[4],[6] de ce que Bourneville nomme « myxœdème infantile », appelé quelques années plus tard « idiotie myxœdémateus », car il présente une forme complète et évoluée en parvenant à l'âge adulte (nanisme, obésité, incontinence urinaire et fécale, idiotie complète). Bourneville est le premier à décrire cette pathologie en s'appuyant notamment sur le patient Charles T., dit « Pacha de Bicêtre ». Jules Debarge, atteint de la même pathologie, arrive à l'hospice cinq ans après la mort de ce premier cas observé par Bourneville[14]. Il sera également surnommé « Pacha de Bicêtre »[14].
Afin de tester le rôle de l'absence congénitale de la glande thyroïde dans l'idiotie myxœdémateuse, Bourneville expérimente l'ingestion stomacale de la glande thyroïde du mouton à plusieurs patients d'âges différents dont Debarge[6]. « Tous les symptômes, en particulier la diminution de poids, l'élévation de la température, les accidents nerveux, la tachycardie, etc., et partant la nécessité de la suppression momentanée du médicament, ont été très accusés chez [Debarge] [...] en raison de l'effet produit, il convient de surveiller son emploi avec soin afin d'éviter des accidents qui pourraient devenir mortels »[6]. Debarge devient même un symbole du service en servant d'illustration aux bannières réalisées pour le bal de l'internat en 1890 et 1891[15].
- Bannières des bals annuels de l'internat
-
1890 -
1891
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Jules Debarge meurt le à l'hôpital à l'âge de 36 ans, après avoir passé un tiers de sa vie à l'« asile-école de Bicêtre »[7],[12]. Le motif de décès avancé à l'époque est une « syncope, provoquée sans doute par l'hydropisie du péricarde ». Comme de son vivant, son corps fait l'objet d'une importante documentation scientifique[7]. Bourneville publie un bilan complet de l'autopsie[7], comportant notamment une étude du squelette faite par Georges Paul-Boncourn, un examen histiologique du cerveau réalisé par Charles-Philippe Robin et une analyse chimique de la peau faite par Léon Berthoud, pharmacien en chef de Bicêtre[7].
Les archives concernant ce cas sont partiellement conservées au sein des archives de l’APHP ainsi qu'au sein des Collections médicales et d’anatomie pathologique de Sorbonne Université[16]. Son squelette a été monté, mais au xxie siècle, il ne figure dans aucune collection[14].
Notes et références
- Acte de naissance, Archives du Pas-de-Calais, Laventie, cote 5 MIR 491/5, vue 764 sur 1653, n°95.
- ↑ Acte de naissance, Archives du Pas-de-Calais, cote 5 MIR 491/4 - Laventie, vue 459 sur 1655, n°65.
- ↑ Acte de décès, Archives du Pas-de-Calais, Laventie, cote 5 MIR 491/9, vue 222 sur 862, n°58.
- Désiré-Magloire Bourneville, « Nouvelle observation d'idiotie myxoedémateuse », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'diotie, vol. X, , p. 172-184 (lire en ligne)
- ↑ Georges Dieulafoy, Manuel de pathologie interne. v. 4, Masson, (lire en ligne)
- Désiré-Magloire Bourneville, « Trois cas d'idiotie myxoedémateuse traités par l'ingestion thyroïdienne », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'diotie, vol. XVI, , p. 167-195 (lire en ligne)
- Désiré-Magloire Bourneville, « Histoire complète d'un cas d'idiotie myxoedémateuse », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'diotie, , p. 85-132 (lire en ligne)
- ↑ Jean Soleil, Paris, 19 mars 1890, pages 2 et 3 [lire en ligne]
- ↑ « Guignol à Bicêtre », Journal des débats politiques et littéraires, , p. 2 (lire en ligne)
- ↑ Registre de décès, Archives de l'APHP, cote 490/W/419, vue 106 sur 258, n°225.
- ↑ Registre d'entrée, Archives de l'APHP, Kremlin-Bicêtre, 23 février 1890, vue 178 sur 199, n°148.
- Acte de décès, Archives du Val-de-Marne, Kremlin Bicêtre, 1902, cote 1MI 2635, vue 203 sur 350, n°84.
- ↑ Jules Boyer, Contribution à l'étude du traitement de l'idiotie, (lire en ligne), p. 11
- Alice Aigrain, « Jules D., patient, modèle : Les objectifs scientifiques et idéologiques du dispositif photographique du Dr Bourneville (1879-1905) », Photographica, Éditions de la Sorbonne, no 5, , p. 22-41 (ISBN 979-10-351-0843-4, ISSN 2780-8572, lire en ligne)
- ↑ « Les salles de garde des hôpitaux de Paris », Le Monde illustré, , p. 375 (lire en ligne)
- ↑ Jules Debarge dans les collections médicales et d'anatomie pathologique de Sorbonne Université
Voir aussi
Bibliographie
- Jean Soleil, « Les petits aliénés », Paris, , p. 2-3 (lire en ligne)
- Désiré-Magloire Bourneville, « Nouvelle observation d'idiotie myxoedémateuse », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'idiotie, vol. X, , p. 172-184 (lire en ligne)
- Désiré-Magloire Bourneville, « Trois cas d'idiotie myxoedémateuse traités par l'ingestion thyroïdienne », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'idiotie, vol. XVI, , p. 167-195 (lire en ligne)
- Désiré-Magloire Bourneville, « Histoire complète d'un cas d'idiotie myxoedémateuse », Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'épilepsie, l'hystérie et l'idiotie, , p. 85-132 (lire en ligne)
- Alice Aigrain, « Jules D., patient, modèle : Les objectifs scientifiques et idéologiques du dispositif photographique du Dr Bourneville (1879-1905) », Photographica, Éditions de la Sorbonne, no 5, , p. 22-41 (ISBN 979-10-351-0843-4, ISSN 2780-8572, lire en ligne)
Articles connexes
- Crétinisme
- Thyroid disease (en)
- Théâtre de la foire
Liens externes
- Adèle Barrandon, « La parenthèse médico-pédagogique : une tentative éphémère d’assistance de l’enfant aliéné à la fin du XIXe siècle », Histoire et archéologie : que faire du XIXe siècle ?, no 58, , p. 229-248 (lire en ligne)
- Jules Debarge dans les collections médicales et d'anatomie pathologique de Sorbonne Université
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