Kasàlà

Le kasàlà (pl. tusula) est une forme de poème chanté qui raconte les louanges d'une tribu et de ses ancêtres. C'est un genre littéraire traditionnel et oral des Lubas du Kasaï en Afrique subsaharienne faisant partie des traditions panégyriques et autopanégyriques africaines.

Histoire

L'origine du kasàlà semble se confondre avec celles du peuple luba. Sa valeur historique est reconnue comme corpus riche de récits de vie[1], autant pour les guerres et événements lointains que pour les temps modernes[1]. Pour exemple, des conteuses congolaises célèbres se sont produites lorsque les ba-Luba s'opposèrent au gouvernement central en 1960[1]. Le kasàlà est un facteur de cohésion sociale car il rappelle les hauts faits de la lignée et du clan[2].

Description

Le kasàlà (pl. tusula) est une forme de poème chanté qui raconte les louanges d'une tribu et de ses ancêtres[3]. C'est un genre littéraire traditionnel et oral des Lubas du Kasaï en Afrique subsaharienne[4] faisant partie des traditions panégyriques et autopanégyriques africaines[5].

Le poème évoque les faits historiques d'un clan et est chanté dans certaines circonstances spécifiques, telles que le départ à la guerre, le défrichage d'un champ, les réceptions et fêtes officielles, ainsi que les funérailles. Ces événements requièrent du courage (bukitu), de la force physique (dikanda), de l'effort (bunyengabaji)[6]. Le chantre, la personne qui crée et/ou exécute le kasala, est appelé en ciluba « mwéné kásala », qui se traduit par « celui qui possède le kasàlà »[4].

Apprentissage

Traditionnellement, le kasàlà était considéré comme un don et ne s'apprenait pas dans une école[4]. L'apprentissage se fait en s’imprégnant de l'art du kasàlà en allant écouter des spécialistes avant de commencer à s'exécuter en public[4]. Si le chantre peut être aussi bien un homme qu'une femme, un homme apprendra en général auprès d'un spécialiste qu'il considérera comme son maître, tandis qu'une femme commencera à apprendre au sein de groupes de pleureuses professionnelles lors de funérailles[4]. Le poème est chanté ou récité de manière très rythmée et sur un ton aigu[1], et comporte toute une succession de noms propres[5].

Dans le kasàlà, le chantre évoque à la fois le héros du moment (dit « héros circonstanciel »), en l'honneur de qui l'événement a lieu (le défunt lors de funérailles, le guerrier dans le contexte d'un combat, le chef lors d'une cérémonie officielle ou toute personne, qui même sans considération sociale particulière, se retrouve au centre dans le contexte d'un événement particulier) et aussi les héros dit « claniques », qui sont liés au héros du moment de par leur parenté et leur clan[4].

Objectifs du kasàlà

Traditionnellement, le but premier du kasàlà est d'émouvoir, pour provoquer des réactions en lien avec les circonstances dans lesquelles le poème est chanté : par exemple donner de la force aux guerriers ou offrir une oraison funèbre lors d'un décès[4]. Les thèmes du kasàlà peuvent être groupés en trois catégories: les héros claniques liés au héros du moment, les événements en lien avec le clan (comme des batailles remportées, des famines ou épidémies de maladies dont le clan a souffert) et enfin des thèmes sans lien avec le clan[4] mais avec la nature ou la sensibilité personnelle du chantre[6]. C'est dans le troisième thème que la poésie du kasàlà s'exprime avec le plus de force[4]. Par ailleurs, le poète fera également sa propre louange dans des passages plus ou moins longs du kasàlà[5].

Aspects littéraires

Au niveau phonique, le kasàlà est fortement codifié. Les transcriptions de ces textes issus de la littérature orale se font en vers, pour correspondre au débit rythmé. L'homophonie est un élément important, qui se situe soit sur les tons (rimes tonales) ou sur les sons (assonances, allitérations)[4].

Au niveau sémantique, l'évocation du héros est au centre du kasàlà. Pour mettre en avant les qualités caractéristiques de son héros, le chantre va utiliser des images valorisantes et expressives, sous forme de comparaisons, de métaphores (principalement issues du monde animal), de métonymie ou de synecdoques. Ces procédés témoignent d'un phénomène de transfert de sens, qui donne une puissance particulière à l'évocation[4]. Le chantre a également recours à des éléments descriptifs qui sont extérieurs au héros en question et s'appliquent à beaucoup de personnes. Ces éléments le mettent en lien avec ses ancêtres, ses descendants, sa tribu, son lieu d'origine[4].Fis

Clémentine Faïk-Nzuji Madiya, professeure, écrivaine et poétesse congolaise, a mis le kasàlà au cœur de son travail et de sa recherche. Il se retrouve tant dans ses recueils de poésie publiés que dans sa thèse d'ethnologie[7].

Fiston Mwanza Mujila a utilisé la forme poétique du kasàlà dans son œuvre[8],[9].

Prolongements contemporains

Le kasàlà est aujourd'hui repris dans divers domaines, notamment comme approche de recherche artistique et historique[10] ou comme pratique psychosociologique[11],[12] visant la transformation de la personne[13]. Dans cette dernière approche, il est souvent fait une distinction entre kasàlà de soi et kasàlà de l'autre[13].

Le kasàlà a également inspiré des approches pédagogiques novatrices visant à renforcer la confiance en soi[14]. Dans son livre Souviens-toi de ta noblesse, Marie Milis raconte comment elle a découvert la pratique africaine du kasàlà[15] auprès du linguiste Jean Kabuta[16]. Elle a alors formalisé ce qu'elle a appelé l'autolouange[17] comme méthode à visée pédagogique permettant de restituer confiance et estime de soi et de l’autre à des jeunes en échec scolaire[18].

Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Clémentine Faïk-Nzuji Madiya, Le kasala et ses traits essentiels dans la littérature orale traditionnelle luba, Cahiers d'Études africaines, vol. 15, no 59,, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Jean-François Ngandu Kamunga, La solidarité africaine, une valeur culturelle en voie de disparition ? cas des Luba du Grand Kasaï, l'Harmattan, coll. « Études africaines », (ISBN 978-2-343-19623-7).
  • (en) Sammy Baloji, Kasala : the slaughterhouse of dreams or the first human, Bende's error, Paris, Galerie Imane Farès, (ISBN 9791092920284)..
  • Marie-Pierre Bergerat, Louanges à la vie: recueil de Kasàlà, Rafael de Surtis éditions, coll. « Pour une terre interdite », (ISBN 978-2-84672-495-1).
  • Jean Kabuta, Le Kasàlà : une école de l'émerveillement, Editions Jouvence, (ISBN 288911564X). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Clémentine Nzuji, Kasalà. Chant héroïque luba, Lubumbashi, Presses universitaires du Zaïre, 1974.
  • Clémentine Nzuji, Kasala et autres poèmes, Kinshasa : Mandore, 1969, 53 p.

Références

  1. Silvia Riva, « Les Femmes écrivaines congolaises interprètent leur réalité: 'Dedans,' 'dehors,' 'en marge' de l'Histoire », dans Beïda Chikhi et Marc Quaghebeur, Les écrivains francophones interprètes de l'Histoire, Peter Lang, (ISBN 978-90-5201-038-0, lire en ligne)
  2. Clémentine Nzuji Madiya, Kasala et autres poèmes, Kinshasa, Mandore,
  3. Meriem Berrada, Isabelle Renard et Chloé Dupont, « Il n’y a pas que la géométrie euclidienne qui raconte le monde: Entretien avec Sammy Baloji, artiste plasticien. », Hommes & migrations, no 1332,‎ , p. 70–76 (ISSN 1142-852X et 2262-3353, DOI 10.4000/hommesmigrations.12174, lire en ligne, consulté le )
  4. Clémentine Madiya, « Le kasala et ses traits essentiels dans la littérature orale traditionnelle luba. », Cahiers d'Études africaines, vol. 15, no 59,‎ , p. 457–480 (DOI 10.3406/cea.1975.2580, lire en ligne, consulté le )
  5. Kabuta, N. S., La formule et l'autopanégyrique dans les traditions orales africaines: étude structurelle, Bruxelles, thèse de doctorat, Non publié, , 5 volumes (lire en ligne), pVI
  6. Patrice Mufuta, Le chant kasàlà des Luba, Paris, Classiques Africains, (ISBN 2912839092)
  7. Éditions Des Femmes - Antoinette Fouque, « Clémentine FAÏK-NZUJI MADIYA - Dictionnaire créatrices » [archive du ], sur www.dictionnaire-creatrices.com (consulté le )
  8. (en) Fiston Mwanza Mujila (trad. J. Bret Maney), Kasala Poems, Unnamed Press, 200 p. (ISBN 1646053370)
  9. Fiston Mwanza Mujila et Antoine Wauters, Kasala für meinen Kaku: & andere Gedichte = Kasala pour mon Kaku: et autres poèmes, Ritter Verlag, coll. « Ritter Literatur », (ISBN 978-3-85415-647-5)
  10. Michaela Oberhofer, « Sammy Baloji: Kasala as a New Way of Reworking Archives », (consulté le )
  11. Marie-Chantal Brisson, « Accompagner la transition du mitan de la vie : un parcours heuristique de ressourcement et de renouvellement du rapport à la vie », UQAR, Université du Québec à Rimouski,‎ (lire en ligne, consulté le )
  12. Élise Argouarch, De la corporéité à l'oralité - un chemin recréateur : itinéraire heuristique d'une accompagnatrice somatique, Rimouski, Québec, Université du Québec à Rimouski, Département de psychosociologie et travail social, , 213 p.
  13. Jean Kabuta, Le Kasàlà : une école de l'émerveillement, Editions Jouvence,
  14. Marie Milis, Souviens-toi de ta noblesse: la pratique de l'autolouange ou l'accouchement du coeur une méthode pédagogique inédite, le Grand souffle éd, (ISBN 978-2-916492-42-1)
  15. Jean Kabuta, Le kasàlà: une école de l'émerveillement célébrer la vie dans la personne par la louange, Jouvence éditions, (ISBN 978-2-88911-564-8)
  16. N. S. Kabuta, « La formule et l'autopanégyrique dans les traditions orales africaines: étude structurelle », Thèse à l’Université Libre de Bruxelles,‎ (lire en ligne, consulté le )
  17. Marie Milis, Loué soit je: pratiques de l'autolouange pour tous, le Grand souffle, (ISBN 978-2-916492-56-8)
  18. Marie Milis, Souviens-toi de ta noblesse: la pratique de l'autolouange ou l'accouchement du coeur une méthode pédagogique inédite, le Grand souffle éd, (ISBN 978-2-916492-42-1)

Voir aussi

Liens externes

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