Léninopad
| Date | Depuis 1990 |
|---|---|
| Localisation | Ukraine |
| Organisateurs |
Gouvernement ukrainien Manifestations spontanées |
|---|---|
| Revendications | Décommunisation de l'Ukraine |
| Actions | Démolition de milliers de statues de Lénine |
Le Léninopad (en ukrainien : Ленінопад, Léninopad, « chute de Lénine »[1]) désigne en Ukraine la vague de destructions des monuments dédiés à Lénine survenue à la suite de la révolution de la Dignité en 2014, bien que ce phénomène trouve ses origines dès la dislocation de l'URSS au début des années 1990. Ce mouvement de dé-commémoration s'inscrit dans le processus plus large de décommunisation engagé dans le pays.
Au terme de vingt-cinq années de destructions successives — parfois encouragées par les autorités, parfois spontanées — et rythmées par les évolutions de la vie politique ukrainienne, près de 5 500 statues ont été renversées à travers le pays.
Le Léninopad est parfois considéré comme le plus vaste mouvement de renversement de statues de l'histoire.
Origine du terme
Le terme « Léninopad » trouve son origine dans la destruction du Monument à Lénine de Kiev, le , au début du mouvement Euromaïdan[2].
Histoire
Le processus de destruction des statues et autres monuments érigés à la mémoire de Lénine en RSS d'Ukraine durant la période soviétique se déroule par vagues successives. La première phase correspond à la dislocation de l'URSS et aux premières années de l'indépendance après 1991, période durant laquelle environ 2 000 monuments sont détruits en Galicie et en Volhynie, dans l'ouest du pays. Lors de la révolution orange, le phénomène s'étend aux régions centrales et, parallèlement aux destructions déjà en cours à l'ouest, près de 600 statues supplémentaires sont démolies. Entre 2005 à 2008, sous la présidence de Viktor Iouchtchenko, environ 600 autres statues sont abattues. Enfin, une troisième phase débute en 2013-2014, à la suite d'Euromaïdan et du renversement du président Viktor Ianoukovytch, la plupart des centaines de statues restantes sont alors détruites[3], à l'exception de celles situées en Crimée, annexée par la Russie, et dans les républiques sécessionnistes du Donbass.
Ce phénomène d'une ampleur exceptionnelle est parfois considéré comme le plus vaste mouvement de renversement de statues de l'histoire[3].
Années 1990 et 2000
Lénine est perçu par une partie des Ukrainiens comme un tyran étranger et sanguinaire[4].
Le , sous la pression populaire, un monument à Lénine situé à Tchervonograd (actuelle Cheptytsky) est démantelé pour la première fois en URSS[5], officiellement en vue de son déplacement. La même année, des destructions se produisent également à Drogobytch, Kolomya, Lviv, Nadvornaïa, Ternopol, ainsi que dans d'autres villes de Galicie. En 1991, l'Ukraine compte encore environ 5 500 statues de Lénine, un nombre considérable à comparer aux quelque 7 000 statues recensées en Russie et aux quelques centaines que possèdent, au maximum, chacune des autres anciennes républiques soviétiques[1].
Depuis Euromaïdan
Le , le Monument à Lénine situé sur la place de Bessarabie, à quelques rues de la place de l'Indépendance à Kiev, est détruit par un petit groupe de militants[1]. Selon le reporter-photographe Niels Ackermann : « les gens se sont acharnés dessus, l'ont assaillie à coups de pied avec une férocité incroyable, on aurait dit le mur de Berlin[2] ». Le lendemain, le socle, couvert de tags et d'autocollants, est photographié surmonté du drapeau rouge et noir de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) ainsi que du drapeau européen. Le , une cuvette de toilettes dorée est installée à son sommet afin de tourner en dérision le président Viktor Ianoukovytch, auquel une rumeur attribue la possession d'un tel objet en or[6].
Le mouvement prend rapidement de l'ampleur et se répand à travers le pays. Le , la statue située sur la place de la cathédrale de Jytomyr est renversée par des militants nationalistes de Secteur droit, accompagnés de riverains[6]. Entre et , environ 700 monuments sont détruits. Dans les deux années qui suivent la révolution de Maïdan, près d'un millier de statues sont ainsi renversées de leur piédestal. En réaction à l'annexion de la Crimée par la Russie, la plus grande statue de Lénine encore debout dans le pays — le Monument à Lénine de Kharkiv — est abattue le , après avoir été recouverte de symboles nationalistes et néonazis par une poignée de militants masqués[4]. Le ministre de l'Intérieur, Arsen Avakov, met fin à l'enquête ouverte pour vandalisme et déclare : « Lénine ? Laissez tomber. Tant que personne n'est blessé. Tant que cette raclure d'idole communiste n'ajoute pas encore au bilan des victimes[7] ».
En , le président Petro Porochenko promulgue une loi instaurant le démantèlement des monuments communistes — à l'exception de ceux dédiés à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale — ainsi que le renommage des localités dont le nom fait référence à la période soviétique, comme Dnipropetrovsk, rebaptisée Dnipro. En de la même année, l'hebdomadaire La Semaine ukrainienne estime que 376 statues ont été abattues au cours du seul mois de .
Le à Zaporijjia, la grande statue de Lénine (haute de 20 mètres) est recouverte d'une vychyvanka géante. L'initiative revient au journaliste Iouriy Goudymenko, qui y voit une manière « d'ukrainiser Lénine »[4]. Le , la statue est finalement démolie.
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En 2015 à Odessa, une statue de Lénine est remplacée par une statue de Dark Vador, antagoniste emblématique de la franchise cinématographique Star Wars. L'œuvre est réalisée par le sculpteur local Oleksandr Milov[8].
En 2017, l'Institut ukrainien de la mémoire nationale annonce que 1 320 monuments à Lénine ont été démantelés. La statue érigée dans le village de Tchernobyl, dans la zone d'exclusion de Tchernobyl, demeure alors la dernière encore debout dans l'espace public en Ukraine — exception faite de celles de Crimée, annexée par la Russie, et dans les républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk, dans le Donbass.
Réactions
En , le ministre de la Culture Viatcheslav Kyrylenko annonce que les monuments honorant le communisme seront retirés des listes du patrimoine et que son ministère encouragera leur démantèlement. En avril de la même année, la Rada adopte une loi interdisant les symboles du communisme et du nazisme, obligeant ainsi les collectivités locales à procéder au démantèlement des monuments concernés.
Le Léninopad et le processus de décommunisation qui en découle suscitent de vifs débats au sein de la société ukrainienne. Ils ne sont toutefois pas remis en cause dans leur principe, ni par des mouvements de masse ni par les résultats des élections présidentielles et législatives de 2019.
Dans le contexte de l'invasion russe à grande échelle lancée le , le mouvement de décommunisation s'élargit à un processus de dérussification. Celui-ci se traduit notamment par le démantèlement de statues du poète russe Alexandre Pouchkine ou encore du monument aux fondateurs d'Odessa, qui glorifie la tsarine Catherine II[9],[10].
Opposition

En Ukraine, le démantèlement des statues suscite des divisions au sein de l'opinion publique. Quelques mois avant sa destruction en , le monument de Kharkiv avait été protégé par des groupes prorusses, des membres du Parti communiste et du Parti socialiste, ainsi que par des vétérans de la Grande Guerre patriotique et de la guerre d'Afghanistan.
Selon le Comité international du Bouclier bleu, organisation dédiée à la protection du patrimoine culturel, certains de ces monuments présentaient un intérêt patrimonial et auraient dû faire l'objet d'une évaluation avant d'être démantelés.
Le phénomène du Léninopad met en lumière des lignes de fracture au sein de la société ukrainienne. Les opposants à ce mouvement avancent des motivations diverses, allant de l'attachement au communisme à la simple opposition à ce qui est perçu comme du vandalisme, en passant par la nostalgie d'une figure familière du paysage urbain. Certains refusent également de voir l'Armée insurrectionnelle ukrainienne — dont la mémoire reste contestée en raison de son soutien au Troisième Reich en 1944 — être célébrée sur certains socles laissés vacants[3]. Le remplacement des statues de Lénine par des monuments dédiés aux nationalistes ukrainiens demeure toutefois occasionnel. De nombreux piédestaux sont occupés par des installations artistiques, des pots de fleurs ou des statuettes religieuses, tandis que la plupart restent vides, par manque de moyens ou d'intérêt[11].
À partir de l'invasion russe lancée le , les autorités d'occupation rétablissent des monuments à Lénine dans plusieurs villes de l'est et du sud de l'Ukraine[12],[13].
Références
- Anne Dastakian, « A la recherche du Lénine perdu », sur marianne.net, .
- Veronika Dorman, « Niels Ackermann : «Chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine» », sur liberation.fr, .
- Pierre Sautreuil, «En mettant à bas les statues de Lénine, les Ukrainiens ont redéfini leur rapport à l'Histoire», sur lefigaro.fr, .
- Sébastien Gobert, « A Zaporijia, la statue de Lénine déguisée plutôt que déboulonnée », sur liberation.fr, .
- ↑ (uk) « Перший Ленін впав 1990 року: як скидали ідола комунізму », sur gazeta.ua, .
- (en) Charlotte Alfred, « Leninopad, Ukraine's Falling Lenin Statues, Celebrated As Soviet Symbols Toppled Nationwide (VIDEOS, PHOTOS) », sur huffpost.com, .
- ↑ Le Figaro.fr avec AFP, « VIDÉO - Ukraine : une statue de Lénine déboulonnée », sur lefigaro.fr, .
- ↑ Hugo-Pierre Gausserand, « Star Wars : une statue de Lénine transformée en Dark Vador », sur lefigaro.fr, .
- ↑ (en-US) Reuters, « Catherine the Great's statue to be removed from Ukraine's Odessa », sur Daily Sabah, (consulté le )
- ↑ Fabien Magnenou, « Guerre en Ukraine : les statues déboulonnées du poète Alexandre Pouchkine, symboles de la "dérussification" prônée par Kiev », sur Franceinfo, (consulté le )
- ↑ (en-US) Anton Troianovski, « Ukraine tore down its Lenin statues. The hard part is filling the spaces left behind. », Washington Post, (lire en ligne
, consulté le )
- ↑ (en-US) AFP, « Moscow reinstates Lenin statue in Ukraine's Melitopol years after Kyiv took it down », sur www.timesofisrael.com (consulté le )
- ↑ (en-US) Andrew Fink, « Lenin Returns to Ukraine », sur The Dispatch, (consulté le )
Voir aussi
Bibliographie
- (en) Niels Ackermann et Sébastien Gobert, Looking for Lenin, London, FUEL Publishing, , 176 p. (ISBN 978-0993191176).
- Dominique Colas, « Les statues de Lénine en Russie et en Ukraine : destins contrastés », dans Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg (dir.), Dé-commémoration : Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues, Paris, Fayard, (ISBN 978-2-213-72205-4), p. 99-107.
- Yuliya Yurchuk, « Dé-canonisation du passé soviétique : abject, kitsch et mémoire en Ukraine », dans Sarah Gensburger et Jenny Wüstenberg (dir.), Dé-commémoration : Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues, Paris, Fayard, (ISBN 978-2-213-72205-4), p. 128-134.
Articles connexes
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