L'Abattoir (Fechine)
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| Dimensions (H × L) |
220 × 289 cm |
| No d’inventaire |
Ж-634 |
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L'Abattoir (en russe : Бо'йня) est un tableau du peintre russe, soviétique puis américain Nikolaï Fechine. Les critiques d'art modernes pensent que cette toile a été créée à Kazan, où vivait Fechine à l'époque, ou que le travail sur celle-ci a commencé en 1904. la suite de la création s'est poursuivie à des dates qui varient selon les critiques entre 1910, 1916, 1919, ou même au début des années 1920. Le tableau fait partie de la collection du Musée d'État des Beaux-Arts du Tatarstan à Kazan[1] et est exposé de manière permanente dans la salle des expositions de la Galerie nationale des beaux-arts Khazine [2].
La toile L'Abattoir représente dans l'œuvre de l'artiste une scène de genre assez rare. C'est l'une de ses quatre toiles majeures par la dimension du travail. Dans les personnages représentés, les critiques actuels identifient l'artiste lui-même et son père. La toile elle-même est rattachée non seulement à l'expédition du jeune Nikolaï Fechine au sud de la Chaîne de l'Ienisseï, mais aussi aux évènements sanglants de la Première Guerre mondiale ou de la guerre civile russe, qui coïncident avec l'âge de la maturité du maître.
L'intérêt du tableau pour les historiens d'art provient du processus du travail de l'artiste. Il a d'abord créé des croquis aux volumes énormes d'animaux, de bouchers qui restent des compositions abstraites. Ces esquisses sont des tourbillons de coups de pinceau qui ne rappellent la réalité que de loin.
La longue période de réalisation de la toile provient, d'après Féchine lui-même, et comme il le signale dans son autobiographie, du fait que le rejet naturel de la scène représentée l'a arrêté à plusieurs reprises. Finalement, il a décide de ne plus faire attention à son dégoût personnel. Le sang, les yeux effrayants des animaux se sont transforés en émeraudes brillantes.
Représentation sur la toile
Un taureau est égorgé et un groupe de travailleurs de l'abattoir, d'âges différents, se prépare à dépouiller la carcasse de la peau de l'animal [3]. Selon la critique d'art russe Galina Toulouzakova, l'action se déroule sous un auvent ou à l'intérieur[4]. Au premier plan est représenté l'animal couché sur le sol la gorge déjà tranchée. Du sang coule de son cou. Il est froid et de couleur turquoise. L'œil gauche de l'animal, dans ce fond sanglant, crée, selon Peter Doulski, une atmosphère aiguë d'horreur. Deux bouchers sont déjà penchés sur la bête [5]. Leurs gestes sont lents et précis[6]. À l'arrière-plan un ouvrier de l'abattoir tire un autre animal vers lui avec une corde. Plus à droite, un ouvrier arrache la peau d'une carcasse suspendue. Derrière cette carcasse se tient un ouvrier vêtu d'un tablier de boucher. Il essuie soigneusement la lame de son couteau avec un linge blanc [7],[6]. Au premier plan, à gauche de la toile, se tiennent deux apprentis-bouchers (l'un dos au spectateur, l'autre de face). Ils ne font pas attention à ce qui se passe, et jouent avec l'estomac d'un bovin. En Russie un estomac animal séché, traité puis gonflé peut servir à jouer au ballon. En introduisant des pois à l'intérieur il peut aussi constituer un hochet[6],[3].
La partie supérieure du tableau représente de la vapeur d'air chaud au travers de laquelle se détachent des taches claires du ciel [7]. En haut, à gauche, un ouvrier tend la main droite et crie en direction d'un autre qui mène une bête à l'abattage avec une corde. Toulouzakova croyait que ce personnage avait les traits de Fechine. Le boucher qui est à côté tient un couteau qu'il nettoie au niveau de la poitrine de ce personnage, ce que Toulouzakova percevait comme un symbole [4],[8].
Histoire de la création du tableau
Place de la toile dans l'évolution de l'artiste
La critique d'art russe Galina Toulouzakova a tenté de déterminer la place du tableau L'Abattoir dans l'évolution créative de l'artiste. Sa première étape a été celle de l'assimilation par Fechine des sujets et de la stylistique des Ambulants; sa période mature a été celle du Mariage chez les Tchérémisses (1908) jusqu'à L'Abattoir. C'est une période de tension émotionnelle, durant laquelle les sentiments sont poussés à la frontière de l'hystérie. Pour la critique, le pic de cette période est la toile L'Aspersion (1914) . Mais la toile L'Abattoir par son expressionnisme de la forme et du contenu relève également de cette deuxième période[9].

Le genre typique de l'évolution de l'artiste durant cette étape est, selon Toulouzakova, la scène de genre. Pour Fechine le but n'est pas de représenter la nature visible mais d'exprimer une relation au monde, de faire comprendre les processus profonds et essentiels des êtres. Pour y arriver, ses scènes de genre lui permettaient d'utiliser des techniques du grotesque. Pour la critique russe, l'exagération et le grotesque sont plus proches d'une vision sobre de la réalité de la vie que ne le sont les fixations photographiques d'un moment précis, comme les peintures de genre portrait[10]. Fechine affirmait l'égalité des parties significatives et formelles des œuvres. Il a repoussé les traditions et a librement interprété la composition et la science des couleurs. Selon Toulouzakova cela l'a conduit durant cette période à fusionner les plans, à rejeter la perspective aérienne, à rechercher des possibilités nouvelles par la texture de la couleur. Les œuvres de Fechine de cette époque participent à une ligne expressive propre à la peinture russe du début du XXe siècle, telle qu'on la retrouve dans les toiles de Philippe Maliavine, Boris Grigoriev et Pavel Filonov [10]. Selon la chercheuse, Fechine ne s'inquiétait pas tant des problèmes sociaux, mais plutôt des éléments de la nature nationale [11].
Dans sa thèse de doctorat sur le travail de Fechine, Dmitri Seriakov attire l'attention sur le fait que pendant toute son activité créative, Fechine n'a réalisé que quatre grandes œuvres de genre dont deux à l'époque où il était étudiant: Mariage chez les Tchérémisses (1908), Kapoustnitsa (1909), et une qui n'a pas été achevée L'Aspersion (1914). Seule L'Abattoir a été réalisé pendant la période de maturité [12]. Le critique souligne dans cette toile l'expressivité, l'ampleur de l'écriture, une certaine spontanéité de l'acte créatif et la généralisation des détails[13].
Travail de l'artiste sur la toile
En 1920, Nikolaï Fechine présente pour la première fois, à l'exposition nationale de peinture de Kazan, sa toile encore inachevée intitulée L'Abattoir[14]. Il fait forte impression avec cette toile effrayante. Piotr Doulski (ru), historien d'art et éditeur bien connu de école artistique de Kazan (ru), écrit dans un essai sur la vie et l'œuvre de Fechine, que la toile a été conçue par le peintre vers l'année 1904, alors qu'il faisait un voyage dans la taïga de l'Ienisséï [15]. En fait, Fechine faisait partie d'un expédition dans la taïga dirigée par un ingénieur des mines dénommé Nikolaï Ijitski, qui était passionné par la Sibérie [16]. Il a proposé a Fechine de faire partie de l'expédition. « Ces jours passés au milieu de la beauté immaculée de la Sibérie sont restés parmi les plus mémorables de ma vie », se souvenait l'artiste quelques années plus tard[17]. L'historienne d'art Ekaterina Kliotchevskaia, écrit que la liaison de la peinture de genre avec un point géographique précis est une caractéristique de l'œuvre de Fechine. À titre d'exemple on peut également citer la toile Mariage chez les Tchérémisses dont l'action se déroule dans le village de Morki (ru) dans l'ouiezd de Tsarevokokchaïski (ru) de la province de Kazan[18].
Dans la taïga, Fechine a vu à plusieurs reprises comment les habitants de la région tuaient des bœufs domestiques. Ils les conduisent dans des clairières clôturées entourées de fossés. L'abattage se pratique en plein air. L'animal est attrapé au lasso, puis une corde est attachée aux cornes pour le tirer à l'endroit où l'attendent les ouvriers qui l'assomment, lui coupent la gorge et laissent couler le sang. Les bêtes rugissent et résistent, ce qui crée un sombre tableau, renforcé par la quantité importante de sang qui coule sous les pieds des ouvriers préposés à l'abattage. Doulski pensait que ces scènes avaient provoqué sur Fechine des impressions psychiques particulièrement fortes sur le plan des couleurs et qu'elles lui sont restées en mémoire[19].
Le critique poursuit en expliquant que c'était du à la grande quantité de sang et à luminosité de celui-ci du fait de son exposition à l'oxygène de l'air. C'est une scène de ce genre que Fechine a voulu reproduire en montrant aux spectateurs du tableau les effets lumineux du sang versé. C'est la raison qui lui a fait choisir le méthode juive d'abattage du bétail appelée shehita, au cours de laquelle, l'animal gisant sur le sol, les sabots entravés, se voit couper la gorge avec un couteau [20].

Selon Peter Doulski, Féchine a commencé à travailler sur sa toile sur le thème de l'Abattoir dès 1905, mais il s'est limité à des études et des esquisses de son tableau en projet [21]. Le peintre Alexandre Lioubimov, qui a étudié durant les années 1914—1918 à l'école des beaux-arts de Kazan et communiquait étroitement à cette époque avec Fechine, écrivit dans ses mémoires, qu'en 1915-1916 ce dernier exposait au musée de Kazan des croquis de têtes de garçons pour le tableau l'Abattoir. Selon Lioubimov ils ont été réalisés selon la technique de la sculpture sur bois [22]. Durant sa période de production à Kazan, Féchine utilisait souvent des modèles sculpturaux pour ses compositions picturales. Galina Toulouzakova, quant à elle, mentionne les figures énormes utilisées pour l'Abattoir (1910, emplacement inconnu, seule la reproduction photographique a été conservée — НА ГМИИ РТ, ф. 4, ОП. 1, ед. хр. 2 / 671)[23].
Le peintre Pavel Radimov (ru), membre de l'association nouveaux poètes paysans, dernier président des Ambulants et premier président de l'Association des artistes de la Russie révolutionnaire se souvient que dans les premières années de ses rapports avec Fechine, ce dernier lui a présenté une série d'esquisses de douze de ses oeuvres. Parmi celles-ci se trouvait l'Abattoir. Radimov écrivit plus tard que c'est sur la base de ces croquis que l'artiste a créé ses toiles[24]. Galina Toulouzakova, dans sa thèse de doctorat en histoire de l'art, mentionne le dessin de garçons créé en 1912 pour l'Abattoir probablement au charbon sur du papier, mais en signalant de suite que son emplacement était inconnu en 1998[25]. Ce dessin a été publié dans un essai biographique de Piotr Doulski[26],[28].
Selon Doulski, l'artiste n'a commencé à travailler sur le tableau qu'à partir de 1912 et a poursuivi jusqu'en 1916[7]. Dans une lettre adressée à Valery Loboïkov, qui était secrétaire de l'Académie russe des beaux-arts dans les années 1900, lettre datée du et contenant son autobiographie présentée pour accompagner sa candidature au titre d'académicien à l'Académie russe des Beaux-Arts, Nicolaï Féchine écrit qu'il travaille sur deux grandes toiles. Les critiques d'art pensent qu'il s'agissait de L'Aspersion et de L'Abattoir [16].
Doulski décrit la toile comme une assez grande toile (286 x 205 cm),[29][30], sur laquelle sont représentées jusqu'à 8 personnages, apparemment dans une petite surface de boucherie juive[7]. Les chercheurs de la fin du XXe début du XXIe ont généralement accepté la version de l'auteur du premier essai scientifique sur l'oeuvre de Fechine. Galina Toulouzakova, cependant, dans sa thèse de doctorat, écrit que Nikolaï Fechine, a continué à travailler à cette toile au début des années 1920 et jusqu'à son départ pour les États-Unis [31]. Dans sa thèse de doctorat, un autre historien de l'art russe, Dmitri Seriakov, écrit au contraire que depuis le milieu des années 1910 « les recherches narratives de l'artiste dans le domaine de la thématique s'orientent dans un autre sens ». Le peintre a commencé à montrer de l'intérêt pour la vie quotidienne des gens, leur travail, leur occupation quotidienne, ce qui apparaît clairement, selon Seriakov, dans son tableauю l'Atelier du tonnelier (1914, Musée du Tatarstan), Dans la Forge (1920, Musée du Tatarstan). Après la Révolution d'Octobre, toujours selon selon Seriakov, Fechine n'a plus eu la possibilité de travailler sur de grandes peintures de genre, et un certain nombre de croquis (par exemple, Famine (1921, ГМИИ РТ), Soulèvement à l'arrière-front Alexandre Koltchak» (1923, Musée du Tatarstan)) témoignent de l'intérête de l'artiste pour des sujets pointus d'actualité[32].
Tableaux de la collection du musée national des Beaux-Arts de la république du Tatarstan
| Images externes | |
| Esquisse de la toile L'Abattoir | |
|---|---|
| Esquisse 1, 1910-e | |
| Esquisse 2, 1910-е | |
Lorsqu'il a quitté sa patrie en 1923, Nikolaï Fechine y a laissé la toile en dépôt au musée central du Tatarstan.[33],[34], [35], [36], [37] mais les croquis et esquisses ont été transmis aux proches de l'épouse du peintre (famille Belkovitch)[38]. Après 1944, la toile est passée dans la collection formée au Musée national de la République soviétique du Tatarstan (ru). Actuellement, le tableau L'Abattoirse trouve dans la collection du musée des beaux-arts de la République du Tatarstan, qui a été créé en 1958 sur les bases du musée national de la République soviétique du Tatarstan[30] où il est exposé dans la salle Nikolaï Fechine à la Galerie nationale des beaux-arts Khazine (filiale du musée du Kremlin de Kazan)[39]. La toile est entrée au musée des beaux-arts en 1962. Son numéro d'inventaire dans la collection est Ж-634[30],[40].

L'Abattoir est réalisé selon la technique de la peinture à l'huile sur toile. Sa dimension est de 220 x 289 cm. Le catalogue du musée date de 1919[40],[30]. Le tableau a été présenté plusieurs fois à de grandes expositions russes. A Kazan, dès 1920, il a été exposé à la première exposition nationale de peinture; à l'exposition de l'Association des artistes de la Russie révolutionnaire à Moscou en 1926 ; à Kazan à l'exposition Nikolaï Fechine et son temps en 1981 ; à l'exposition Art du Tatarstan des années 1920 et 1930 [21],[40],[40] et encore à l'exposition du Musée national des beaux-arts de la république du Tatarstan en novembre 2006-janvier 2007[30].
Dmitri Seriakov mentionne dans sa thèse de doctorat que le musée national des beaux-arts de la République du Tatarstan abrite des croquis de L'Abattoir réalisés dans les années 1910. Ils sont réalisés à la gouache combinée à de l'aquarelle d'une manière libre qui les rapproche de l'Art abstrait. Les contours des formes représentées y sont presque indiscernables. Les esquisses représentent un « tourbillon de coups de pinceaux et de lignes qui ne ressemblent que vaguement à des images réelles ». Selon ce chercheur, ces traits ne devaient déterminer que la composition générale du tableau et c'est pourquoi Fechine n'était pas gêné par les détails et que derrière les taches abstraites il pouvait deviner incontestablement des formes concrètes. Ces esquisses sont réalisés sur une feuille de papier rectangulaire dont ils n'occupent qu'une partie de l'espace.[41].
Appréciation par les critiques d'art et le public
Avis des contemporains et des soviétiques sur le tableau
L'artiste Deborah Riazanskaia, qui a étudié dans les années 1918-1920 à l'atelier de peinture de Nadejda Sapojnikova (ru), où Fechine a enseigné, a eu l'occasion de voir le tableau L'Abattoir et a parlé des impressions qu'elle ressenti. Selon elle, Fechine a donné à ses étudiants la tâche de peindre une composition sur le thème du Retour d'Ulysse chez Pénélope . Il était rare à l'époque de voir un professeur imposer cet exercice car les enseignants négligeaient les tâches de composition. Dans l'atelier il y avait sur les murs deux grandes oeuvres de Fechine L'Abattoir et L'Aspersion. Selon Deborah Riazanskaia les deux tableaux ont suscité l'enthousiasme des étudiants. Ils ont étudié attentivement la technique de travail de Fechine[42].
Piotr Doulski a accordé une importance considérable à la toile L'Abattoir, il a décrit en détail l'histoire de sa création et les impressions qu'elle a provoqué en lui. Ce critique d'art donne une évaluation contradictoire de la toile. Il écrit:
« Ce tableau est très curieux aussi bien dans sa composition que dans son expression. La note dramatique résonne fortement dans une scène toute imprégnée de l'odeur du sang. Cela lui donne un caractère cauchemardesque et cruel. Tous les moments sombres et répugnants de la découpe des corps des animaux sont transmis avec succès par Fechine. Les effets provoqués par le sang versé sont abondamment rendus. Mais il faut avouer que l'image, du fait de son motif, irrite plutôt le spectateur. Ce dernier, après s'être familiarise un instant, emporte avec lui un sentiments d'amertume et de dégoût, oubliant complètement la technique et le talent de l'artiste inspiré par une scène aussi sanglante et sombre[7]. »
La critique d'art soviétique Sophia Kaplanova considère L'Abattoir comme le plus complet et le plus important des grands tableaux de Fechine. Elle insiste sur le fait que la toile a représenté un travail acharné du peintre et que ce dernier montre au spectateur « un morceau de vie, sans rien adoucir, sans rien voiler ». Kaplanova fait encore remarquer que dans la toile se combinent la tension et la sérénité. L'athmosphère qui s'en dégage est créée par les tons utilisés : la peau noire du boeuf, les chemises grises des travailleurs, la carcasse jaune rouge déjà découpée, le sol en terre battue inondé de sang rouge. Une telle gamme de couleur crée un alliage particulier, rempli de drame et de force intérieure »[3].
Critiques d'art russes contemporains sur le tableau



Toulouzakova estime que « le contraste entre le raffinement des procédés formels et le caractère anti-esthétique du sujet, qui a toujours fasciné Fechine, trouve ici son expression la plus franche »[31]. Selon elle, l'artiste représente des personnages pour lesquels tuer un animal est devenu une activité courante. Fechine a mis en scène deux pôles - la vie et la mort - qui sont disposés symétriquement par rapport à l'axe central de la toile. Le symbole de la mort est la carcasse écorchée, celui de la vie ce sont les enfants. Cette dualité constitue la clé de compréhension des intentions de Fechine. L'abattoire apparaît alors sur la toile comme une métaphore de la vie, incluant la tragédie et le quotidien, le meurtre et le jeu, l'indiférence et la révolte[4][43].
Selon la critique russe, la composition de la toile est basée sur des contrastes et des oppositions. Le fond sombre et lourd contraste avec le haut de la toile plus clair et léger. La partie gauche avec les enfants allège un peu l'athmosphère et s'oppose à la partie droite et la carcasse ensanglantée. Toulouzakova remarque aussi la combinaison entre l'espace intérieur fermé et l'espace extérieur ouvert vu à travers les vitres des fenêtres. Le rythme des lignes verticales et horizontales, selon la critique détermine la structure interne de l'oeuvre. Les verticales sont représentées par les figures d'enfants, un travailleur essuyant un couteau, un homme en arrière-plan et une poutre derrière lui, les jambes d'un homme penché au second plan, les bras d'un ouvrier accroupi et d'un autre personnage qui arrache la peau de la carcasse. Les horizontales comprennent le sol, la carcasse couchée, le tronc de l'ouvrier penché, les bras du boucher et celles de l'ouvrier du fond, le bâton auquel est suspendue une carcasse à traiter, les croisillons de la fenêtre. Toulouzakova a comparé les rapports des lignes horizontales et verticales à celles des tableaux de Piet Mondrian [4],[8]. Ce même schéma de Piet Mondrian avec une intersection de lignes verticales et horizontales se retrouve dans la Portrait de N. Sapojnikova au piano, que la critique d'art considérait d'ailleurs plus comme une oeuvre de genre que comme un portrait[44].


Le visage du personnage situé au fond, au centre de la toile, Toulouzakova le percevait comme un autoportrait de l'artiste. Il se trouve, selon elle, au sommet d'une pyramide imaginaire, entre deux mains tendues par ses voisins et la lumière derrière lui est une sortie de l'espace confiné et étouffant de l'atelier. L'action principale se déroule plus près du spectateur. Son principal élément est la figure d'un homme penché vers la tête de l'animal gisant sur le sol. Le modèle de ce dernier pourrait être le père de l'artiste, Ivan Alexandrovitch Fechine (? — 1919) maître d'un atelier de menuiserie et spécialiste de la dorure d'iconostase. Il a dirigé un artel de dorure actif dans le gouvernement de Kazan. Il a encouragé l'intérêt de son fils pour la peinture et rêvait pour lui d'une carrière de peintre d'icônes. Il a vécu dans la pauvreté et est mort, ruiné, du typhus. On connaît jusqu'à dix portraits d'Ivan Fechine peints par son fils[45],[46],[8]. Toulouzakova remarque « la sophistication dans le développement du rouge, du rose, du jaune et du blanc avec des fluctuations entre le côté chaud et le côté froid ». La carcasse suspendue sur la barre transversale peut être vue comme une analogie de la crucifixion chrétienne. Dans la représentation du bœuf étendu sur le sol Toulouzakova distingue des coups de pinceau lâches et presque nonchalants, transmettant les derniers tourments du supplice subi par l'animal. Elle remarque aussi les tons bruns et chauds ainsi que blancs et froids, utilisés pour représenter cette carcasse amorphe d'où la vie est partie.[47],[48].
Toulouzakova écrit que, par ces images, Fechine exprime son attitude globale face à la vie qu'il appréhende comme une tragédie où la cruauté et le désespoir, l'absence d'humanité, la brutalité, l'absence d'âme constituent la seule signification que l'on peut y trouver. Elle énumère les émotions qui sont partagées par les personnages du tableau: la peur, la rupture, l'angoisse, l'excitation nerveuse[47],[49].
Galina Toulouzakova insiste sur le fait que malgré la morosité de la scène représentée sur la toile, Fechine réussit à éviter le naturalisme. Sa maîtrise picturale, son sens des nuances dans la relation entre les couleurs, la texture vivante, palpitante de ses toiles, l'utilisation à la fois d'une technique pâteuse de peinture et d'une technique lisse permet au spectateur de faire abstraction de l'intrigue. Pour Toulouzakova, dans cette toile, l'artiste est partagé entre deux souhaits: le caractère tragique du sujet ne doit pas mener le spectateur à la répulsion, mais l'esthétique révélée dans la forme ne doit pas non plus détourner celui-ci du caractère sanglant de la scène[47],[48].
Le critique d'art Dmitri Seriakov remarque que la coloration de L'Abattoir est « construite sur une combinaison dramatique de couleurs blanches, grises, noires, avec des nuances rouge sang et roses ». Il souligne que ce qui choque le spectateur n'est absolument pas ressenti par les personnages de la toile, pour qui la scène fait partie de leur vie quotidienne. Selon Seriakov, Fechine n'a pas cherché à épater la bourgeoisie, mais il a présenté l'opposition existant entre les vertus de la peinture et le caractère inesthétique délibéré de l'intrigue . Il a mené ainsi une expérience originale, au cours de laquelle il allait savoir s'il était possible d'introduire un spectacle répulsif dans un cadre esthétique[6]. Seriakov écrit encore que le peintre ne savoure pas les détails physiologiques de la scène qui se déroule. Il tente en premier lieu de transmettre une athmosphère coloristique stressante. C'est pourquoi on peut dire que Fechine est très impartial dans sa peinture et que c'est son absence de parti pris qui donne, selon Seriakov, cette profondeur particulière au drame qu'est la scène de massacre qu'il décrit[50].

Dmitri Seriakov considère que la différence entre L'Abattoir et d'autres peintures de genre de Fechine vient de son refus de construire une image basée sur des personnalités expressives. Il choisit au contraire des types de modèles qui ne se démarquent pas par l'éclat de leur individualité. L'intrigue n'est pas transmise par des expressions faciales ou des gestes des personnages, mais par l'arrangement de taches de couleurs, des tonalités et une dynamique de coups de pinceau c'est-à-dire par une technique de peinture particulière. Dans certains fragments, Fechine sculpte des volumes, dans d'autres il souligne le dessin , clarifie la silhouette. La trace du pinceau est souvent saccadée, parfois délibérément chaotique. Les objets et les formes sont représentés de manière générale, sans entrer dans le détail, ne donnant que des indices de la nature de l'objet décrit. Seriakov écrivait que la nature de certains objets n'est devinée qu'à une certaine distance. Si le spectateur regarde la toile de près il ne voit que des masses chromatiques et tonales[51],[32].
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Chaïm Soutine. Le Bœuf écorché (1925). -
Lovis Corinth À l'abattoir (1893) Staatsgalerie Studgard. -
Le boeuf écorché, école de Rembrandt, vers 1640. Musée des beaux-arts de Budapest.
En concluant son examen du tableau, Dmitri Seriakov a l'impression que « le croquis préparatoire de l'image a été agrandi à l'échelle d'une toile de grand format tout en conservant l'intensité de l'étude et des détails de départ. » Cette approche a des caractéristiques de l'inachevé conscient, du non finito . L'artiste donne un reflet coloré et émotionnel général de l'intrigue tandis que les nuances et les détails sont relégués au second plan.[32].
Sergueï Voronkov considère que L'Abattoir a des points communs avec les trois grandes peintures de genre de Fechine[52]: Mariage chez les Tchérémisses, Kapoustnitsa , L'Aspersion
- La figure dominante, qui est chaque fois placée à gauche de la toile.
- La ligne de l'horizon est placé à un tiers du haut du tableau, c'est-à-dire au niveau des yeux des personnages principaux.
- La présence constante de répétitions rythmiques linéaires et colorées.
L'artiste et critique Sergueï Voronkov observe que Fechine ne montre qu'une partie de la salle de l'abattoir et crée un sentiment d'exiguïté de cette pièce. Cela rapproche le spectateur de l'action qui se déroule sur la toile. Les contrastes amplifient l'impact de l'image ; la flaque de sang du bœuf d'une part et d'autre part les visages calmes des ouvriers qui répètent leur travail habituel ; le jeu des garçons qui gonflent une vessie de bœuf à gauche soulage l'intensité, la tension résultants de l'action principale de la scène. Selon Voronkov Fechine appliquait sa couleur sur la toile utilisait et un pinceau et un couteau à peindre, peut-être mélangeait-il ses peintures directement sur la toile. Voronkov a cherché une correspondance entre L'Abattoir et Le Bœuf écorché de Chaïm Soutine qui est beaucoup plus récent (1935). Pour lui le tableau de Fechine pourrait être une réflexion sur les évènements sanglants des révolutions russes de 1905 et de 1917 et de la Guerre civile russe qui a suivi. Selon Voronkov Fechine a délibérément laissé le tableau à un stade inachevé pour ne pas perdre en l'achevant quelque chose d'important qu'il y a trouvé. [53].
Quant à Aïda Almazova, historienne d'art, elle écrit dans son essai La culture artistique du Tatarstan dans le contexte des processus sociaux et des traditions spirituelles, que « L'Abattoir a été peint par Fechine dès 1914 et transmet le sentiment du massacre de sang-froid et brutal qu' a été pour les peuples la Première Guerre mondiale. »[54].
Notes et références
- (ru) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en russe intitulé « Бойня (картина) » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Toulouzakova 2007, p. 463.
- ↑ « galerie nationale Khazine »
- Kaplanova 1975, p. 11.
- Toulouzakova 1998, p. 38.
- ↑ Doulski 1921.
- Seriakov 2009, p. 99.
- Doulski 1921, p. 22.
- Toulouzakova 2007, p. 107.
- ↑ Toulouzakova 1998, p. 40-41.
- Toulouzakova 1998, p. 41.
- ↑ Toulouzakova 2008, p. 119.
- ↑ Seriakov 2009, p. 89.
- ↑ Seriakov 2009, p. 97-98.
- ↑ Douslki 1921, p. 21.
- ↑ Seriakov 2009, p. 98.
- Fechine 1975, p. 36.
- ↑ Toulouzakova 2007, p. 27,30.
- ↑ Kliotchevskaia 1992, p. 10.
- ↑ Doubski 1921, p. 21.
- ↑ Doulski 1921, p. 21-22.
- Doulski 1921, p. 21.
- ↑ Lioubimov 1975, p. 113.
- ↑ Toulouzakova 1998, p. 96.
- ↑ Radimov 1975, p. 121.
- ↑ Toulouzakova 1998, p. 129, 198.
- ↑ Doulski 1921, p. 19.
- ↑ Doulski 1921, p. 20—21.
- ↑ Toulouzakova a renseigné à tort que la reproduction se trouvait à la page 20-21 alors qu'en fait à cette page se trouve une copie de l'Abattoir lui-même[27].
- ↑ Doulski se trompe dans les mesures de la toile
- Catalogue 2006, p. 96.
- Toulouzakova 1998, p. 37.
- Seriakov 2009, p. 101.
- ↑ En 1921, le musée provincial de Kazan a été renommé musée central de la république soviétique du Tatarstan
- ↑ En ce qui concerne les causes et les circonstances de l'émigration de Fechine aux États-Unis des données peuvent être trouvées dans les articles de Ramil Sartchine, docteur en philologie et de Julia Anchakova, candidate en sciences historiques, ainsi que dans l'ouvrage Mes proches… N. Belkovitch, dont l'auteur est Vera Korneva, parente de l'artiste du côté de son épouse,
- ↑ Sartchine 2018, p. 88—103.
- ↑ Korneeva 2015, p. 73—121.
- ↑ Anchakova 2017, p. 287—293.
- ↑ Toulouzakova 2006, p. 16.
- ↑ « Salle monographique de Nikolaï Fechine » [archive du ], Musée national des beaux-arts de la République du Tatarstan
- Catalogue 1992, p. 40.
- ↑ Seriakov 2009, p. 124.
- ↑ Riazanskaia 1975, p. 138.
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Liens externes
- « N Fechine. « L'Abattoir » (интерактивное воспроизведение). Musée national des beaux-arts de la république du Tatarstan. » [archive du ], sur Артефакт — гид по музеям России с технологией дополненной реальности. Проект Министерства культуры Российской Федерации и портала «Культура.РФ» (consulté le )
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