L'Esprit de révolte

| Langue |
français |
|---|---|
| Auteur | |
| Genre |
philosophie politique histoire |
| Sujet |
stratégie révolutionnaire |
| Date de parution |
mai-juin 1881 |
| Lieu de publication |
Genève, Suisse |
| Publié dans |
L'Esprit de révolte est un article et un pamphlet publié par l'anarchiste russe Pierre Kropotkine dans Le Révolté, entre mai et . Le philosophe l'écrit dans une période de tension et de débats au sein du mouvement anarchiste au sujet de la propagande par le fait, peu avant le congrès de Londres (1881), qui consacre l'usage de cette stratégie et dont il ne parvient pas à infléchir la trajectoire.
Tandis que la stratégie se répand au sein du mouvement, Kropotkine s'y oppose et développe, dans ce texte, une vision différente de l'action anarchiste. Se concentrant sur la question de la transformation d'une situation prérévolutionnaire en révolution, il forge un nouveau concept, l'esprit de révolte. Selon lui, il faudrait mener une pluralité d'actions révolutionnaires, collectives ou individuelles, pour lancer une révolution. Il entrevoit ainsi le lancement, non pas d'actions spectaculaires et nécessairement marquantes au niveau national ou international, mais plutôt la multiplication croissante, par divers groupes et individus anarchistes, d'actions révolutionnaires permettant aux masses populaires de se radicaliser et mener la révolution sociale anarchiste. Pour son développement, il s'intéresse beaucoup à la Révolution française (1789-1793) qui est très discutée dans le texte ; l'auteur russe y soutient aussi que l'implication des anarchistes dans une telle direction permettrait au mouvement d'être privilégié par le peuple lors de la révolution, contrairement aux autres courants socialistes.
L'Esprit de révolte est lu de manière importante au sein du mouvement anarchiste ; il s'agit du deuxième pamphlet le plus lu de Kropotkine et est repris par la première période de presse anarchiste lyonnaise (1882-1884). De manière générale, cependant, ses lecteurs estiment qu'il s'agit d'un texte soutenant la propagande par le fait et s'inscrivant dans la même logique ; ce qui n'est pas réellement le cas, bien que le texte ne la contredise pas pour autant. L'anarchiste russe accorde quant à lui à ce texte une importance particulière et le republie dans ses Paroles d'un révolté.
Histoire
Contexte : développement de la propagande par le fait et conflits au Congrès de Londres
Le mouvement anarchiste, fondé vers le congrès de Saint-Imier en Suisse, en 1872, commence à essaimer en Europe de l'Ouest[1],[2]. La situation est compliquée et répressive pour le mouvement, avec des mesures comme la loi Dufaure de 1872 en France, qui interdit l'Internationale anti-autoritaire, la principale organisation anarchiste de cette période[3]. Dans ce contexte répressif[4], des anarchistes en viennent progressivement à théoriser et soutenir la stratégie de la propagande par le fait, qui suggère d'agir directement pour effectuer un acte de propagande, plutôt que d'attendre que des discours ou des écrits ne le fassent[4]. Elle se matérialise par des actes de révolte insurrectionnelle ou des attentats visant des personnalités politiques ou financières[4].

De son côté, Pierre Kropotkine, une figure majeure du mouvement anarchiste à cette période, représentant la tendance anarchiste communiste qu'il théorise en grande partie, adopte une position ambigüe vis-à-vis de cette stratégie[5]. Il préfère développer son concept d'esprit de révolte ; l'idée selon laquelle toute révolution doit être précédée par la généralisation d'un esprit de révolte, matérialisé par une diversité d'actions (violentes ou non) révolutionnaires[5]. Chez lui, l'aspect d'une action faite pour la propagande n'est pas aussi importante que chez d'autres théoriciens[5].
Ces différences de visions chez les anarchistes sont incarnées lors du Congrès de Londres (1881)[6],[7],[5],[8]. Ce congrès, organisé par les socialistes et chargé de recréer la Première Internationale - ce qui est un programme posant déjà problème pour les anarchistes, puisque l'Internationale anti-autoritaire existe encore[6] - est d'abord vu avec suspicion par les anarchistes, mais ils décident d'y participer tout de même[6]. Plusieurs figures du mouvement y participent et y soutiennent une Internationale rendue secrète et adoptant un programme de propagande par le fait comme évolution de l'Internationale anti-autoritaire : il s'agit de l'Internationale noire[9],[6],[7].
Kropotkine s'y rend et s'oppose à cette proposition ; il préfère soutenir le fait de conserver l'Internationale comme une organisation publique et de masse à laquelle pourraient se greffer des groupes de propagande par le fait, sans faire d'elle une organisation secrète[7]. Des conflits y opposent alors le révolutionnaire russe à d'autres figures du mouvement, comme Louise Michel, Errico Malatesta, Victorine Rouchy, Égide Spilleux (dit Serraux) ou d'autres personnes ; ils s'opposent en partie sur la question de savoir si l'Internationale doit soutenir tout acte révolutionnaire, indépendamment de sa valeur morale[7],[5],[8]. S'il parvient à tempérer un peu la teneur du congrès, celui-ci finit par adopter un programme de propagande par le fait et penche plutôt en faveur des positions contre lesquelles combat Kropotkine[7],[5],[8].
Selon lui, cette « défaite » au sein du congrès le pousse, après avoir tout de même voté pour la déclaration finale, à publier sa série d'articles intitulée L'Eprit de Révolte, pour réaffirmer ses positions et leur donner une base textuelle[10]. À ce propos, il écrit dans deux lettres à Georges Herzig en 1909 que [10]:
« J’ai toujours été opposé à ce mot et à cette idée de propagande par le fait, et c’est contre cette idée, que j’ai toujours trouvée fausse (on ne tue pas un homme pour faire de la propagande, on le tue parce que c’est une vipère et qu’on le hait), que j’ai écrit les articles de L’Esprit de Révolte après le Congrès de Londres [...] Et c’est en voyant la bande à Serraux, au Congrès de Londres, s’en faire une arme, que j’ai écrit L’Esprit de Révolte. »
Malgré cet argument donné par Kropotkine, L'Esprit de révolte paraît en réalité avant le Congrès de Londres[10]. Plutôt que d'y voir une réponse au congrès, l'historienne Caroline Cahm suppose qu'il s'agit donc plutôt d'une publication cherchant à renforcer sa position lors du congrès à venir[10].
L'Esprit de révolte
Entre mai et , peu avant le congrès, Kropotkine publie quatre textes composant l'article dans Le Révolté[11],[12],[13].
Contenu et théorisation du concept d'esprit de révolte
Le texte concerne les stratégies révolutionnaires à adopter ; Kropotkine soutenant très fortement l'action révolutionnaire collective et individuelle[11]. Il décrit et soutient plusieurs formes de propagande et d'action à mener, couvrant une variété de pratiques militantes, concernant des questions de propagande publique, clandestine ou encore d'organisation[11].
Le révolutionnaire russe s'intéresse particulièrement à la question des situations pré-révolutionnaires dans différents pays ; il décrit le fait que toute révolution se produirait quand la situation sociale et économique serait nécessaire, mais que, une telle situation ne suffirait pas[11],[12]. S'appuyant sur les exemples de plusieurs révolutions mais surtout de la Révolution française (1789-1793), il affirme qu'une révolution se produirait à partir du moment où différents groupes et individus, qu'il nomme les « sentinelles perdues »[11],[14],[15], feraient, par leurs actions, passer la situation de théorique à concrète et, d'une certaine manière, matérialiseraient la révolution en la « lançant »[11],[12]. Kropotkine n'envisage pas nécessairement des actions uniquement collectives, mais aussi individuelles[11].
Contrairement à la propagande par le fait, qui soutient que des actions précises pourraient servir de propagande incitant le peuple à se révolter, le concept que déploie Kropotkine, l'esprit de révolte, ne se prononce pas sur une telle question[11],[12]. Il s'attarde plutôt sur le fait de montrer que l'action serait la principale force motrice des révolutions et que chaque action révolutionnaire dans une situation prérévolutionnaire, permettrait à des actions révolutionnaires de suivre et d'ainsi déclencher un cycle croissant menant à la révolution sociale anarchiste[11],[12].
Au fond, bien que sa théorie soit parallèle à celle de la propagande par le fait, son concept est plus large que cet autre et peut aussi bien recouvrir des actions légales ou illégales[11]. Il s'agit plutôt pour lui de placer les masses dans une situation psychologique poussant à la révolution que de mener des actions précises sur tel roi ou telle figure financière[11],[12],[13].
Le révolutionnaire paraît tisser un vaste réseau d'actions ; et soutient, qu'elles soit individuelles ou collectives, qu'elles seront liées par leur marche vers la révolution[11],[12]. Par ailleurs, l'implication des anarchistes dans cette lutte serait déterminante, selon lui, car au moment de la révolution, le « parti » qui aurait mené ces actions multiples serait logiquement celui que les masses écouteraient de manière privilégiée, tandis qu'elles ignoreraient les courants socialistes réformistes[12],[13].
Postérité
Réception au sein du mouvement anarchiste
Le texte, qui se sépare pourtant de la propagande par le fait, est souvent compris par ses lecteurs comme s'y référant, ce qui est contraire à l'intention de l'auteur ; cependant, il est largement partagé et lu par les anarchistes[11],[13]. Ainsi, les titres de la première période de presse anarchiste lyonnaise (1882-1884) reprennent son texte, ce qui témoigne d'un succès certain[13]. Il s'agit du deuxième pamphlet le plus lu de Kropotkine après Aux jeunes gens et se solidifie dans la mémoire culturelle du mouvement - le révolutionnaire russe lui attache par ailleurs une grande importance et le republie dans son Paroles d'un révolté[11],[12],[13].
De manière générale, la propagande par le fait s'impose comme une stratégie privilégiée du mouvement pendant les décennies suivantes - ce qui se manifeste dans sa défaite au congrès de Londres, tandis que le concept d'esprit de révolte n'acquiert pas la même influence ou le même prestige : Kropotkine ne se dissocie cela dit jamais d'actes de propagande par le fait, qu'il considère souvent tomber dans la catégorie de l'esprit de révolte[8],[13].
Sources primaires
- La série de quatre articles dans Le Révolté sur le site d'Archives autonomies
- L'ouvrage sur Wikisource dans sa version republiée dans Paroles d'un révolté
Références
- ↑ Gaetano Manfredonia, « L'anarchisme », dans Histoire des gauches en France, La Découverte, , 444–462 p. (ISBN 978-2-7071-4736-3, lire en ligne)
- ↑ Baker 2023, p. 20-30.
- ↑ « 14 mars 1872 : L’appartenance à l’Association Internationale des Travailleurs devient un crime », sur 1-Jour.fr | "Oublier l'histoire, c'est se condamner à la revivre", (consulté le )
- Eisenzweig 2001, p. 70-100.
- Cahm 1989, p. 154-155.
- Cahm 1989, p. 152.
- Cahm 1989, p. 153-154.
- Cahm 1989, p. 158-159.
- ↑ Michael Schmidt et Alexandre Sanchez, Cartographie de l'anarchisme révolutionnaire, Lux éd. diff. Harmonia mundi, coll. « Instinct de liberté », (ISBN 978-2-89596-136-9), p. 51
- Cahm 1989, p. 158-160.
- Cahm 1989, p. 160-163.
- Cahm 1989, p. 164-167.
- Cahm 1989, p. 167-170.
- ↑ Pierre Kropotkine, « L'Esprit de révolte », dans Paroles d’un révolté, C. Marpon et E. Flammarion, , 275–305 p. (lire en ligne)
- ↑ Vivien Bouhey, « Radiographie du mouvement anarchiste français de 1881 à 1894 : éléments pour servir une réflexion sur l’existence d’une internationale noire à la fin du XIXe siècle », Histoire, économie & société, vol. 38, no 3, , p. 87-88 (ISSN 0752-5702, DOI 10.3917/hes.193.0083, lire en ligne, consulté le )
Bibliographie
- Zoe Baker, Means and Ends: The Revolutionary Practice of Anarchism in Europe and the United States, Edinbourg, AK Press, (ISBN 978-1-84935-498-1)
- Caroline Cahm, Kropotkin and the rise of revolutionary anarchism, 1872-1886, Cambridge ; New York, Cambridge University Press (CUP), (ISBN 0-521-36445-0)
- Uri Eisenzweig, Fictions de l'anarchisme, France, C. Bourgois, (ISBN 2-267-01570-6)
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