La Longue Marche (essai)

La Longue Marche : Essai sur la Chine
Auteur Simone de Beauvoir
Pays Drapeau de la France France
Genre Essai
Éditeur éditions Gallimard
Collection Blanche
Date de parution
ISBN 2070205185

La Longue Marche : Essai sur la Chine est une œuvre de non-fiction politique et sociologique de la philosophe et écrivaine française Simone de Beauvoir, publiée pour la première fois chez Gallimard le 23 avril 1957. Comptant environ 500 pages, il s’agit d’un essai sur la Chine fondé sur un séjour de six semaines que Beauvoir effectua en république populaire de Chine, récemment fondée par Mao Zedong, entre septembre et octobre 1955[1]:11.

L’ouvrage constitue l’un des travaux les plus substantiels de Beauvoir en matière de reportage politique, ainsi que l’un des témoignages les plus détaillés sur la Chine maoïste produits par une intellectuelle occidentale dans les années 1950. Il demeure pourtant l’un de ses ouvrages majeurs les moins étudiés, en partie en raison des sensibilités politiques suscitées par son sujet, et en partie à cause des critiques—y compris certaines formulées par Beauvoir elle-même—qui se sont accumulées autour de ses analyses de l’État communiste chinois[2].

Contexte

À l’été 1955, Beauvoir et Jean-Paul Sartre ont accepté une invitation du Parti communiste chinois—proposée par le Premier ministre Zhou Enlai pendant la conférence de Bandung — pour visiter la république populaire de Chine[2]. Selon Michel Leiris, qui était également présent, c’était un « voyage engagé », et y participer signifiait « implicitement se déclarer sympathisant »[2].

La visite a eu lieu dans un contexte particulier de la guerre froide. Sartre et Beauvoir ont perdu leurs illusions sur l'URSS après la révolution hongroise de 1956[3]:114. Le modèle socialiste chinois—plus pauvre, plus radical et plus favorable aux peuples opprimés—attirait davantage leur sympathie. Comme Beauvoir l’a écrit plus tard dans Tout Compte Fait, tandis que l’URSS prêchait la patience aux pays sous-développés, « la Chine proposait un modèle de socialisme pauvre et encourageait les peuples opprimés à des actions violentes »[4]:455. Elle et Sartre étaient accompagnés en permanence par un guide-interprète désigné par le gouvernement, car l’interprète français n’est pas autorisé à entrer en Chine, une condition qui limitait fortement leur liberté d’observation indépendante[5].

Composition et methodologie

La longue marche est organisé par thèmes plutôt que comme un récit de voyage chronologique. Il contient des chapitres comme « Découverte de Pékin », « Les paysans », « La famille », « L'industrie », « La culture », « La lutte défensive », « Le 1er octobre » et « Villes de Chine »[1]:sommaire. Dans la préface, Beauvoir établit une distinction méthodologique nette entre La longue marche et un récit de voyage classique : « …j'ai vite compris qu'il ne fallait pas songer à écrire sur la Chine un reportage, au sens classique du mot. Le reporter explore un présent stable dont les différents éléments se servent réciproquement de clés; à travers des faits contingents, et chargés de significations qui les débordent, il s'efforce d'atteindre un ensemble »[1]:préface. En Chine, affirme-t-elle, rien n’était « contingent » : chaque fait du présent tirait son sens d’un avenir commun, et le pays ne pouvait être compris qu’à travers son devenir. La tâche n’était donc pas seulement de décrire, mais aussi d’expliquer : « Il est vain de prétendre décrire ce pays : il demande à être expliqué »[1]:29.

Après son retour, elle a passé deux ans à faire beaucoup de recherches historiques avant de publier le livre. Le titre du livre fait référence à deux choses : d’abord à la célèbre retraite militaire de 1934-1935 dirigée par Mao Zedong, et aussi à l’idée de Beauvoir que « [le présent] n'est qu'une étape de cette ‹ longue marche › qui conduit pacifiquement la Chine de la révolution démocratique à la révolution socialiste »[1]:préface.

Le livre est remarquable par la place importante donnée au contexte historiqueou, parce que la Chine est si ancienne, une histoire relativement récente. Beauvoir consacre beaucoup de pages à expliquer ce qu’était la Chine avant la révolution, afin de montrer clairement ce que la révolution avait changé. Elle écrit même dans son autobiographie de 1963, La Force des choses, que si elle écrivait Le Deuxième Sexe « aujourd’hui », elle utiliserait une approche plus matérialiste, comme dans La Longue Marche : « Je prendrais dans le premier volume une position plus matérialiste. Je fonderais la notion d’autre et le manichéisme qu’elle entraîne non sur une lutte a priori et idéaliste des consciences, mais sur la rareté et le besoin: je l’ai fait dans La longue marche, quand j’ai parlé de l’antique asservissement des Chinoises »[3]:267.

Les femmes dans La longue marche

L’argument féministe se concentre dans le chapitre « La famille ». Beauvoir commence cette analyse avec une attente déjà formée par Le Deuxième Sexe : que le socialisme constitue une condition nécessaire a la liberation des femmes. Comme elle l'écrit dans le livre, « la marche vers le socialisme implique l’émancipation de l’individu, l’affirmation de son droit à disposer de soi-même »[6].

Un point central de cette analyse feministe est le nouveau code de la famille de 1950 de Mao Zedong. Comme Beauvoir le décrit :

« La « loi du mariage » promulguée en 1950 les a entérinées et codifiées. Elle affirme la liberté de l'individu au sein de la famille et la radicale égalité des sexes. Elle abolit les mariages d'enfants et interdit l'adoption des brusenfants, elle exige le libre consentement des époux qui doivent faire enregistrer par écrit leur union, elle condamne l'infanticide, défend le concubinage, autorise le remariage des veuves, accorde à la femme comme à l'homme le droit de demander le divorce et ne reconnaît aucune preeminence au père sur la mère : le nom de l'homme ni sa famille ne sont privilégiés par rapport à ceux de la femme. En cas de divorce, l'enfant est confié, s'il est encore au berceau, à la mère, et plus tard, selon son intérêt, à la mère ou au père. A la différence du code de 1931, elle instaure donc franchement une famille conjugale fondée sur l'égalité des époux et leur droit à disposer d'eux-mêmes.. »[1]:138-139

Beauvoir a évalué à la fois les réussites et les limites de cette loi, en remarquant que le changement culturel avançait plus lentement que la législation écrite[1]:140.

Dans un article, la savante Yangyang Liu examine comment Beauvoir a interprété la « désexualisation » apparente des femmes chinoises pendant sa visite. Alors que d’autres observateurs occidentaux critiquaient la perte de la féminité traditionnelle comme un signe de l’uniformité communiste, Beauvoir voyait ce changement esthétique à travers une perspective féministe et socialiste radicale. Elle le présentait comme un rejet nécessaire de l’ancienne oppression patriarcale. Selon Liu, les écrits de Beauvoir répondaient en partie à des critiques comme Robert Guillain, qui utilisait la « désexualisation » pour attaquer le régime communiste : « À cet égard, Beauvoir et son ‹ ennemi › anti-chinois, comme par exemple Robert Guillain, ont chacun adopté une approche différente ». Guillain décrivait les citoyens chinois comme des « fourmis bleues » dans une société « laborieuse, uniforme, asexuée ». Il affirmait qu’il s’agissait d’un « effacement de l’individualité poussé jusqu’à l’effacement de la différence de sexe »[5].

Beauvoir voyait aussi les Chinois comme asexués, disant qu’ils étaient « trop sérieux », « réservés » et « froids ».[1]:148, 144, 149 En décrivant les mariages à l’université, elle écrit : « Quand au bureau d'enregistrement on demande aux jeunes gens pourquoi ils se sont choisis pour époux, la réponse classique, c'est : « Parce que c'est un bon travailleur ». Tsai m'a dit : « Les étudiants préfèrent les filles qui travaillent le mieux. › Il est certain que l'amour ne paraît pas jouer un grand rôle dans la vie des jeunes Chinois »[1]:149.

Cependant, au lieu de voir cela comme une répression, Beauvoir présente l'absence de féminité traditionnelle comme une victoire révolutionnaire. Le moment décisif arrive lorsqu’elle raconte la déclaration d’une femme chinoise pendant une représentation d’opéra où l’héroïne se défend contre un empereur plein de désir. La femme explique que les Chinoises avaient voulu la révolution « pour avoir le droit de ne pas aimer »[1]:149. Beauvoir interprète cela non comme un échec de la libération, mais comme son commencement : un rejet radical des siècles de domination sexuelle qui avaient défini la vie des femmes chinoises. Dans une formule caractéristique, elle conclut que « ce n'est pas l'enthousiasme socialiste qui empêche [la Chinoise] de rêver à l'homme, mais elle accueille avec enthousiasme un socialisme qui la délivre de l'homme »[1]:149.

Dans sa conclusion, Beauvoir décrit la Chine comme « ni paradis, ni infernale fourmilière, mais une région bien terrestre, ou des hommes qui viennent de briser le cycle sans espoir d'une existence animale luttent durement pour édifier un monde humain »[1]:conclusion. Le jugement général du livre sur la révolution est donc plutôt favorable, même si elle reconnaît les difficultés matérielles et les limites de la liberté culturelle. La chercheuse Meryl Altman écrit « Elle n’aimait pas tout ce qu’elle voyait et ne croyait pas tout ce qu’on lui disait : le livre est clairement marqué par l’optimisme, mais ‹ il reste à voir › ce qui arrivera »[2].

Cet optimisme était l’une des critiques principales du livre, même à l'époque. Une critique universitaire  à ce temps affirmait que : « Si elle s’était simplement contentée de décrire ce qu’elle voyait, sans introspection personnelle, son travail aurait peut-être été plus fiable… c’est une petite grâce qu’elle évite le jargon marxiste-léniniste habituel »[7].

La réévaluation de Beauvoir

Dans Tout Compte Fait, Beauvoir revient sur La longue marche avec une auto-critique explicite. Elle reconnaît les limites d’information dans lesquelles le livre avait été écrit, en expliquant qu’elle et Sartre se méfiaient à la fois de la presse occidentale hostile et de la propagande publiée à Pékin, qu’ils considéraient toutes deux comme peu fiables.[4]:455 Elle raconte avoir lu les écrits de Mao Zedong avec beaucoup d’intérêt, mais elle finit par qualifier le célèbre Petit livre rouge d’ « une décourageante platitude ».[4]:457

Au moment où elle écrit Tout Compte Fait, les catastrophes du Grand Bond en avant et de la révolution culturelle avaient rendu l’optimisme du livre sur le maoïsme historiquement impossible à défendre. Beauvoir admet qu’elle avait accepté trop facilement les représentations officielles, et que la révolution culturelle, en particulier, avait contredit une grande partie de ce qu’elle avait écrit sur la situation des intellectuels chinois. Les événements avaient dépassé La longue marche au moment même où elle l’écrivait[2].

À la fin des années 1970, elle était arrivée à un désenchantement définitif. Voici un extrait d’un entretien avec Le Monde :

Pierre Viansson-Ponté: Et vous estimez aussi que la situation des femmes n'a pas sensiblement évolué. Vous avez écrit dans Tout compte fait: « J'ai cru trop vite, quand j'ai écrit le Deuxième Seze, à une proche victoire des femmes. » Beauvoir: Oui, j'ai cru trop vite, parce que j'ai pensé que la victoire des femmes serait liée à l'avènement du socialisme. Or le socialisme, c'est un rêve, il n'existe nulle part. Les pays que nous appelons socialistes aujourd'hui ne le sont pas du tout. Et d'autre part, dans ces pays dits socialistes, la situation des femmes n'est pas meilleure que dans les pays capitalistes. Enfin, peut-être qu'en U.R.S.S… Pour moi, c'est une des choses essentielles: la femme doit avoir son indépendance économique. Elle l'a certainement plus en U.R.S.S. Seulement cela n'empêche pas qu'elle concilie toujours son travail à la maison… Il faut que ce soit elle, même si elle est un grand patron, une chirurgienne réputée, il faut que ce soit elle qui fasse ensuite le ménage, la cuisine, mette le couvert, etc., qui fasse les courses, et elle a donc une double charge. Par conséquent, je ne crois plus du tout que la situation des femmes soit liée à l'avènement du socialisme, que l'amélioration de la situation des femmes soit liée au développement du socialisme. Simone de Beauvoir, Interview par Pierre Viansson-Ponté, Entretien avec Simone de Beauvoir, Le Monde,  (consulté le ).

Critiques savantes

Les recherches récentes ont soumis le livre a deux grandes lignes de critique. La première concerne une certaine naïveté politique. Altman décrit la réception publique du livre en expliquant que Beauvoir et ses contemporains étaient considérés comme « dupés par les communistes, ou accusés d’avoir volontairement caché les échecs et les excès de Mao Zedong—ou même les deux à la fois »[2].

La deuxième ligne de critique concerne l’orientalisme. La chercheuse Sally Markowitz écrit : « Mais l’orientalisme est une plante résistante, et La longue marche est malheureusement remplie de plusieurs tropes orientalistes : le despote oriental, l’absence d’histoire chinoise, le Chinois efféminé, ainsi que le manque d’énergie et de personnalité des Chinois. Cette faiblesse reflète moins Beauvoir elle-même que la puissance continue de l’orientalisme jusqu’au XXe siècle »[8]:281.

Richard Wolin, dans The Wind from the East: French Intellectuals, the Cultural Revolution, and the Legacy of the 1960s, écrit : « La Chine de Mao est devenue une projection — un test de Rorschach — pour les fantasmes révolutionnaires des étudiants. Le communisme soviétique étant largement discrédité, la Chine révolutionnaire, avec d’autres expériences socialistes du tiers monde comme le Nord Vietnam et Cuba, semblait représenter le dernier espoir d’une alternative de gauche aux problèmes de la modernité occidentale »[9]:122. Wolin continue en définissant l’orientalisme comme « l’idée qu’une infusion d’énergies « primitives » venant des pays non occidentaux pourrait compenser la décadence européenne et revitaliser la France comme métropole en déclin »[9]:125.

Beauvoir dit cela presque explicitement : « Personnellement, je tirai de cette étude un grand profit. Confrontant ma civilisation avec une autre, fort différente, je découvris la singularité de traits qui m’avaient paru communs; des mots simples, comme paysan, champ, village, ville, famille, n’avaient pas du tout le même sens en Europe ou en Chine ; la vision de mon propre environnement s’en trouva rafraîchie »[3]:96.

Cependant, Altman défend Beauvoir. Elle affirme que plusieurs passages considérés comme orientalistes décrivaient en réalité des dynamiques sociales que Beauvoir avait véritablement observées. Selon Altman, l’admiration de Beauvoir pour la disparition des anciennes coutumes ressemblait moins à l’orientalisme français qu’aux idées des écrivains du mouvement du mouvement du 4 mai, dont l’influence restait importante parmi les dirigeants chinois en 1955. Une autre savante insiste sur la contribution du livre au développement du féminisme de Beauvoir. Christina Van Houten, soutient que La longue marche « fonctionne comme une sorte de charnière entre l’écriture féministe de Beauvoir et son activisme politique dans l’après-guerre »[10].

Résumé

L'ouvrage a une forme hybride entre le récit de voyage et l'essai journalistique. Le titre est une référence à la Longue Marche, un épisode de l'histoire de la Chine dans les années 1930.

Simone de Beauvoir témoigne des profondes transformations sociales que traverse la Chine, avec les grandes réformes mise en place par le nouvel État communiste. L'autrice dit vouloir représenter la Chine « sous un jour véritable : ni paradis, ni infernale fourmilière, mais une région bien terrestre, où des hommes qui viennent de briser le cycle sans espoir d'une existence animale luttent durement pour édifier un monde humain »[11].

Éditions

Références

  1. Simone de Beauvoir, La longue marche : Essai sur la Chine, Paris, Gallimard, , 484 p.
  2. (en) Meryl Altman, « Chapter 6: Beauvoir in China », dans Beauvoir in Time, Brill, (ISBN 9789004431218, lire en ligne)
  3. Simone de Beauvoir, La force des choses, France, Gallimard, , 688 p.
  4. Simone de Beauvoir, Tout compte fait, France, Gallimard, , 633 p.
  5. Yangyang Liu, « L’image de la Chinoise « désexuée » sous le regard de Beauvoir : De la critique à l’idéalisation », Orbis Litterarum, vol. 78, no 4,‎ , p. 315–326 (ISSN 0105-7510 et 1600-0730, DOI 10.1111/oli.12376, lire en ligne, consulté le )
  6. ↑ Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, France, Gallimard, , 1000 p., p. 159
  7. ↑ (en) H. Arthur Steiner, « Review: The Long March , by Simone de Beauvoir », Far Eastern Survey, vol. 27, no 8,‎ , p. 124–124 (ISSN 0362-8949, DOI 10.2307/3024408, lire en ligne, consulté le )
  8. ↑ Sally Markowitz, « Occidental Dreams: Orientalism and History in The Second Sex », Signs: Journal of Women in Culture and Society, vol. 34, no 2,‎ , p. 271–294 (ISSN 0097-9740, DOI 10.1086/591235, lire en ligne, consulté le )
  9. Richard Wolin, The wind from the east: French intellectuals, the cultural revolution, and the legacy of the 1960s, Princeton University Press, (ISBN 978-1-4008-3437-2 et 978-0-691-12998-3)
  10. ↑ (en) Christina Van Houten, « Simone de Beauvoir Abroad: », Comparative Literature Studies, vol. 52, no 1,‎ , p. 112–129 (ISSN 0010-4132 et 1528-4212, DOI 10.5325/complitstudies.52.1.0112, lire en ligne, consulté le )
  11. ↑ Simone de Beauvoir, La longue marche (ISBN 978-2-07-298304-7), p. 4e de couverture

Liens

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