Le Jongleur (sculpture)

Jongleur, anonyme, Berry, troisième quart du XIIe siècle. Inv. D140

Le Jongleur est une sculpture anonyme du troisième quart du XIIe siècle, originaire du Berry et conservée au musée des Beaux-Arts de Lyon.

Description

Cette sculpture est en calcaire, mesure 60 × 33 × 11 cm. Cette pièce est une des œuvres les plus marquantes du musée, de style roman berrichon.

« L'œuvre est un haut-relief engagé qui représente une figure jonglant ou dansant. Une balle se trouve dans le coin gauche en haut de l'œuvre ; elle alterne des bandes lisses et des bandes décorées de perles. Le personnage, dos courbé et tête en avant, à la main senestre levée en l'air et la main dextre au niveau de la hanche. Sa jambe gauche tendue en avant touche le sol de la pointe du pied, tandis que la jambe droite est repliée et le pied encore en l'air. Il est vêtu d'un bliaud court, formant des plis en spirales près de la main, serré sur le torse et autour des bras, retombant en forme de jupe sur les cuisses et fendu sur le côté. Par dessus le bliaud, le personnage porte un manteau, attaché autour du cou et rejeté en arrière, permettant ainsi des effets d'étoffes. Les bords de la capuche sont travaillés. Il porte un pantalon sous le bliaud, s'arrêtant au-dessus des chevilles. Le visage du jongleur est encadré par des cheveux courts recourbés sur la nuque, représentés par une série de traits gravés en arrière. Sous des arcades sourcilières marquées, les yeux sont des trous faits au trépan. Les lèvres sont deux traits gravés »[1].

Des inscriptions sur la bordure ont quelquefois été reconnue comme des caractères arméniens ; mais même sans certitude sur ce point, elles témoignent d'une influence orientale sur le sculpteur. Les inscriptions ne sont pas en coufique, et sont probablement purement ornementales[2].

Analyse

La figure s'inscrit à l'intérieur d'une épaisse bordure, exemple typique de la soumission de la sculpture à l'architecture dans la sculpture romane. « Le style révèle d'étroites affinités avec la sculpture bourguignonne »[2]. René Jullian propose une datation précise au troisième quart du XIIème siècle en pointant le fait que les détails s'inscrivent pleinement dans le moment où le naturalisme s'impose dans l'art bourguignon[3].

Par son caractère typique, cette figure tout en mouvement est la sculpture emblématique de la loi du cadre[4] d'Henri Focillon[5]. Proche du style bourguignon, « l'élégance et la précision du relief, le goût du mouvement et l'aspect très ornemental des drapés font penser notamment au décor sculpté de la basilique de Vézelay »[6],[7],[8]. « Le jongleur se contorsionne avec souplesse dans le cadre qui l'enserre sans le gêner. Le dynamisme tourbillonnaire, l'arabesque de la ligne, la fantaisie de l'invention romane rencontrent ici l'observation réaliste du XIIIe siècle, pour créer une œuvre où la justesse d'analyse du mouvement se confond avec la verve du mouvement »[9].

Le personnage

Reconnaître dans le personnage un jongleur est l'avis d'une majorité de spécialistes, mais ne fait pas l'unanimité[1].

René Jullian pointe la faible longueur des cheveux et la platitude de la poitrine pour exclure qu'il s'agisse d'une figure féminine[10]. Henri Focillon met en avant le fait que cette sculpture s'inscrit pleinement dans l'essor des figures de jongleurs des XIeme et XIIeme siècles[11].

Toutefois, Max Princt a supposé qu'il pourrait s'agir d'une représentation de Salomé dansant devant Hérode, ou de la Vierge dansant sur les marches du temple[1]. De même, Walter Cahn met en avant deux incohérences. Tout d'abord, il trouve anormal que le jongleur ne regarde pas sa balle, et ensuite, il note ce qu'il interprète sur la balle comme le départ d'une tige. Il estime donc que la balle doit en réalité être une fleur, et que le personnage est un danseur[12]. Cette théorie d'une fleur est reprise par Minna Heimbürger, qui propose que cette fleur soit une coloquinte, qui dans le symbolisme roman signifie la paranoïa ou la stupidité[13].

Histoire de l’œuvre

Cette sculpture a été retrouvée dans un pignon de la maison Dumoulet à Bourges, qui faisait partie du couvent des Bénédictines de Saint-Laurent et provient probablement de l'archivolte du tympan d'une église voisine démolie, peut-être celle de Saint-Pierre-le-Puellier détruite en 1793[14], dont il reste un tympan au musée du Berry[2].

René Jullian pointe les similitudes entre le traitement des drapés du tympan du musée de Bourges et celle du jongleur. Il indique aussi que les ornements orientalisant du jongleur sont absents du tympan[3].

Le Jongleur a été acquis par le musée des beaux-arts de Lyon en 1881 à M. Fabre, antiquaire à Royat.

Influence et postérité

Le Jongleur a été moulé par le musée des monuments français[2].

Cette sculpture a servi d'inspiration pour W. Gorski pour son aquarelle Deux danseurs de 1942[15].

Elle a été reprise au crayon et pastel par Pierre Buraglio en 2003[16].

Expositions

  • Chefs d'œuvre romans des musées de province ; Musée du Louvre ; Novembre 1957 - .
  • Entre ordre et désordre ; Musée des la musique ; - . Lors de cette exposition, il est mis en face à face d'un moulage issu de la cathédrale de Chartres représentant un musicien.
  • La vie des formes, Henri Focillon et les arts ; -  ; Musée des beaux-arts de Lyon.

Bibliographie

Ouvrages généraux

  • Wilhelm Vöge, Die Anfange des monumentalen Stiles im Mittelalter, , chap. 3, p. 245
  • E. Mâle, Art et artistes du Moyen âge, , p. 79
  • R. Crozet, L'art roman en Berry, , p. 319
  • Ahmad Fikry, L'art roman du Puy et les influences islamiques, , p. 7 & 260
  • Henri Focillon, Art d'occident, le Moyen âge roman et gothique, Paris, Armand Colin,
  • Germain Bazin, Le monde de la sculpture : des origines à nos jours, Alcor, (ISBN 2-8003-0190-2, BNF 34702706)
  • (it) Minna Heimbürger, La figura umana nell'arte europea dalla preistoria al 2000 d.C., Rome, Palombi, (ISBN 9788860600578)
  • Jean-Jacques Breton et Dominique Willitte, Trésors insolites des musées de France, Flammarion, , p. 248

Catalogues du musée

  • René Jullian, Catalogue des sculptures du Moyen Âge et de la Renaissance conservées au Musée de Lyon : thèse complémentaire pour le doctorat ès lettres présentée à la Faculté des lettres de l'Université de Paris, Lyon, Éditions de la Plus Grande France, , VII-247 p., p. 25-28

Guides du musée

  • Dominique Brachlianoff, Christian Briend, Philippe Durey, Geneviève Galliano, Véronique Gay, Jean-Claude Goyon, Valérie Lavergne-Durey et François Planet, Guide : Musée des Beaux-Arts - Lyon, Paris, Réunion des musées nationaux - Musée des Beaux-Arts de Lyon, , 287 p. (ISBN 2-7118-3679-7)
  • Sylvie Ramond, Geneviève Galliano, François Planet, Salima Hellal, Ludmila Virassamynaïken et Stéphane Paccoud, Le musée des Beaux-Arts de Lyon, Lyon/Paris, Réunion des musées mationaux - Musée des Beaux-Arts de Lyon - Fondation BNP Paribas, , 144 p. (ISBN 978-2-7118-6169-9)

Catalogues d'exposition

  • Michèle Beaulieu et Hubert Landais, Chefs d'œuvre romans des musées de province, Musée du Louvre, (BNF 33297726)

Articles

  • Henri Focillon, « Apôtres et jongleurs romans », Revue de l'art, t. LV,‎ , p. 25-27
  • (en) Walter Cahn, « Focillon's Jongleur », Art history, vol. 18, no 3,‎ (ISSN 0141-6790)

Mémoires et thèses

  • Fanny Eyraud, Les sculptures françaises des XIIe-XIIIe siècles du musée des Beaux-arts de Lyon, , Université Lyon II, sous la direction de Véronique Rouchon

Notes et références

  1. Eyraud 2015, p. 66.
  2. expo, 57-58, p. 44.
  3. Jullian 1945.
  4. ↑ voir sur Parole et patrimoine.org
  5. ↑ MBA 2013, p. 57.
  6. ↑ Guide 98, p. 58.
  7. ↑ MBA 2013, p. 83.
  8. ↑ Jullian 1945, p. 25-28.
  9. ↑ Bazin 1976, p. 267.
  10. ↑ Focillon 1938, p. 98.
  11. ↑ Focillon 1929, p. 13-28.
  12. ↑ Cahn 1995, p. 345-362.
  13. ↑ Heimbürger 2006, p. 105-114.
  14. ↑ Jean Toubeau de Maisonneuve, « L'église Saint-Pierre-le-Puellier à Bourges », Mémoires de la Société des antiquaires du Centre, XLVIe vol., 1934-1935.
  15. ↑ Catalogue de vente de Boisgirard & associés du jeudi 1er avril 2010.
  16. ↑ Pierre Buraglio, Avec qui ? A propose de qui ?, exposition au musée des beaux-arts de Lyon du 14 janvier au 2 mai 2004.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

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