Le Matin de la famille Osone
| Titre original |
大曾根家の朝 Ōsone-ke no ashita |
|---|---|
| Réalisation | Keisuke Kinoshita |
| Scénario | Eijirō Hisaita (ja) |
| Acteurs principaux |
Haruko Sugimura Mitsuko Miura Eitarō Ozawa |
| Sociétés de production | Shōchiku |
| Pays de production |
|
| Genre | Drame |
| Durée | 81 minutes |
| Sortie | 1946 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Le Matin de la famille Ōsone (大曾根家の朝, Ōsone-ke no ashita) est un film japonais réalisé par Keisuke Kinoshita, sorti en 1946. Le scénario original est écrit par Eijirō Hisaita (ja), qui signe également la même année celui de Je ne regrette rien de ma jeunesse d'Akira Kurosawa, aux thématiques voisines. C'est le cinquième film de Kinoshita et son premier film depuis la défaite japonaise.
Synopsis
Chronique familiale qui se déroule entre décembre 1943 et l'été 1945, pendant la Guerre du Pacifique, dans le foyer progressiste des Ōsone, où Fusako, veuve, a élevé seule ses quatre enfants — sa fille Yuko et ses trois fils Ichirō, Taiji et Takashi — dans l'esprit éclairé que leur défunt père, professeur francophile, leur avait transmis.
Le soir de Noël 1943, la famille est réunie autour du piano pour fêter le départ au front du fiancé de Yuko, Akira Minari. La soirée bascule lorsque la Police spéciale supérieure (tokkō) fait irruption pour arrêter Ichirō, journaliste, accusé d'avoir publié un article jugé pacifiste. Avant de partir, Akira remet à Yuko une lettre la libérant de leur engagement, l'avenir étant trop incertain. L'oncle, le colonel Issei Ōsone, militariste fanatique, profite de l'arrestation et du déshonneur qu'elle entraîne pour rompre unilatéralement les fiançailles.
En 1944, Taiji, le deuxième fils, est mobilisé et part pour le front, contraint d'abandonner sa vocation artistique. La maison d’Aoyama de l'oncle Issei et de son épouse ayant été endommagée par les bombardements, ils s'installent chez les Ōsone, où le colonel, fier de ses origines de samouraï, impose progressivement sa loi. Takashi, le benjamin encore lycéen, veut alors s’engager comme élève-officier de réserve de la marine. L'oncle intercepte l'appel téléphonique et donne son accord en dépit du refus muet de Fusako. Profitant de sa position, Issei tente également d'imposer à Yuko un mariage arrangé avec le fils d'un industriel fournisseur de l'armée.
Au printemps 1945, Taiji meurt d'une pneumonie à l'hôpital militaire de Hiroshima sans avoir jamais atteint le front. Takashi, affecté à une unité d'attaque spéciale (tokkōtai), trouve la mort en précipitant son avion dans l'océan. L’oncle, informé de la reddition imminente mais refusant de l'admettre, s'emploie à accumuler du riz et des marchandises réquisitionnées dans la demeure familiale, alors que le pays est en proie à la famine. Fusako, soutenue par Yuko, lui reproche son cynisme et finit par le chasser du foyer. Akira, démobilisé, rentre sain et sauf, retrouvant Yuko. Ichirō est libéré à la faveur de l'amnistie des prisonniers politiques décrétée par le commandement allié. Une nouvelle aube s'annonce désormais pour la famille Ōsone et pour le Japon.
Fiche technique
- Titre français : Le Matin de la famille Ōsone[1],[2]
- Titre alternatif : L'Aube de la famille Ōsone
- Titre original : 大曾根家の朝 (Ōsone-ke no ashita)[3]
- Titre anglais : Morning for the Osone Family
- Réalisation : Keisuke Kinoshita
- Scénario : Eijirō Hisaita (ja)
- Photographie : Hiroshi Kusuda (ja)
- Lumière : Ryōzō Toyoshima[4]
- Décors : Mikio Mori
- Montage : Yoshi Sugihara
- Musique : Takaaki Asai (ja)
- Son : Hisao Ōno[5]
- Production : Tatsuo Hosoya
- Société de production : Shōchiku (Ōfuna)
- Pays de production :
Empire du Japon - Langue originale : japonais
- Format : noir et blanc — 1,37:1 — 35 mm — son mono
- Genre : drame
- Durée : 81 minutes[6]
- Date de sortie :
Distribution artistique
- Haruko Sugimura (troupe Bungakuza) : Fusako Ōsone, la mère
- Mitsuko Miura : Yuko Ōsone, la fille
- Toshinosuke Nagao : Ichirō Ōsone, le fils aîné, journaliste
- Shin Tokudaiji : Taiji Ōsone, le deuxième fils, peintre
- Shirō Ōsaka : Takashi Ōsone, le troisième fils, lycéen
- Eitarō Ozawa (troupe Haiyūza (en)) : Issei Ōsone, l'oncle paternel, colonel militariste à l'état-major central
- Natsuko Kahara (troupe Bungakuza) : Sachiko Ōsone, l'épouse d'Issei
- Eijirō Tōno (troupe Haiyūza (en)) : Ippei Yamaki, peintre dissident, ami du père défunt
- Junji Masuda (ja) : Akira Minari, le fiancé de Yuko
- Seiji Nishimura (ja) : le chef de la police politique Tokkō
- Eiko Takamatsu : la vieille gouvernante de la famille Ōsone
- Kinji Fujiwa : Tanji, un industriel en relation d'affaires avec Issei
- Shōzō Suzuki : Uno, un ami de Takashi
- Hisako Kunikane : la jeune servante d'Issei (parfois romanisé Kikuko Kunigane)
Analyse
Contexte de production : « films de la démocratie »
- Au lendemain de la Guerre du Pacifique, il était devenu plus aléatoire de tourner des jidaigeki (films historiques, principalement ceux situés dans la période Edo). En revanche, on arrivait à filmer, avec beaucoup plus de facilités, des gendaigeki. Ce genre de films qui décrivaient la vie contemporaine coïncidaient avec les préoccupations des autorités d'occupation américaines. « Ces films pouvaient inclure des instructions pour le futur, ainsi que des récriminations concernant le passé. »[7]
- Un des premiers succès du genre fut Le Matin de la famille Ōsone (1946) de Kinoshita, dont le scénario fut écrit par Eijirō Hisaita (ja), ancien dramaturge du shingeki de gauche, membre du mouvement de littérature prolétarienne, emprisonné avant-guerre pour ses convictions. Le matin allégorique du titre se réfère à cette nouvelle vie occasionnée par la fin de la Guerre. Paradoxalement, le précédent film de Kinoshita - L'Armée (Rikugun), réalisé en 1944 - fut une œuvre idéologiquement antagoniste. « Autant le militarisme est valorisé dans ce film, autant il est brocardé dans Le Matin de la famille Osone. Mais à travers les deux intrigues et au-delà de tout opportunisme, c'est la description des déchirements individuels qui compte pour Kinoshita », écrit Jacques Lourcelles. (in : Dictionnaire du cinéma, Les Films, Robert Laffont).
- Le Matin de la famille Ōsone s'inscrit dans la première vague de films de la démocratie (ja) produits sous l'occupation du Japon à la demande de la Civil Information and Education Division du SCAP. Son scénariste, Eijirō Hisaita, écrit la même année pour Akira Kurosawa un scénario aux thèmes voisins, Je ne regrette rien de ma jeunesse, produit par la Tōhō. Les deux films partagent l'actrice Haruko Sugimura dans des rôles de mère. Ils s'achèvent tous deux sur un plan extérieur réel de paysage matinal — lever de soleil sur la mer à Atami chez Kinoshita, aube sur la rizière chez Kurosawa —, traduisant visuellement en une seule image la métaphore politique de l'« aube du Japon » que Hisaita avait construite dans les deux scénarios. Chez Kinoshita, la réplique finale d'Ichirō (« Regardez. C'est l'aube du Japon. ») rend littérale la portée du titre original et boucle la trajectoire de la famille Ōsone — entrée dans la nuit de la guerre le soir de Noël 1943, ressortie face à la mer en 1945[8].
Sur le titre original
- Le titre 大曾根家の朝 se lit Ōsone-ke no ashita. Le suffixe -ke (家) accolé à un patronyme désigne la maisonnée au sens dynastique — non « la famille Ōsone » entendue comme un cercle restreint, mais la « maison Ōsone » dans la continuité du système juridique de l'ie, encore en vigueur en 1946. Le mot ashita (朝), lecture classique et littéraire du caractère qui signifie « matin », évoque simultanément l'aube qui se lève sur la maisonnée et un avenir à venir, par homophonie avec le mot moderne ashita (明日, « demain »). Le titre engage ainsi à la fois une dimension temporelle — l'aube après la nuit de la guerre — et une dimension prospective — le lendemain d'un Japon démocratique à construire.
Forme et mise en scène
- Le film est un huis clos tourné dans le décor unique de la maison Ōsone, encadré par deux seules échappées extérieures : les ruines de Tokyo au générique, l'aube sur la mer à Atami à la clôture.
- Le film s'ouvre sur la famille Ōsone réunie autour du piano pour entonner Douce nuit, sainte nuit (きよしこの夜, Kiyoshi kono yoru) en japonais. Le choix de ce chant inscrit immédiatement les Ōsone dans la bourgeoisie urbaine « occidentalisée » du Japon d'avant-guerre — célébrant Noël comme marqueur culturel sans nécessairement professer le christianisme — et signale, dans le contexte de décembre 1943 où l'usage public des langues et des chansons « ennemies » était sévèrement encadré par la politique d'interdiction des langues ennemies (敵性語, tekiseigo), une discrète résistance à la militarisation des mœurs. Ce chant est publié en japonais pour la première fois en 1909.
Lecture critique par Audie Bock
"Un regard rétrospectif amer sur la responsabilité de la guerre, une nouvelle interprétation de la démocratie conçue comme justice populaire plutôt que comme licence, et un encouragement pour les femmes à s'affirmer. Une veuve, mère de trois fils et d'une fille au franc-parler, s'en remet à son beau-frère militariste pour diriger la famille pendant la guerre. Le fils aîné est emprisonné en raison de ses convictions pacifistes, et l'oncle, en conséquence, rompt les fiançailles de sa nièce. Les deux fils cadets sont mobilisés et meurent tous les deux ; à la fin de la guerre, la veuve comprend que les conseils de son beau-frère n'ont servi qu'à son enrichissement personnel. Elle le chasse et accueille avec joie son fils pacifiste tout juste libéré, tandis que le matin se lève sur cette famille progressiste." Audie Bock[9], Japanese Film Directors, New York, Kodansha International, 1978, p. 209.
"Immédiatement après la guerre, Kinoshita reprend le thème même qu'il avait introduit dans L'Armée. Dans Le Matin de la famille Ōsone (1946), une veuve dont les convictions personnelles et la méthode d'éducation ont toujours été des plus progressistes doit assister, impuissante, à la mort de deux de ses fils sous les drapeaux et à l'emprisonnement du troisième pour ses publications anti-guerre. Le film introduit en outre le seul véritable méchant incorrigible de l'œuvre de Kinoshita, l'oncle militariste qui pousse le benjamin à s'engager dans les unités kamikazes. Comme dans L'Armée, le véritable centre de gravité repose sur les femmes — la mère et la fille —, sur leur lucidité face à ce qui est juste et sur leur incapacité à se faire entendre. Les protestations de la fille au nom de la justice sont traitées par l'oncle comme de l'insolence, et la mère cède simplement à l'insistance de l'homme à vouloir régir la famille de son frère défunt. Kinoshita montre cette mère comme faible : elle ne renie jamais ouvertement ses convictions, mais les laisse dénigrer et son autorité piétiner. Face à un beau-frère dont la malveillance trouve appui dans la société tout entière, sa propre pureté éthique demeure sans pouvoir." Audie Bock, 1978, p. 197.
"On l'avait jadis encouragé à stimuler son propre style en empruntant des idées à d'autres, mais [Kinoshita] soutient désormais que ses idées à lui sont les meilleures et les plus efficaces : « À moins de travailler avec un grand scénariste, comme Hisaita (ja) par exemple, qui a repris mon idée pour Le Matin de la famille Ōsone et l'a exécutée exactement comme je le voulais, [les scénaristes] sont tous extrêmement susceptibles sur chaque mot qu'ils ont écrit. Tenter de leur faire apporter des corrections devient beaucoup trop chronophage et fastidieux. De toute façon, mon esprit a toujours plusieurs longueurs d'avance sur le leur. » Peut-être est-ce justement parce qu'il écrit lui-même tous ses scénarios que ses œuvres plus tardives manifestent une certaine sentimentalité uniforme." Audie Bock, 1978, p. 199-200.
"Le Matin de la famille Ōsone (1946) a été entièrement tourné dans un unique décor intérieur de maison — à l'exception de la fin, que les forces d'occupation américaines l'ont contraint à filmer dans la station balnéaire d'Atami." Audie Bock, 1978, p. 200-201.
Note : Le terme liberal est rendu par « progressiste » : son sens anglo-américain (démocrate, anti-militariste) diffère de l'usage politique français de « libéral »
Distinctions
- 1947 : prix Kinema Junpō du meilleur film japonais de l'année 1946 (devant Je ne regrette rien de ma jeunesse d'Akira Kurosawa)[10]
- 1947 : prix Mainichi du meilleur acteur pour Eitarō Ozawa et du meilleur scénario pour Eijirō Hisaita (ja)[11]
Notes et références
- ↑ Le Matin de la famille Osone : titre français du film d'après le catalogue : Hiroko Govaers, Reiko Inoue et La Cinémathèque française, « Le Cinéma japonais de ses origines à nos jours (de janvier 1984 à avril 1985) », Paris, Cinémathèque française, 1er trimestre 1984, 144 p. (lire en ligne), p. 137.
- ↑ « Bibliographie d'articles de revues sur le film », sur calindex.eu (consulté le )
- ↑ « Le Matin de la famille Osone », sur Festival des 3 Continents (consulté le )
- ↑ « [NFAJ] Ōsone-ke no ashita (1946) », sur nfad.nfaj.go.jp (consulté le )
- ↑ « 大曾根家の朝|Ōsone-ke no ashita (1946) », sur db.eiren.org (consulté le )
- (ja) Le Matin de la famille Osone sur la Japanese Movie Database
- ↑ Donald Richie, in : Le Cinéma japonais, Éditions du Rocher, 2005.
- ↑ (en) japanonfilm, « Morning for the Osone Family (1946) & No Regrets for Our Youth (1946) », sur Japanonfilm, (consulté le )
- ↑ Audie Bock, Japanese film directors, New York : Published for the Japan Society by Kodansha International, (ISBN 978-0-87011-304-8, lire en ligne)
- ↑ (ja) « 20e prix Kinema Junpō - (1946年) », sur kinenote.com (consulté le ).
- ↑ (ja) « 毎日映画コンクール 第1回(1946年) » [« 1re cérémonie des prix du film Mainichi - (1946) »], sur mainichi.jp (consulté le ).
Liens externes
- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- (ja) « 大曽根家の朝 », sur National Film Archive of Japan (consulté le )
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