Le colonel Foster plaidera coupable

Eisenhower et John Foster Dulles.

Le colonel Foster plaidera coupable est une pièce de théâtre en cinq actes écrite par l'écrivain Roger Vailland pendant les événements de la guerre de Corée et parue aux Éditeurs français réunis en 1952.

Elle a été interdite dès sa première représentation au motif que le théâtre n'était pas utilisable, puis à nouveau quelques jours après en raison d'incidents causés par des manifestants souhaitant l'empêcher[1], qui sont en réalité des mercernaires au service du préfet de Paris selon la presse de gauche.

Présentation et contenu

L'histoire a été conçue dès « juillet 1950, un mois après le déclenchement des événements »[1], la « coalition anticommuniste américanisée » agissant en Corée suscitant alors l'espoir, à droite, que la guerre d'Indochine trouve une issue victorieuse pour la France. En 1950, Roger Vailland voyage en Égypte puis en Italie, lors d’un séjour sur l’île de Capri où il est hébergé par son ami l’écrivain Malaparte où il écrit sa pièce Le colonel Foster plaidera coupable[2]. Une pièce d'humeur, une réaction contre la guerre de Corée et la répression anti-communiste qui agite la France. Du même coup, il envoie à Jacques Duclos alors emprisonné son adhésion officielle au Parti Communiste.

La pièce se déroule dans la partie sud d'une Corée en guerre, où des personnes que rien ne vouaient à se rencontrer, se rencontrent quand même dans ce contexte particulier d'une guerre à la fois totale et conventionnelle. Un riche négociant en grain exploitant durement ses employés joue un rôle important. Le colonel Foster croît à sa mission et son rôle humanitaire mais découvrer qu'elle est minée par un de ses lieutenants, raciste[2]. Selon l'un de ses biographes, Alain Georges Leduc, ce titre serait dû à John Foster Dulles (1888-1959) ancien secrétaire d'état très lié au président Eisenhower.

Contexte

La première interdiction le a lieu dans le contexte de conflit au sein de militaires participant à la guerre d'Indochine au sujet de celle d'une autre pièce Drame à Toulon, qui raconte l'affaire Henri Martin. L'Association nationale des Rapatriés d'Indochine a le annoncé que ses adhérents, marins, soldats et leurs familles, viennent d'écrire à dix ministres pour faire libérer Henri Martin[3], suscitant la réaction de l'Association des anciens combattants du Corps Expéditionnaire (CEFEO)[3], qui à son tour écrit au gouvernement une lettre accusant Drame à Toulon de renfermer des « attaques violentes et antipatriotiques contre le corps expéditionnaire, ses chefs et ses héros »[3] pendant la semaine du , l'édition de mars de son journal mensuel Le combattant d'Indochine s'étant déjà réjoui ne risque plus d'être jouée[3]. Peu après, au printemps 1952, débute une vaste tournée en province, en partant du Jura et de la Lorraine, financée par le Secours populaire[3], et cette association se mobilise contre. Début mai à Lunéville, elle obtient que la pièce soit interdite par le préfet de Meurthe-et-Moselle[4]. L'Association triomphe et appelle la pièce « Drame à reculons »[3]. L'Humanité réagit avec beaucoup de vigueur et dénonce les « mercenaires »[3]. Des représentations sont prévues du 10 au dans les alentours de Belfort.

Le c'est dans cette ville qu'un groupe d'opposants promet d'envahir la « Maison du peuple » où une polémique a opposé un élu au préfet sur une salle pour la pièce[4]. Un groupe de militaires remonte le Boulevard des Vosges avec casques et gourdins en appelant à s'en prendre aux acteurs[5].

Censure

Première interdiction le 9 mai 1952

Le , jour de la première représentation, la Préfecture de police interdit les représentations car la salle ne présenterait pas les « garanties de protection suffisante contre les dangers d'incendie »[1]. Pourtant, un spectacle pour enfants se déroulait dans ce théâtre « depuis trois semaines »[1]. Par ailleurs, dans l'espoir de prévenir l'interdiction, le texte avait été allégé de « noms d'hommes politiques américains figurant dans l'œuvre originale »[1].

Les travaux nécessaires à une meilleure protection contre les dangers d'incendie sont exécutés « très rapidement par des ouvriers syndiqués à la CGT, » permettant à l'autorisation de réouverture d'être donnée le .

Générale du 15 mai 1952

La générale se déroule le sans incident[1]. Dans la première édition de L'Aurore du - tirée plus d'une heure avant la fin de la représentation[6] parut l'article titré « Une intolérable provocation »[6]. Cet article, selon la gauche, appelait les groupes de choc fascistes et gaullistes à manifester leur hostilité, même si en réalité il s'est agi de policiers déguisés[6].

S'en prenant à André Marty et rappelant que dans cette Corée « mise à feu et à sang par l'agression communiste, des Américains et des Français tombaient chaque jour », Robert Lazurick en appelait aux autorités françaises[6]:

« Ça, du théâtre ? Non! De la provocation. Alors, question. Il y a à Paris, il y a en France, des autorités responsables, c'est vers elle que l'on se tourne pour leur demander si elles accepteront longtemps cette provocation »

Le même jour parait France-Observateur, qui craint que cela soit prétexte à une perturbation générée non par des spectateurs mais des policiers. Une semaine après, l'hebdomadaire de gauche fondé par Roger Stéphane constate que cela s'est effectivement produit dès la représentation du surlendemain[6]:

« Le rusé Baylot aura recours à un autre piège : pendant les premières représentations, quelques agents de police déguisés pourront fomenter des désordres assez opportuns pour interdire les spectacles qui troublent l'ordre public »

Seconde interdiction, le 18 mai 1952

Le , « les comédiens furent soudain attaqués par une vingtaine de gros bras, jusque-là tranquilles spectateurs, qui jaillissant les bousculèrent, les frappèrent à coups de ceinturon, détruisirent une partie du décor et jetèrent dans la salle des grenades lacrymogènes »[6].

Dans la bagarre, Claude Sautet, l'assistant de Louis Daquin, fut blessé au visage et conduit à l'hôpital[6], tandis que les gardes du corps de Jacques Duclos, numéro deux du PCF, présent dans une loge, sont obligés de le plaquer à terre.

Les faux contestataires s'en prenant aux comédiens[2] « perturbent la représentation au point que les spectateurs sympathisants » les prennent à partie[1], ce qui « dégénère en bataille »[1]. Le lendemain, le préfet de Paris décide cette fois l'interdiction de la pièce pour risque de trouble à l'ordre public, et cette mesure ne sera levée que plus de sept ans plus tard, le [1].

Dans la première édition de L'Aurore du - tirée plus d'une heure avant la fin de la représentation[6] parut l'article titré "Une intolérable provocation"[6], qui d'après la gauche appelait les groupes de choc fascistes et gaullistes à manifester leur hostilité[6]. S'en prenant à André Marty et rappelant que dans cette Corée mise à feu et à sang par l'agression communiste, des Améri-cains et des Français tombaient chaque jour, Robert Lazurick en appelait aux autorités françaises[6]:

« Ça, du théâtre ? Non! De la provocation. Alors, question. Il y a à Paris, il y a en France, des autorités responsables, c'est vers elle que l'on se tourne pour leur demander si elles accepteront longtemps cette provocation »

Le même jour parait France-Observateur de Roger Stéphane, craint que cela soit prétexte à une perturbation générée non par des spectateurs mais des policiers, puis constate que cela s'est produit[6] :

« Le rusé Baylot aura recours à un autre piège : pendant les premières représentations , quelques agents de police déguisés pourront fomenter des désordres assez opportuns pour interdire les spectacles qui troublent l'ordre public »

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"Les comédiens furent soudain attaqués par une vingtaine de gros bras, jusque-là tranquilles spectateurs, qui jaillissant les bousculèrent, les frappèrent à coups de ceinturon, détruisirent une partie du décor et jetèrent dans la salle des grenades lacrymogènes"[6]. Dans la bagarre, Claude Sautet, l'assistant de Louis Daquin, fut blessé au visage et conduit à l'hôpital[6].

Au PCF, Raymond Guyot, responsable de la fédération de la Seine, proche de Maurice Thorez, s'indigne. "Contre les bandes de voyous et de bandits fascistes, une seule loi: pour un œil les deux yeux" écrit-il dans L'Humanité du [7], dans un éditorial disant "Nous appelons tous les travailleurs, dans les entreprises et les quartiers, à faire face énergiquement, à protéger les locaux et les militants des organisations ouvrières et à organiser dans l’union la riposte de masse à toute provocation. Chassez les mouchards des entreprises ! Ecrasez, partout où elles se trouvent, les bandes de voyous et de bandits fascistes"[8]. Le lendemain, le , le PCF apprend et révèle la visite en France du général Ridgway[7].

Représentations à l'étranger

La pièce interdite en France sera entre-temps jouée à Bruxelles fin , la « salle était comble peu avant le lever du rideau ». Mais un garçon de courses apporta une gerbe de fleurs, un coup de téléphone anonyme indiquant qu'elle contenait une bombe au plastic et la salle fut évacuée précipitamment[9].

Elle sera reprise pendant six mois dans les pays de l’Est et débute « une longue carrière à travers les démocraties populaires jusqu'en URSS »[1], expérience qui inspirera en 1953 à Roger Vailland un ouvrage théorique : Expérience du drame[1].

Réactions de la presse

La presse tout entière se déchaîne durant le mois de mai. Dans un premier temps, les journaux de tout bord politique, « condamnent par principe l'atteinte à la liberté d'expression »[1]. « Il semble surtout que dans ce pays de clarté qu'est la France et dans cette ville d'esprit qu'est Paris les pouvoirs publics hésitent eux-mêmes à avoir le courage de leur opinion » commente Le Monde[10]

Les réactions évoluent après la manifestation communiste interdite du 28 mai 1952, dénonçant la poursuite en Corée d'une guerre bactériologique, sans preuves, et protestant contre la venue à Paris du général américain Ridgway, qui s'achève par l'arrestation de Jacques Duclos, épisode connu comme "le complot des pigeons" et sont marquées par la mort de deux manifestants[11]. Il rejoint en prison André Stil le rédacteur en chef de L'Humanité, arrêté plusieurs jours avant la manifestation, et des dirigeants syndicaux et organisations de jeunesse.

« Dans un temps où les partisans de la violence ont choisi de troubler l'ordre public, nous reconnaissons au gouvernement le droit d'interdire une politique », écrit Jean-Jacques Gautier, prix Goncourt et critique au Figaro, deux jours après. Dans Le Figaro aussi, Thierry Maulnier dénonce la stratégie du PCF consistant à utiliser le spectacle pour faire écho à « la campagne de haine féroce et stupide lancée contre " Ridgway la peste " »[1].

Conséquences

Le PCF reste isolé, après les troubles causés par la pièce, dans un paysage politique français plus tendu, et son leader Jacques Duclos prononce l'été suivant un discours contre l'investiture à Pierre Mendès-France, pourtant opposé à la Guerre d'Indochine, en le présentant comme l'un des politiciens « qui ne diffèrent que sur les moyens de poursuivre une politique antiouvrière et antidémocratique fondée sur l'aliénation de notre indépendance nationale »[12],[13],[14].

Bibliographie

  • Roger Vailland, Le Colonel Foster plaidera coupable, pièce en 5 actes, Les Éditeurs français réunis, 1952, 157 pages, réédition chez Grasset en 1998, 137 pages (ISBN 2246166217) [11]
  • Roger Vailland, un homme encombrant, Alain Georges Leduc, éditions L'Harmattan, 2008

Notes et références

  1. "Le théâtre communiste durant la Guerre froide", article de Patricia Devaux dans la Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine en 1997 [1]
  2. "The Dancer Defects: The Struggle for Cultural Supremacy during the Cold War", par David Caute [2]
  3. Hélène Parmelin, Matricule 2078 (l'affaire Henri Martin), FeniXX, (ISBN 978-2-307-28988-3, lire en ligne)
  4. Hervé Le Boterf, Le théâtre en uniforme : Le spectacle aux armées, de la "Drôle de guerre" aux Accords d'Évian, FeniXX, (ISBN 978-2-307-59025-5, lire en ligne)
  5. Sophie Béroud et Tania Régin, Le roman social: littérature, histoire et mouvement ouvrier, Editions de l'Atelier, (ISBN 978-2-7082-3603-5, lire en ligne)
  6. Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, biographie consacrée à l'écrivain Roger Vailland, écrite par le journaliste et écrivain Yves Courrière en 1991 [3]
  7. "La mémoire ouverte" par Paul Noirot [4]
  8. "Pratiques politiques, stratégie et fonctionnement interne : l’exemple de 1952", article de Roger Martelli dans les Cahiers de l'Institut Maurice Thorez l*' trimestre 1979 [5]
  9. « LE COLONEL FOSTER arrêté par un réveille-matin », Le Monde du 28 mai 1952 à [6]
  10. « Le colonel Foster plaidera coupable " n'a pas été jouée hier soir », dans Le Monde du 10 mai 1952 [7]
  11. Michel Winock - Le Siècle des intellectuels, aux Editions Points en 1997 [8]
  12. "Unité d'action de la classe ouvrière : base du rassemblement des forces populaires". Discours et rapport au Comité central des 16 et 17 juin 1953 à Issy-les-Moulineaux, par Jacques Duclos et Maurice Thorez[9]
  13. Les anticolonialistes, 1881-1962, par Jean-Pierre Biondi, en 1992 chez Robert Laffon [10]
  14. Pannequin 1977, p. 318.

Liens externes

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