Les Maîtres du temps
| Réalisation | René Laloux |
|---|---|
| Scénario | Jean-Patrick Manchette, Mœbius et René Laloux d'après un roman de Stefan Wul |
| Sociétés de production |
Telecip TF1 Films Production Westdeutscher Rundfunk Südwestfunk Radio Television Suisse Romande |
| Pays de production |
|
| Genre | Animation, science-fiction |
| Durée | 78 minutes |
| Sortie | 1982 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Les Maîtres du temps est un film d'animation réalisé par René Laloux sur des dessins de Mœbius, sorti en . C'est l'adaptation du roman de science-fiction L'Orphelin de Perdide de Stefan Wul, paru en 1958.
Les Maîtres du Temps est dessiné par Mœbius[1]. L'univers futuriste du film, son graphisme et sa poésie lui permettent un succès relatif aux États-Unis.
Synopsis
Dans un futur lointain, Claude et son jeune fils Piel tentent de fuir sur la planète Perdide, un monde hostile peuplé de créatures dangereuses. Pris en chasse par des frelons géants, Claude est mortellement blessé mais parvient à contacter son ami Jaffar, un aventurier spatial, lui demandant de secourir Piel, laissé seul avec un émetteur radio.
À bord de son vaisseau, Jaffar voyage avec le prince Matton et sa compagne Belle. Après avoir reçu l’appel de détresse, il décide de venir en aide à Piel et fait escale sur la planète Devil’s Ball pour recruter Silbad, un vieil homme connaissant Perdide. Ce dernier guide Piel à distance via la radio pour l’aider à survivre.
Durant le voyage, l’équipage traverse diverses épreuves. Pendant ce temps, Matton tente de prendre le contrôle du vaisseau pour son propre intérêt en mettant Piel en danger mais il est finalement neutralisé. Alors qu'il réussi à s'échapper, Matton, arrivant sur la planète Gamma 10, se fait kidnapper par des sortes d'anges sans visages et est amener sur un autel pour être sacrifié. Jaffar, qui s'est lancé à sa poursuite, se fait kidnapper à son tour. Jad et Yula, qui l'ont accompagné, lui expliquent que leur adversaire est très puissant et que ces anges ne sont que des "marionnettes" mais Jaffar leur demande d'aller chercher le vaisseau où est venu Matton. Les deux hommes réunis sur l'autel, ils acceptent leur destin mais Matton décide de se sacrifier lui-même et libère les anges sans visages. Jaffar, avec les survivants, s'échappent de la grotte, en train de s'effondrer, et sont réceptionnés par le vaisseau contrôlé par Jad et Yula. Ils parviennent à regagner le vaisseau sain et sauf.
Alors qu'ils continuent leur périple, ils sont interceptés par un croiseur de la Flotte Réformiste Interplanétaire, qui est à la recherche du prince Matton et du trésor qu'il a volé. Lors d'une réunion stratégique, Jaffar propose aux personnes secourues de détourner leur flotte. Ils découvrent, parmi leur membre, un extraterrestre du nom de Onyx qui a la capacité de se métamorphoser en n'importe quel objet, ce qui leur permet de concevoir un plan. Alors que le vaisseau de la flotte aborde le vaisseau de Jaffar, ce dernier leur présente le trésor et les pirates "prisonniers" où ils sont transférés.
Au même moment, Piel et une créature se nommant Hippornithorynque (qu'il surnomme "Ouin-Ouin") avec qui il s'est lié d'amitié, entrent dans une grotte ou ils sont surpris par des lianes vivantes dangereuses. L'une des lianes réussit à attraper la créature en l'étranglant tandis que Piel réussit à s'enfuir mais perd son transmetteur dans l'action et se retrouve sans communication avec le vaisseau de Jaffar. Paniqué, Piel décide de se rapprocher du lac où il se fait attaquer par des frelons.
Sur leur route vers Perdide, Jaffar et ses compagnons se retrouvent dans un voyage temporel remontant le temps comprenant Perdide et tout ce qu'elle contient, y compris Piel. Ils se réveillent dans une station spatiale gérée par les Maîtres du Temps, où ils ont été soignés, mais Silbad est mourant. Yula et Jad découvrent par télépathie que Silbad est en réalité Piel. Au moment où Perdide fut déplacée 60 ans en arrière, Piel fut presque tué par les frelons avant qu'un voyageur spatial de passage, nommé Igor, qui explorait la planète récemment apparue devant son vaisseau, ne vienne à son secours. Traumatisé, Piel perdit la mémoire de son enfance. Peu après cette révélation, Silbad décède. Un Maître du Temps assiste à ses funérailles.
Fiche technique
- Titre original : Les Maîtres du temps
- Réalisation : René Laloux
- Scénario : Jean-Patrick Manchette, Mœbius et René Laloux d’après le roman L'Orphelin de Perdide (1958) de Stefan Wul
- Images :
- Effets Spéciaux : Sándor Reisenbüchler
- Son :
- Musique : Jean-Pierre Bourtayre, Pierre Tardy, Christian Zanési (bande originale publiée sur 45 tours Philips 6010 506, 1982[2])
- Directeur de production : Étienne Laroche
- Production : Télécip, TF1, Télévision suisse romande (Genève), SWF (Baden-Baden), WDR (Cologne), BBC
- Pays d'origine :
France,
Hongrie,
Suisse - Animation : Pannonia Film Studio de Budapest, direction de l'animation Hernadi Tibor
- Langue : français
- Format : Couleur
- Genre : animation
- Durée : 78 minutes
- Date de sortie : en France (ressortie en )
- 1re diffusion hertzienne : sur TF1
Voix françaises
- Sady Rebbot : Claude
- Jean Valmont : Jaffar
- Michel Elias : Silbad
- Frédérick Legros : Piel
- Monique Thierry : Belle
- Yves-Marie Maurin : le prince Matton
- Alain Cuny : Xul
- Ludovic Baugin : Jad
- Pierre Tourneur : Yula
- Yves Brainville : le général
- Michel Barbey : Igor
- Jim Bauman : Lowry
- Michel Paulin : Pixa
- François Chaumette : le pilote du robot n°5 de la flotte des Maîtres du Temps
- Henry Djanik : un soldat
- Nick Storey : l'Anglais
- Gabriel Cattand : un pirate
- Georges Atlas : l'Iroquois
Protagonistes
(par ordre d'apparition)
- Claude : père de Piel, ami (ou frère) de Jaffar. Il s'enfuit avec son fils vers les Dolongs mais il mourra dans un accident.
- Annie : compagne de Claude, mère de Piel. Elle est tuée dès le début par les frelons et n'apparaît pas dans le récit.
- Piel : petit garçon, c'est le fils de Claude, il est le héros de l'histoire et tentera de survivre seul sur Perdide.
- Jaffar : ami (ou frère) de Claude, c'est le capitaine du vaisseau "double triangle 22". Il viendra au secours de Piel avec son vieil ami Silbad.
- Prince Matton : c'est le prince héritier d'un royaume ou d'une organisation politique qui n'est pas mentionnée explicitement. Il s'est enfui avec le trésor public (des bijoux et pierres précieuses) et a embarqué opportunément sur le vaisseau de Jaffar alors que ce dernier allait en direction d'Aldébaran, en espérant y vivre une nouvelle vie.
- Belle : assistante (ou compagne) du prince Matton. Elle le suit dans son voyage vers Aldébaran.
- Silbad : ami de Jaffar depuis longue date. On ne sait pas comment ils se sont rencontrés. Silbad semble avoir une grande expérience et a exercé plusieurs métiers mais rien n'est explicitement raconté. Personne ne connait son âge mais il a plus de 60 ans au moins.
- Jad : c'est un gnome, il reste coincé dans une Sorcière avec un autre gnome, Yula, lors de l'éclosion de cette dernière. Silbad les sauvera en les aidant a décoller. Sa peau est jaune, il peut prendre plusieurs formes, selon ses humeurs ou ce qu'il souhaite expliquer.
- Yula : c'est un gnome, tout comme Jad. Sa peau est violette. Jad et Yula évoluent toujours ensemble.
- Pirates : groupe hétéroclite composé d'un Centaurien, de divers miliciens, d'Iroquois, d'Onyx le Diguid de Gnoz, etc. ce sont toutes les formes de vie qui avaient été assimilées par Xul et libérées par Jaffar.
- Général réformiste : c'est lui qui dirige l'arraisonnement du vaisseau de Jaffar. Il fait partie de La Réforme (Alliance Réformée Interplanétaire), apparemment une organisation politique qui recherche le Prince Matton.
- Conseiller Pixa : humain travaillant pour les Maîtres du Temps.
- Igor : vieux baroudeur de l'espace, c'est lui qui viendra en aide à Piel lorsque ce dernier se fera attaquer par les frelons.
- Lowry : intelligence artificielle qui travaille sur le vaisseau d'Igor.
- Maîtres du Temps : race d'extra-terrestres mystérieux qui colonise des planètes dans l'univers. Ils sont organisés en fédération. On sait peu de chose sur eux. Ils ont une apparence humanoïde, et sont assez grands par rapport aux hommes. On voit un individu a la fin du film.
Créatures
(par ordre d'apparition)
- Sorcières : espèce de plante (ou assimilée) que l'on trouve sur la planète Devil's Ball. Arrivées à maturation, elles se posent sur l'eau, elles « chantent », puis au bout de quelques jours, elles « éclosent », leurs pétales s'ouvrant et laissant échapper tout un flot de gnomes, de toutes les couleurs. Les pétales se referment ensuite.
- Gnomes : espèce humanoïde télépathe. Ils ressentent les émotions et les sentiments des autres êtres vivants autour d'eux, qu'ils qualifient « d'odeur », et ce, même jusqu'à une certaine distance (« Tu as vu l'odeur de cette planète ? »). Ils se déplacent en marchant ou en volant, en étendant leurs bras. Ils mesurent une trentaine de centimètres, ont trois doigts aux mains et deux à chaque pied. Leur corps est sphérique, tout comme leur tête, celle-ci pouvant par ailleurs se détacher du corps. Ils ont la capacité de changer de forme selon leur humeur ou ce qu'ils veulent illustrer lors de leur propos. Ils parlent et leur voix a une intonation d'enfant. Ils sont très espiègles. Leur couleur de peau est unie, sur tout leur corps, elle peut être jaune, violet, vert, bleu, marron, rose.
- Xul : créature pensante douée de forts pouvoirs psychiques. Il attire toutes les formes de vie intelligentes qui passent à sa portée et annihile leur volonté et leur individualité, les transformant en créatures ailées blanches de forme humanoïde mais sans figure, un peu comme des anges. Il se présente sous la forme d'une masse liquide à plusieurs couleurs, il a également des tentacules.
- Couveux : animal bipède de la planète Perdide. Il ressemble à un gallinacé mais il a une paire de bras, sa robe est noire avec des parties blanches, sa taille est similaire à une autruche. Il semble inoffensif.
- Hypo-ornythorinx (« Ouin-ouin ») : animal végétarien de la planète Perdide. C'est un quadrupède avec de solides pattes, un torse muni de deux bras, et une tête avec une trompe rectiligne. Il a une taille similaire à un gros poney. Sa robe est unie et peu se décliner en plusieurs couleurs suivant les individus (jaune, violet...).
- Sarpilles : espèce prédatrice carnivore de la planète Perdide. On les trouve dans les grottes. Elles attaquent en saisissant leur proie tout en les étranglant avant de les attirer à elles pour les dévorer. On ne connaît pas leur forme exacte, on aperçoit que leurs tentacules dans le film.
- Frelons : espèce prédatrice de la planète Perdide. Ils ressemblent à de gros insectes volants, de couleur noir et blanc. Ils se déplacent en énormes essaims sur la planète. Avant d'attaquer, ils fixent leur proie et frottent leurs ailes, produisant un bruit assourdissant. Ils raffolent du cerveau humain. Ils attaquent en perçant le crâne et mangent ensuite directement les tissus du cerveau.
Planètes
(par ordre d'apparition)
- Perdide : planète sur laquelle Claude et sa famille se sont établis. Ils sont les seuls habitants. C'est un endroit désertique, parsemé de Dolongs, des espèces de forêts de branchages roseâtres sans feuilles et portant des fruits (rouges, jaunes).
- Aldébaran : elle n'est que mentionnée dans le film, mais on ne la voit pas.
- Devil's Ball : planète sur laquelle habite Silbad. Elle est luxuriante et calme avec une faune très variée, de grandes étendues d'eau, des geysers immenses.
- Gamma 10 : planète sur laquelle se trouve Xul. C'est une planète peu accueillante, désertique avec des montagnes et des déserts.
- Comète bleue : comète avec un panache bleu, on s'accroche à son champs magnétique pour profiter de son énergie et ainsi se déplacer sans risque.
Genèse du projet
En 1973, René Laloux adapte Oms en série de Stefan Wul en La Planète Sauvage, un long métrage d’animation réalisé en Tchécoslovaquie avec le studio Jiří Trnka. Le film remporte le Prix spécial du jury à Cannes.
Porté par ce succès, René Laloux envisage en 1977 une adaptation ambitieuse de six romans de Stefan Wul pour la télévision, chacun confié à un dessinateur de Métal Hurlant. L’Orphelin de Perdide (1958) est choisi pour ouvrir la série, avec Jean Giraud, dit Moebius, à la direction artistique. Rapidement, le projet évolue vers un long métrage, soutenu par la production Télécip/TF1 et des coproducteurs européens (Allemagne, Suisse, Royaume-Uni). René Laloux voit dans ce roman une structure dramatique idéale : un suspense spatial, une quête héroïque et un paradoxe temporel.
L’adaptation, co-écrite avec Moebius, enrichit l’œuvre originale. Des personnages inédits sont créés, comme les gnomes télépathes Jad et Yula, ou les Maîtres du Temps, entités responsables du voyage dans le temps. Les dialogues sont confiés à Jean-Patrick Manchette, maître du roman noir, qui insuffle une ironie mordante et des références philosophiques. Le film est rebaptisé Les Maîtres du Temps pour des raisons commerciales. René Laloux comparait le titre Les maîtres du temps à l'Arlésienne, personnage mystérieux à peine entrevu à la fin bien que ce soit le titre du film.
Production
Face à l’impossibilité de produire le film en France pour des raisons économiques, la production Télécip/TF1, dirigée par Jacques Dercourt, se tourne vers la Hongrie après avoir exploré le Japon, l’Australie et plusieurs pays de l’Est. Le studio Pannonia, installé dans un ancien conservatoire de danse d’architecture austro-hongroise à Budapest, était déjà réputé pour ses productions audacieuses, telles que Animalia de Tibor Hernádi ou La Mouche de Ferenc Rófusz, récompensée d’un Oscar en 1981. 110 personnes travaillent pendant un an sous la direction de Tibor Hernadi à la fabrication du film.
L’accueil de l’équipe française, menée par René Laloux et son collaborateur Michel Gillet, fut marqué par des défis structurels et culturels significatifs. La barrière de la langue fait que René Laloux doit s'exprimer par des gestes avec les mains. Les animateurs hongrois, alors fonctionnaires, dépendaient d’un système de primes pour compléter des salaires de base insuffisants, ce qui les contraignait souvent à cumuler plusieurs emplois. Cette situation engendra des retards lors des premiers mois de production. Après le rejet des premières minutes d’animation par la production, une renégociation des conditions salariales et une meilleure organisation des primes permirent de stabiliser l’équipe et d’améliorer l’efficacité générale.
L’un des principaux défis artistiques résida dans l’adaptation au style graphique réaliste de Moebius par des animateurs habitués au cartoon traditionnel hongrois. La distribution des personnages se fit en fonction des affinités et des compétences de chaque animateur. Certains, comme Zoltán Maros, se distinguèrent par leur travail sur des séquences complexes telles que la danse de Silbad, réalisée dans un effort nocturne remarquable pour respecter les délais. D’autres personnages, comme Belle, posèrent des problèmes spécifiques en raison de la difficulté à animer des figures réalistes, et passèrent entre plusieurs mains avant de satisfaire aux exigences de Laloux.
D’un point de vue technique, le film marqua une transition pour René Laloux, qui abandonna le papier découpé – technique utilisée pour La Planète Sauvage – au profit de la classique animation sur cellulo. Cette méthode, bien que plus coûteuse en main-d’œuvre, permit une meilleure intégration des décors peints et des personnages. Les couleurs imaginées par Moebius, subtiles et travaillées à l’encre, durent être transposées avec soin sur cellulo à la gouache, nécessitant une coordination rigoureuse entre les coloristes et les animateurs.
Malgré les contraintes politiques de l’époque – le studio opérant derrière le rideau de fer –, la production se déroula sans censure majeure. La séquence des Xuls, pourtant métaphoriquement chargée, fut présentée comme une critique des "militaires fascistes", échappant ainsi aux objections des responsables politiques locaux. Pour maintenir le moral de l’équipe après de longs mois de travail, une bande annonce de trente minutes fut projeté à mi-parcours afin de redonner de l'enthousiasme aux artisans du film. Après un an de travail intensif, les cellulos et décors furent rapatriés en France pour les étapes finales de montage et de mixage.
Bande Son
La bande-son des Maîtres du Temps représente une dimension essentielle et novatrice du film, alliant expérimentation audacieuse et artisanat ingénieux. Contrairement à beaucoup de films d’animation où la musique est composée en amont pour guider l’animation, René Laloux fit le choix inverse : les images furent réalisées en premier, laissant une grande liberté aux créateurs sonores. Initialement, Laloux souhaitait collaborer avec Brian Eno, mais celui-ci étant indisponible, il se tourna vers deux jeunes musiciens français spécialistes de musique électroacoustique, Pierre Tardy et Christian Zanési, issus du Groupe de Recherches Musicales (GRM) et influencés par Pierre Schaeffer, Stockhausen ou Pierre Henry.
Leur approche fut résolument expérimentale. Chargés à l’origine de transformer les voix des gnomes Jad et Yula à l’aide de synthétiseurs et de traitements acoustiques insolites – comme l’idée d’enregistrer des voix dans des ballons de caoutchouc –, leur mission s’élargit rapidement à la conception de l’ensemble des paysages sonores du film. Laloux tenait à une ambiance sonore irréelle et poétique, comparable à celle de La Planète Sauvage, mais avec une modernité accrue.
Leur travail se divisa en plusieurs strates : les effets ponctuels (explosions, alarmes, voix radio), les ambiances continues (tempêtes magnétiques, environnements planétaires), et des séquences musicales hybrides, à mi-chemin entre le bruitage et la composition. Pour créer ces sons, Tardy et Zanési utilisèrent des méthodes artisanales et détournées. Le crissement menaçant des frelons géants fut ainsi obtenu en enregistrant des oignons frits dans une poêle, puis en traitant électroniquement le son pour lui donner une dimension inquiétante. Le vrombissement des vaisseaux spatiaux naquit du mélange sonore d’une bouilloire, d’un percolateur, d’un réchaud à gaz et d’un poêle Godin en fonctionnement, enregistrés lors d’un hiver rigoureux dans les Corbières. Le grondement du magma des Xuls provenait, quant à lui, de chœurs folkloriques gallois retravaillés électroniquement.
Les chansons du film furent composées par Jean-Pierre Bourtayre sur des textes de Jacques Lanzmann, s’inscrivirent dans une tradition plus narrative et mélodique. Interprétées par Silbad, Belle ou le Diguide de Gnoz, elles apportèrent des moments de tendresse et d’humour, rompant avec l’intensité des séquences spatiales.
André Nodin, bruiteur traditionnel, intervint pour les bruits réalistes (pas, froissements d’étoffes, claquements de porte), mais l’essentiel de la bande-son resta entre les mains de Tardy et Zanési, qui surent fusionner innovation électronique et poésie du quotidien. Le résultat final offre une immersion acoustique unique, où chaque planète, chaque créature, chaque vaisseau possède une identité sonore distinctive, contribuant pleinement à la dimension onirique et immersive des Maîtres du Temps.
Vision des auteurs
Si Moebius aspire à une animation transcendante, presque métaphysique, Laloux reste ancré dans un pragmatisme narratif et technique. Leurs regards se rejoignent cependant sur l’essentiel: la conviction que l’animation doit émouvoir, surprendre et penser, loin des standards industriels et des clichés infantilisants. Les Maîtres du Temps incarne ainsi ce dialogue entre deux géants de l’imaginaire, unis par le désir de faire du cinéma d’animation un art total, exigeant et résolument adulte.
Pour Moebius, réaliser un dessin animé requiert une approche « religieuse », où le créateur doit incarner une forme de divinité bienveillante, accordant une attention égale à chaque détail – des mouvements les plus subtils aux expressions les plus infimes. Il regrette que certaines séquences des Maîtres du Temps, comme le vol des Xuls, manquent de complexité et tombent dans un certain conformisme visuel. Moebius défend l’idée que l’émotion prime sur le réalisme ou la technicité : peu importe le style – hyperréaliste ou naïf –, ce qui compte est la capacité à transmettre une vibration authentique, nourrie par le vécu et la sensibilité de l’artiste. Il se dit libéré de l’obligation de coller à l’actualité ou à des thèmes socialement « branchés », car la véritable connexion avec le public passe par la sincérité du geste créateur, non par le sujet abordé.
René Laloux, de son côté, insiste sur la nécessité de raconter des histoires fortes avec les moyens disponibles. Il assume le choix du réalisme graphique pour faciliter l’immersion du spectateur, tout en défendant l’ajout de personnages fantastiques comme Jad et Yula pour enrichir l’imaginaire. Contrairement à Moebius, il rejette le rotoscope – technique qu’il juge trop souvent mal employée – et préfère des mouvements inventés, même imparfaits, à une imitation plate du réel. Laloux souligne l’importance du scénario et des idées : « Pour un film, il faut deux mille idées ».
Notes et références
- ↑ Antoine Oury, « Qui est René Laloux, le cinéaste qui travailla avec Topor, Moebius et Caza ? », sur ActuaLitté,
- ↑ « Les maîtres du temps », sur Encyclopedisque.fr (consulté le )
Voir aussi
Bibliographie
- Fabrice Blin, Les mondes fantastiques de René Laloux, Chaumont, le Pythagore, , 190 p. (ISBN 9782908456431).
- Phil Casoar, Jean-Pierre Jeunet, André Igwal, Moebius et René Laloux, Les Maîtres du temps, Paris, les Humanoïdes associés, , 62 p. (ISBN 978-2-731-60160-2, OCLC 491712036, BNF 34724456)
- Moebius, René Laloux et Stefan Wul, Les Maîtres du temps, Paris, les Humanoïdes associés, coll. « Eldorado », (ISBN 978-2-731-60159-6, BNF 34718262)
Article connexe
Liens externes
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