Ligue du Péloponnèse

La Ligue du Péloponnèse était une alliance de cités grecques (symmachie) placées sous l'hégémonie de Sparte, entre le VIe siècle av. J.-C. et le IVe siècle av. J.-C..
L'expression est une formule historiographique moderne pour désigner ce que les contemporains appelaient « les Lacédémoniens et leurs alliés » ou « Sparte et ses alliés ».
Elle se constitue progressivement à partir du milieu du VIe siècle av. J.-C., par l’intégration successive de cités du Péloponnèse au réseau d’alliances dominé par Sparte. Elle joue un rôle central dans les équilibres politiques et militaires de la Grèce classique, notamment durant les conflits opposant les principales puissances grecques au Ve siècle av. J.-C.. Elle est principalement connue pour s'être opposée à la ligue de Délos lors de la guerre du Péloponnèse. Sa puissance fut considérablement affaiblie à la suite de la défaite spartiate à la bataille de Leuctres (371 av. J.-C.), qui permit l'émergence de l'hégémonie thébaine et la recomposition des équilibres dans le Péloponnèse.
Histoire
Formation
À la fin du VIe siècle av. J.-C., Sparte s'était imposée comme la puissance dominante du Péloponnèse, au détriment de sa principale rivale, Argos, marginalisée après la bataille des Champions (546 av. J.-C.)[1]. Sparte s'assura l'alliance de Corinthe, dont la tyrannie avait pris fin vers 583 et qui avait été remplacée par un régime oligarchique[2], et d'Élis, qu'elle aida, vers 572, à prendre le contrôle d'Olympie au détriment des Pisates[3].
Les Spartiates poursuivaient des stratégies identiques pour élargir leur réseau d'alliances. Après plusieurs affrontements défavorables, Sparte finit par l'emporter sur Tégée (vraisemblablement entre 550 et 545) et lui proposa une alliance défensive, renonçant ainsi à toute ambition d'annexion[4]. Ce fut le tournant majeur de la politique étrangère spartiate. Il consacrait une nouvelle logique de politique étrangère. Il ne s'agissait en effet plus de soumettre les voisins à la condition d'hilotes, mais de les lier à la cité par des accords conclus à son avantage[5]. De nombreuses cités du centre et du nord du Péloponnèse rejoignirent progressivement cette coalition. Argos en resta néanmoins exclue[6].
En contrepartie d'un soutien contre la menace hilote, Sparte appuyait des régimes généralement oligarchiques dans les cités alliées, favorisant les élites locales avec lesquelles ses propres citoyens entretenaient des liens d'hospitalité (xenia)[2]. Cette position de garant suprême des intérêts grecs fut reconnue de fait lorsqu'Athènes fit appel à Sparte pour contester la soumission d'Égine aux Perses en 491[7].
À la veille des guerres médiques, la ligue fut élargie à la ligue hellénique constituée en 481 av. J.-C. face à l'invasion de Xerxès. Après le conflit, le retrait de Sparte, notamment après le rappel du régent Pausanias, compromis dans des tractations avec les Perses, conduisit à la recomposition de l'alliance. Les alliés maritimes d'Athènes fondèrent la ligue de Délos (478/477 av. J.-C.), tandis que la ligue du Péloponnèse retrouvait sa forme originelle[8].
Vers la guerre du Péloponnèse (461–432)
Les décennies suivantes virent les tensions s'accumuler entre les deux ligues. Le renvoi du contingent athénien venu aider Sparte lors du tremblement de terre de 462 provoqua une rupture diplomatique : Cimon, partisan de l'entente avec Sparte, fut ostracisé, et Athènes s'allia aux Argiens[9]. Sparte adopta alors une posture défensive, multipliant les crises avec ses alliés tout en évitant l'affrontement direct avec Athènes, jusqu'à la paix de trente ans (446/445) qui reconnut l'existence des deux sphères d'influence[10].
La paix s'avéra fragile. La cause véritable de la rupture résidait dans la crainte spartiate face à l'expansion athénienne, même si les crises immédiates, les affaires de Mégare, de Corcyre et de Potidée, furent surtout portées par Corinthe, la principale cité de la ligue après Sparte[11]. À l'automne 432, un congrès réunissant les alliés vota la nécessité de faire la guerre. Chaque cité, grande ou petite, disposait d'une voix, et la majorité se prononça pour le conflit[12].
Guerre du Péloponnèse (431–404)
Sous la direction de Sparte, la ligue du Péloponnèse rassembla l'ensemble des Péloponnésiens à l'exception d'Argos et, au début, d'une partie de l'Achaïe, ainsi que les Mégariens, Béotiens, Locriens, Phocidiens et plusieurs cités d'Acarnanie[13]. La cohésion restait cependant fragile. Des alliés agissaient pour leur propre compte sans en référer à Sparte. En revanche, les alliés de Sparte pouvaient s'affronter entre eux. De plus, la négociation de trêves se heurtait aux exigences des chefs en campagne[14]. Le manque de moyens financiers constituait une faiblesse chronique. Chaque cité fournissait contingents et bateaux sans versement de contributions financières. Sparte elle-même ne disposait d'aucun trésor public[15].
La catastrophe de Pylos (425), où les soldats péloponnésiens durent capituler après un blocus sur l'île de Sphactérie, constitua un choc considérable. Elle révéla les limites des hoplites lacédémoniens face à des combattants légèrement armés[16]. C'est l'expédition de Brasidas en Thrace (424–422) qui offrit à Sparte une véritable diversion en détachant plusieurs cités de la ligue de Délos[17].
La paix de Nicias (421) mit fin à la première phase du conflit sans résoudre les tensions de fond. Corinthe, les Béotiens, et les Éléens refusèrent d'y souscrire[18]. Après une période d'instabilité marquée par la bataille de Mantinée (418), victoire spartiate qui rétablit le prestige de la cité, et la désastreuse expédition athénienne en Sicile (415–413), Sparte reprit l'initiative en implantant à Décélie une base permanente en Attique (413)[19]. Sous la direction de Sparte, la ligue vainquit finalement Athènes et ses alliés en 404 av. J.-C..
Déclin et dissolution
La domination spartiate sur la Grèce fut contestée au cours de la guerre de Corinthe par une coalition de quatre cité-États alliées (Thèbes, Athènes, Corinthe, et Argos) appuyée initialement par l'Empire perse. À la suite de ce conflit, la Confédération béotienne est dissoute et Thèbes passe sous occupation spartiate de 382 à 379. Par la suite, les tentatives thébaines de reconstitution de la Confédération béotienne se heurtèrent aux intérêts de Sparte. Les deux cités entrèrent en guerre et Sparte fut définitivement battue à la bataille de Leuctres en -371 av. J.-C., mettant fin à l'hégémonie spartiate sur la Grèce centrale. Après cette défaite, la recréation de la Messénie indépendante (369) priva Sparte de sa principale réserve de main-d'œuvre hilote, et la ligue du Péloponnèse fut dissoute en 365[20]. L'intervention de Philippe II de Macédoine dans le Péloponnèse durant l'hiver 338/337, puis la création de la ligue de Corinthe au printemps 337 — dont Sparte fut expressément exclue — installèrent durablement l'influence macédonienne sur la majeure partie des cités grecques de la péninsule[20]. Isolée, Sparte demeura tout au long du IIIe siècle av. J.-C. une adversaire résolue de la maison royale de Pella, désormais représentée par les Antigonides.
Lors de la guerre de Chrémonidès, Sparte fut l'alliée de Ptolémée II et d'Athènes contre Antigone II Gonatas[20]. En 251, Aratos (271–213) libéra sa cité natale, Sicyone, et la fit adhérer au koinon des Achaïens, dont il devint le stratège influent. Jusque-là limitée au peuple des Achaïens, cette confédération s'ouvrit progressivement aux cités d'Arcadie et d'Argolide pour s'imposer comme la principale puissance politique et militaire du Péloponnèse[20].
Organisation
La ligue du Péloponnèse n'était pas une alliance au sens strict du terme. Il s'agissait d'un ensemble aux contours empiriques, que les textes anciens désignaient simplement par l'expression « les Lacédémoniens et leurs alliés »[21]. Elle ne couvrit d'ailleurs jamais l'intégralité du Péloponnèse au cours de son existence[21].
Son fonctionnement reposait sur deux instances, l'assemblée des Spartiates d'une part, et le Congrès des Alliés d'autre part, dans lequel chaque cité membre disposait d'une voix, indépendamment de sa taille ou de sa puissance. Seule Sparte pouvait convoquer ce congrès, et elle n'était pas tenue de se conformer à l'ensemble de ses résolutions. Toutes les alliances étaient conclues individuellement avec Sparte, de sorte que les cités membres devaient conclure entre elles leurs propres symmachies. Aucun tribut n'était exigé en temps de paix, mais en cas de guerre, Sparte pouvait réclamer jusqu'au tiers de l'armée d'un État allié[22].
Les obligations des alliés envers Sparte n'étaient pas les mêmes pour tous. En règle générale, les traités imposaient de suivre Sparte « sur terre et sur mer, en ayant même ami et même ennemi », avec l'interdiction de conclure une paix séparée. Cependant, les cités les plus importantes comme Corinthe, Tégée ou Mantinée jouissaient d'une autonomie sensiblement plus grande que les communautés de moindre importance[23]. Les alliés pouvaient s'opposer à une convocation en invoquant le dikaion (bon droit), comme le firent les Corinthiens à deux reprises[24].
La ligue était une alliance à caractère conservateur. Elle soutenait les régimes oligarchiques contre les tyrannies et les démocraties, et assurait à ses membres protection et sécurité[2]. La construction de ce réseau reposait sur le soutien aux élites locales, liées à Sparte par des liens d'hospitalité (xenia) personnels entre aristocrates[2].
Notes et références
- ↑ Richer 2025, p. 124-125.
- Richer 2025, p. 130.
- ↑ Richer 2025, p. 124.
- ↑ Richer 2025, p. 127.
- ↑ Richer 2025, p. 128.
- ↑ Richer 2025, p. 129.
- ↑ Richer 2025, p. 150.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 277.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 278.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 284-285.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 285-286.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 288.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 290.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 290-291.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 291-292.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 300-301.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 303-304.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 306.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 309-310.
- Couvenhes 2021, p. 99.
- Christien et Ruzé 2024, p. 232.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 233.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 233-234.
- ↑ Christien et Ruzé 2024, p. 231-232.
Bibliographie
- Jacqueline Christien et Françoise Ruzé, Sparte, Paris, Armand Colin, coll. « Collection U »,
- Jean-Christophe Couvenhes, « Le monde grec et l'Orient de 404 à 200 avant notre ère », Pallas, Presses Universitaires du Midi, vol. 116, , p. 99-116
- Nicolas Richer, Sparte, cité des arts, des armes et des lois, Paris, Perrin,
Voir aussi
Liens externes
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