Littérature expérimentale

La littérature expérimentale est un genre littéraire qu’il est généralement « difficile de définir avec précision »[1]. Elle joue avec les conventions de la littérature, notamment les frontières entre les genres et les styles ; elle peut, par exemple, prendre la forme de récits en prose ou de poésie, mais le texte peut être mis en page selon des configurations différentes de celles des paragraphes de prose ordinaires ou de la forme classique des strophes poétiques[1]. Elle peut également intégrer des éléments d’Arts graphiques. En outre, alors que la littérature expérimentale était traditionnellement manuscrite, l’ère numérique a vu un recours croissant à l’écriture d’œuvres expérimentales, notamment via les logiciels de traitement de texte[1].
Origines
Le premier texte généralement cité dans cette catégorie est Vie et Opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (1759) de Laurence Sterne[réf. nécessaire]. Par la tournure en dérision de la narration et par sa volonté d’utiliser des procédés graphiques — comme une page entièrement noire pour marquer le deuil de la mort d’un personnage —, le roman de Sterne est considéré comme un texte fondamental par de nombreux auteurs de l’après-Seconde Guerre mondiale.
Cependant, l’œuvre de Sterne ne fut pas sans détracteurs dès son époque ; Samuel Johnson est cité par Boswell déclarant : « Ce qui est simplement étrange ne dure pas. Tristram Shandy n’a pas duré. » Jacques le Fataliste et son maître de Denis Diderot reprend de nombreux éléments de Tristram Shandy sans chercher à le dissimuler, ce qui en fait un exemple précoce de métafiction.
XXᵉ siècle
Dans les années 1910, l’expérimentation artistique prend une place importante[2], et divers écrivains européens et américains commencent à triturer les formes établies. Les tendances qui se développent durant cette période deviennent par la suite des composantes du mouvement moderniste. Les Cantos d’Ezra Pound, les œuvres de l’après–Première Guerre mondiale de T. S. Eliot, ainsi que les proses et pièces de Gertrude Stein figurent parmi les œuvres les plus influentes de l’époque, bien que Ulysse de James Joyce soit généralement considéré comme l’œuvre la plus essentielle de cette période.
Les mouvements d’avant-garde historiques contribuèrent également au développement de la littérature expérimentale au début et au milieu du XXᵉ siècle. Dans le mouvement dadaïste, le poète Tristan Tzara utilisa des coupures de journaux et une typographie expérimentale pour ses manifestes. L’auteur futuriste F. T. Marinetti défendit une théorie des « mots en liberté » sur la page, faisant éclater les limites du récit conventionnel comme celles de la mise en page du livre lui-même, ainsi qu’on le voit dans son « roman-poème sonore » Zang Tumb Tumb. Les écrivains, poètes et artistes associés au surréalisme eurent recours à toute une gamme de techniques inhabituelles afin d’évoquer des états mystiques et oniriques dans leurs poèmes, romans et proses. Parmi les exemples figurent les textes écrits en collaboration Les Champs magnétiques (d’André Breton et Philippe Soupault) et État de veille, un « roman de rêve » produit sous hypnose par Robert Desnos.
À la fin des années 1930, la situation politique en Europe fait apparaître le modernisme comme une réponse inadéquate, esthétisante, voire irresponsable face au danger du fascisme mondial, et l’expérimentalisme littéraire disparait de la scène publique, ne se maintenant dans les années 1940 que grâce à quelques visionnaires isolés comme Kenneth Patchen. Dans les années 1950, les écrivains de la Beat Generation peuvent être vus comme une réaction contre le caractère figé de la poésie et de la prose de leur temps, et des œuvres flottantes, quasi mystiques, comme le roman de Jack Kerouac Visions de Gérard, représentent une nouvelle approche formelle du récit standard de l’époque. Des romanciers américains tels que John Hawkes commencent à publier, dès la fin des années 1940, des romans jouant avec les conventions narratives.
L’esprit avant-gardiste européen est repris par la génération de l’après-guerre. Le poète Isidore Isou fonda le mouvement lettriste et produisit manifestes, poèmes et films explorant les limites de l’écrit et de la parole. L’OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) réunit écrivains, artistes et mathématiciens afin d’explorer des moyens innovants et combinatoires de production de textes. Fondé par l’écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais, le groupe compte parmi ses membres Italo Calvino et Georges Perec. Cent mille milliards de poèmes de Queneau utilise le livre physique lui-même pour multiplier les combinaisons possibles de sonnets, tandis que le roman de Perec La Vie mode d’emploi est fondé sur le parcours du cavalier aux échecs.
Les Angry Young Men britanniques des années 1950 rejetèrent l’expérimentalisme[3], mais les années 1960 virent un bref retour à l’âge d’or du modernisme et une première affirmation du postmodernisme. La publicité due au procès pour obscénité intenté contre Le Festin nu de William S. Burroughs suscita une prise de conscience et une recherche d'une forme de liberté extrême, sans censure. Burroughs mit également au point une technique connue sous le nom de cut-up, consistant à découper et réarranger des journaux ou des manuscrits dactylographiés afin d’obtenir de nouvelles lignes de texte. À la fin des années 1960, les mouvements expérimentaux devinrent si marquants que même des auteurs considérés comme plus conventionnels, tels que Bernard Malamud et Norman Mailer, manifestèrent des tendances expérimentales. La métafiction constitua une orientation importante de cette période, illustrée de manière très élaborée dans les œuvres de John Barth, Jonathan Bayliss et Jorge Luis Borges. En 1967, Barth écrivit l’essai The Literature of Exhaustion[2], parfois considéré comme un manifeste du postmodernisme. Une œuvre phare de cette époque est L'Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon, qui devient par la suite un best-seller. Parmi les auteurs importants dans le domaine de la nouvelle figurent Donald Barthelme et, tant pour la forme courte que pour la forme longue, Robert Coover et Ronald Sukenick. En 1968, le roman de William H. Gass Willie Masters’ Lonesome Wife ajouta de nouvelles difficultés à l’acte de lecture, certaines pages ne pouvant être lues qu’à l’aide d’un miroir placé sous un certain angle.
Parmi les écrivains expérimentaux reconnus des années 1970 et 1980 figurent Italo Calvino, Michael Ondaatje et Julio Cortázar. Les livres les plus célèbres de Calvino sont Si par une nuit d’hiver un voyageur, dont certains chapitres décrivent le lecteur se préparant à lire un livre intitulé Si par une nuit d’hiver un voyageur, tandis que d’autres constituent le récit lui-même, ainsi que Les Villes invisibles, où Marco Polo raconte ses voyages à Kubilaï Khan alors qu’il s’agit en réalité de descriptions de la ville où tous deux conversent[4]. The Collected Works of Billy the Kid d’Ondaatje adopte une forme d’album-scrapbook pour raconter son histoire, tandis que Marelle de Cortázar peut être lu avec les chapitres dans n’importe quel ordre.
L’Argentin Julio Cortázar justement, et l’écrivaine naturalisée brésilienne Clarice Lispector, tous deux auteurs latino-américains, ont créé des chefs-d’œuvre de la littérature expérimentale des XXᵉ et XXIᵉ siècles, mêlant paysages oniriques, journalisme et fiction ; parmi les classiques écrits en espagnol figurent le roman mexicain Pedro Páramo de Juan Rulfo, la saga familiale colombienne Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, le récit politique péruvien La Guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa, le dialogue dramatique portoricain en spanglish Yo-Yo Boing! de Giannina Braschi, et le roman révolutionnaire cubain Paradiso de José Lezama Lima[5].
Des auteurs américains contemporains tels que David Foster Wallace, Giannina Braschi et Rick Moody combinent certaines des innovations formelles des écrivains des années 1960 avec une ironie plus désabusée, ainsi qu’une plus grande accessibilité et un goût accru pour l’humour. L'Infinie Comédie de Wallace est une œuvre maximaliste décrivant la vie dans une académie de tennis et un centre de désintoxication ; les digressions deviennent souvent des lignes narratives, et le livre comporte plus de cent pages de notes de bas de page. D’autres écrivains, comme Nicholson Baker, se sont distingués par leur minimalisme dans des romans tels que The Mezzanine, consacré à un homme qui monte un escalator pendant 140 pages. L’auteur américain Mark Z. Danielewski a combiné des éléments du roman d’horreur avec une écriture académique formelle et une expérimentation typographique dans son roman La Maison des feuilles.
Histoire au XXIᵉ siècle
Au début du XXIᵉ siècle, de nombreux exemples de littérature expérimentale reflètent l’essor des ordinateurs et d’autres technologies numériques[6]. Cette écriture expérimentale a été qualifiée de « littérature électronique ».
L’écriture expérimentale peut utiliser le médium même dont elle parle, comme dans le roman No One Is Talking About This de Patricia Lockwood, rédigé en grande partie sur un iPhone. La nouvelle « #CoronaLife » de Terena Elizabeth Bell (2022), extraite de Tell Me What You See, est écrite du point de vue de l’écran du téléphone du personnage principal, en utilisant des émojis et des émoticônes, des GIF animés[7], des hyperliens et des mèmes[8], ainsi qu’en représentant des courriels, des SMS, des publications sur Twitter, des notifications d’appels manqués et d’autres médias couramment consultés sur les smartphones. Ce type d’écriture a été diversement désigné comme littérature électronique, hypertexte ou codework. Certains auteurs se sont concentrés sur l’exploration de la pluralité des lignes narratives, comme l’écrivaine américaine Adrienne Eisen dans Six Sex Scenes.
Dans un registre différent, l’auteur grec Dimitris Lyacos créé des récits multigenres, un processus qu’il rapproche de la « capacité négative » de John Keats[9]. Dans Z213: Exit, il combine, dans une sorte de palimpseste moderne, les entrées de journal de deux narrateurs dans un texte fortement fragmenté, entrecoupé d’extraits de l’Exode biblique, afin de raconter un voyage au cours duquel les réalités distinctes du monde intérieur et du monde extérieur finissent par se confondre progressivement.
Références
- Warren Motte, « Experimental Writing, Experimental Reading », Studies in 20th & 21st Century Literature, vol. 42, no 2, (DOI 10.4148/2334-4415.1927
, lire en ligne)
- John Barth (1984) intro to The Literature of Exhaustion, in The Friday Book.
- ↑ « Why Britain's Angry Young Men Boil Over », Life, , p. 138 (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Cooley, Martha. "On the Work of Italo Calvino", The Writer's Chronicle, May 2008, pp 24-32
- ↑ Americas Society's Latin American Literature Roster, 2005.
- ↑ (en) E. T. V. Bharat, « Yearender 2024: Authors, Books And Literary Trends That Made Headlines », sur ETV Bharat News, (consulté le )
- ↑ (en-US) Terena Elizabeth Bell, « #CoronaLife », sur Boudin - The McNeese Review (consulté le )
- ↑ (en) « “When I woke up, I thought ‘that’s a story’”: An Interview with Terena Elizabeth Bell », sur Pine Hills Review, (consulté le )
- ↑ Experimental Writing, A Writer's Guide and Anthology. Lawrence Lenhart (Author), William Cordeiro (Author). p. 49. Bloomsbury 2024. https://www.bloomsbury.com/us/experimental-writing-9781350240988/
Voir aussi
Articles connexes
- Expérimentation
- Avant-garde (poésie)
- Cinéma expérimental
- Musique expérimentale
- Théâtre expérimental
- Contrainte artistique volontaire, Ouvroir d'x potentiel
- Faux-ami : Le Roman expérimental (Émile Zola)
- Roman sans parole
- Antiroman
- Slipstream (genre littéraire)
- Mouvement Prakalpana bengali de Kolkata (1969-), et Sarbangin poetry movement
- Écriture asémique
- Littérature postmoderne
Liens externes
- * (en) Gone Lawn, le projet d'excavation, catalogue de littérature non-traditionnelle, absurdiste et surréaliste.
- Le Récit-page, forme particulière de l'écrit bref à contrainte, dans l'espace circonscrit de la page.
- Portail de la littérature