Livre des XXIV philosophes

Le Livre des XXIV philosophes (Liber XXIV[1]philosophorum) est probablement « l'un des textes les plus mystérieux et les plus hermétiques, mais aussi les plus importants de toute l'histoire de la philosophie médiévale et même de l'histoire de la philosophie tout court[2]. ». C'est un écrit anonyme dont la date de rédaction est incertaine[3], constitué d'une série de 24 définitions de Dieu, suivies chacune d'un bref commentaire et présentées comme les interprétations de 24 philosophes réunis pour débattre de la question[2]. Il en existe 22 manuscrits connus[4].

On y trouve notamment la formule suivante : « Dieu est la sphère infinie [sans borne] dont le centre est partout et la circonférence nulle part » (définition II). Elle fut reprise par de nombreux auteurs, tels que Jean de Meung, Maître Eckhart, Nicolas de Cuse, François Rabelais, Giordano Bruno, Robert Fludd, Blaise Pascal[2], Valère Novarina[5].

Origine supposée

Le texte proviendrait de l'ouvrage d'Aristote De philosophia, aujourd'hui perdu, mais qui était connu au Moyen Âge par l'intermédiaire des Arabes et du milieu tolédan. Il daterait, selon les hypothèses, du IVe siècle (attribution à Victorin l'Africain) ou du XIIe siècle[4].

On attribue aussi parfois le texte à Hermès Trismégiste[4].

24 définitions de Dieu

I. Deus est monos monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem - Dieu est l’unique, engendrant au dehors de lui-même l’unité, renvoyant sur lui-même un seul éclat de feu

II. Deus est sphaera infinita cujus centrum est ubique, circumferentia vero nusquam - Dieu est une sphère infinie [sans borne, sans limite], dont le centre est partout et la circonférence nulle part

III. Deus est totus in quolibet sui - Dieu est tout entier en n’importe quel point de lui-même

IV. Deus est mens rationem generans, continuationem perseverans - Dieu est l’esprit qui engendre la raison et qui garde continuité avec elle

V. Deus est quo nihil melius potest excogitari - Dieu est ce dont rien de meilleur ne se peut concevoir  

VI. Deus est cujus comparatione substantia accidens est et accidens nihil - Dieu est celui en comparaison de qui la substance est accident et l’accident n’est rien  

VII. Deus est primum sine primatu, processus sine variatione, finis sine fine - Dieu est le premier sans primauté, la procession sans modification et la fin sans fin

VIII. Deus est amor qui plus habitus magis latet - Dieu est l’amour qui plus on le possède, plus il se cache  

IX. Deus est soli praesens quicquid cuius temporis est - Dieu est, pour lui seul, le présent de tout ce qui appartient au temps  

X. Deus est cujus posse non numeratur, cujus esse non clauditur, cujus bonitas non terminatur - Dieu est celui dont le pouvoir n’est pas nombré, dont l’être n’est pas fermé, dont la bonté n’est pas bornée  

XI. Deus est super ens, necesse, solus, sibi abundanter, sufficienter - Dieu est au-dessus de l’étant, nécessaire, seul, à lui-même en abondance, en suffisance  

XII. Deus est cujus voluntas deificae et potentiae et sapientiae adaequatur - Dieu est celui dont la volonté est égale tant à la puissance qu’à la sagesse divine  

XIII. Deus est sempiternitas agens in se, sine divisione et habitu - Dieu est en soi perpétuité agissante, sans discontinuité ni disposition acquise  

XIV. Deus est opposita ut mediatio entis - Dieu est les opposés être et non-être en tant que médiation de ce qui est  

XV. Deus est vita cujus via in formam est unitas, in unitatem bonitas - Dieu est la vie dont la voie vers la forme est l’unité, et vers l’unité la bonté  

XVI. Deus est quod solum vocis non significant propter excellentiam, ut mentes non intelligunt propter dissimilitudinem - Dieu est ce que le propre du langage ne signifie pas à cause de son excellence, comme les esprits ne le saisissent pas à cause de sa dissemblance

XVII. Deus est intellectus sui, solum praedicationis non recipiens - Dieu est intellect de lui-même, sans recevoir le propre du prédicat  

XVIII. Deus est sphaera cujus tot sunt circumferentiae quod puncta - Dieu est une sphère qui a autant de circonférences que de points  

XIX. Deus est semper movens immobilis - Dieu est immobile et meut toujours  

XX. Deus est qui solus sui intellectu vivit - Dieu est le seul qui vit de la pensée de lui-même  

XXI. Deus tenebra est in anima post omnem lucem relicta - Dieu est ténèbre dans l’âme, celle qui reste après toute lumière  

XXII. Deus est ex quo est quicquid est, non partitione, per quem est, non variatione, in quo est quod est, non commixtione - Dieu est celui de qui est tout ce qui est, sans division, grâce à qui cela est, sans modification, en qui est ce qui est, sans composition

XXIII. Deus est qui sola ignorantia mente cognoscitur - Dieu est celui que l’esprit apprend à connaître de sa seule ignorance  

XXIV. Deest, vel sic : Deus est qui sola ignorantia mente cognoscitur [ Deus est lux pervia quae fractione non clarescit, transit, sed sola deiformitas in re ] - Manque, ou bien ainsi : Dieu est celui que l'esprit apprend à connaître de sa seule ignorance (reprise de la définition XXIII)

Dieu est la sphère...

La définition II. faisant référence à une sphère infinie [sans borne] dont le centre est partout et la circonférence nulle part fut fréquemment reprise ou reformulée dans l'histoire de la pensée médiévale et moderne, principalement pour décrire Dieu, mais également pour caractériser l'âme humaine[6]. On retrouve notamment cette célèbre formule sous une forme modifiée dans le Sermon sur la sphère intelligible d’Alain de Lille (1128-1202): « Dieu est la sphère intelligible… ». Selon Alain, elle proviendrait d’Aristote via Cicéron, mais la source n’a jamais été retrouvée[7]. Au XIIIe siècle, Thomas of York (en) et au XIVe siècle Giovanni da Ripa amalgament les deux formules. En poésie, l'idée semble faire incursion dans la Divine Comédie de Dante, où Dieu apparaît comme une lumière circulaire en expansion dont « la circonférence serait une ceinture trop vaste pour le soleil »[8]. Au XVe siècle, Nicolas de Cues la reprend à son tour, mais remplace significativement « Dieu » par « la machine du monde ». Mais ce sont François Rabelais (Tiers livre, ch. XIII et Cinquième livre, ch. XLVII) et Blaise Pascal[9] qui assureront sa fortune définitive en la citant à leur tour.

Notes et références

  1. viginti quattuor
  2. Jacques Follon, « Le livre des XXIV philosophes. Traduit du latin, édité et annoté par Françoise Hudry. Postface de Marc Richir », Revue Philosophique de Louvain, Persée, vol. 87, no 74,‎ , p. 359-363 (lire en ligne)
  3. Au XIIe siècle, selon Paolo Lucentini, in il libro dei ventiquattro filosofi, Milan, Adelphi, 1999, autour du IVe siècle, selon Françoise Hudry qui souligne l'absence de références théologiques (cf. source).
  4. « Notice d'autorité titre conventionnel », sur Catalogue de la BNF (consulté le )
  5. Valère Novarina, La Clef des langues, Paris, P.O.L, , 505 p. (ISBN 978-2-8180-5696-7), p. 419-420
  6. Voir notamment Georges Poulet, Les métamorphoses du cercle, Paris: Plon, 1961, pp. iii-xxxi en particulier; Michael H. Keefer, "The World Turned Inside Out: Revolutions of the Infinite Sphere from Hermes to Pascal", Renaissance and Reformation, 24 (4), 2010, pp. 303-313.
  7. Alain de Lille, Règles de théologie : suivi de Sermon sur la sphère intelligible, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », (ISBN 2-204-05102-0), « Sermon sur la sphère intelligible », p. 283-284
  8. Dante, Divine Comédie, Paradis, vers 100-105 ("Lume è là sù che visibile face / lo creatore [...] E’ si distende in circular figura, / in tanto che la sua circunferenza / sarebbe al sol troppo larga cintura"). Voir Georges Poulet, Les métamorphoses du cercle, Paris: Plon, 1961, p. ix.
  9. Les Pensées, 72.

Bibliographie

  • Marius Victorinus, Le livre des XXIV philosophes : résurgence d'un texte du IVe siècle (introduction, texte latin, traduction et annotations par Françoise Hudry), Paris, J. Vrin, coll. « Histoire des doctrines de l'Antiquité classique » (no 39), (ISBN 978-2-7116-1956-6, lire en ligne Accès limité)

Articles connexes

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