Lounis Aït Menguellet est certainement l'un des artistes les plus populaires de la chanson berbèrecontemporaine, un poète qui est devenu l'un des symboles de la revendication identitaire berbère.
Biographie
Une enfance marquée par la guerre d'indépendance
Dernier né d’une famille de six enfants – il a trois sœurs et deux frères –, Lounis Aït Menguellet naît dans le village Ighil Bouammas, commune d'Iboudraren, dans la daïra d' Aït Yenni près de Tizi Ouzou en Haute Kabylie le , un peu plus de quatre ans avant le déclenchement d'une guerre d'indépendance qui apportera, après sept années d'une guerre sans merci, l'indépendance à son pays.
Le chantre de la chanson kabyle
Lounis Aït Menguellet en concert, Roubaix, juin 2003
Lounis Aït Menguellet part sans cesse à la source pour puiser « une prose littéraire orale, cette prose amazigh traditionnelle dans ses différentes formes d’expression autour desquelles a évolué la mémoire collective de la société », fait remarquer Mohammed Djellaoui, auteur d'un essai sur la poésie d'Aït Menguellet, et il ajoute que le poète « met la légende et la vertu au service d’une cause ».
Cette cause, c'est celle de la culture berbère. Longtemps marginalisée, réduite à un genre mineur, la chanson kabyle, grâce à Lounis Aït Menguellet, a renoué avec le fonds traditionnel berbère qu'a chanté avant lui Slimane Azem, interdit d'antenne dans son pays durant plus de vingt-cinq ans. L'auteur de « Asefru » a su créer des formes et des structures propres à sa poésie en jouant sur l’ambiguïté de sens des mots qu'il utilise, permettant une interprétation pluridimensionnelle de la part de ses auditeurs.
En avril 1980, lorsque le wali de Tizi Ouzou décida d'interdire une conférence de l'anthropologue Mouloud Mammeri sur « La poésie ancienne des Kabyles », la population de la ville, puis des régions avoisinantes, sans parler d'Alger, où les Kabyles sont majoritaires, se souleva, à l'appel des étudiants, pour défendre, à travers les poètes anciens, la langue des ancêtres. L'un de ses défenseurs les plus ardents fut Aït Menguellet :
« Reconnais ce qui est tien
Prends garde de ne jamais l'oublier!...
Langue kabyle
Celui qui t'aime
Te sacrifie sa vie
Il te vénère
Et pour toi garde la tête haute
C'est grâce à tes enfants
Que l'Algérie est debout. »
« Pourquoi cette véhémence ? » se demande l'écrivain Kateb Yacine dans la préface qu'il écrivit en 1989 pour le livre de Tassadit Yacine « Aït Menguellet chante », et il répond : « C'est que tamazight, notre langue nationale, depuis des millénaires, est à peine tolérée, pour ne pas dire proscrite, dans l'Algérie indépendante ! ».
La puissance des chansons de Lounis réside dans la qualité de ses textes, la force du verbe : « La paix demande la parole : je suis contrainte de t'abandonner, pays pour qui j'ai l'âme en peine / Ils m'aiment en me comparant à une perdrix / Belle quand je leur sers de festin… », dit l'un de ses textes. Ou cet autre, qui clame : « Nous avons chanté les étoiles, elles sont hors de notre portée / Nous avons chanté la liberté, elle s'avère aussi loin que les étoiles. »
Conscient du rôle essentiel joué par la chanson pour le maintien et la sauvegarde de la langue kabyle, Lounis Aït Menguellet effectue, au travers de ses chansons – dans lesquelles le texte et la langue tiennent une place primordiale – un véritable travail de mémoire pour sa langue maternelle. La défense de sa langue est l'une de ses raisons de vivre : « La chanson a toujours porté à bout de bras l’âme kabyle, l’essence algérienne. Il y a plein de Kabyles qui ont appris leur langue grâce à la chanson ». Les mots du kabyle lui parlent et il continue à en découvrir : « La langue, c’est la mère, la terre. »
Chanteur à textes, Lounis Aït Menguellet n’en a pas moins introduit une recherche musicale plus élaborée dans ses chansons depuis que son fils Djaffar Aït Menguellet, musicien lui-même, fait partie de son orchestre, qui ne dépasse pas quatre membres (deux percussionnistes, un guitariste et son fils qui joue au synthétiseur et à la flûte).
À propos de la chanson kabyle, Lounis Aït Menguellet considère qu'elle se porte plutôt bien, dans la mesure où il y a toujours de jeunes artistes qui émergent. « Il y a d’un côté, la chanson rythmée que demandent les jeunes, mais il y a aussi le texte qui reste une chose fondamentale dans la chanson kabyle», souligne le poète pour qui la chanson engagée est avant tout une liberté d’expression.
De nombreux ouvrages et études ont été consacrés à son œuvre en tamazight, en arabe et en français.
Belkacem Sadouni, Traduction des textes en arabe 2009
Farida Aït Ferroukh, Situation d'impasse et agents de la culture, Algérie, ses langues, ses lettres, ses histoires. Balises pour une histoire littéraire (A. Bererhi, B. Chikhi éds). Blida, Mauguin : 2002[7].
Houria Abdennebi-Oularbi et Nabila Sadi, « Aït Menguellet, chantre emblématique de la chanson à texte kabyle », in Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire : De l’oralité à l’écrit du patrimoine poétique et musical au Maghreb, Presses universitaires du Midi, no 75, 2016 (ISSN0984-2616) [8]
↑M'hammed Djellaoui, L'image poétique dans l'oeuvre de Lounis Aït Menguellet: du patrimoine à l'innovation, Pages bleues, (ISBN978-9961-734-31-5, lire en ligne)
↑Chanson kabyle et identité berbère - Moh Cherbi, Arezki Khouas - Librairie Eyrolles (lire en ligne)
↑Algérie ses langues, ses lettres, ses histoires balises pour une histoire littéraire (lire en ligne)
↑Rachid Aous, Rachid Brahim-Djelloul, Mohammed Habib Samrakandi et Mourad Yelles, De l'oralité à l'écrit du patrimoine poétique et musical au Maghreb / Conçu et coordonné par Rachid Aous et Rachid Brahim-Djelloul, Presses Universitaires du Midi. Toulouse, (lire en ligne)