Meurtres en chaîne en Iran
Les meurtres en chaîne en Iran (en persan ghatl-haye zanjireh-i, traduit en anglais par « Chain Murders ») désignent une série d'assassinats et de disparitions visant des opposants et des intellectuels iraniens, en Iran ou à l'étranger, commis pendant les années 1990, et qui ont culminé en 1998.
Six assassinats consécutifs en novembre- attirent l'attention de l'opinion publique. On se rend compte que ces assassinats sont corrélés à une série qui remonte au début des années 1990.
Avant 1998
Si l'on considère, comme Muhammad Sahimi, que le meurtre du docteur Kazem Sami, membre du parti JAMA (en), à son cabinet, par un homme qui se fait passer pour un patient, en 1988, est le premier meurtre de cette série[1],[2], le nombre des victimes s'élève à environ 80[3],[4]. Elles ont en commun d'être des membres de l'opposition réformiste, des artistes critiques du régime, des prêtres chrétiens ou des personnalités de la minorité sunnite ou kurde.
La plupart de ces meurtres ont lieu sur le territoire iranien, mais certains sont commis à l'étranger[5]. Ainsi Kazem Radjavi est assassiné à Genève en 1990. Chapour Bakhtiar est assassiné le à Suresnes, près de Paris[6],[5]. Son assassin, condamné à la prison à perpétuité, est libéré en 2009[7]. Fereydoun Farrokhzad est assassiné à Bonn en 1992[7]. À Berlin, en 1992, quatre membres du KDPI, un parti d"opposition kurde, sont abattus au restaurant Mykonos. Le tribunal allemand chargé de l'affaire mettra en lumière l'implication du ministre des Renseignements, Ali Fallahian, contre lequel un mandat d'arrêt international est lancé[5],[6].
Shamseddin Amir-Alaei (en), ancien ministre de Muhammad Mossadegh, meurt le à Téhéran dans un accident de voiture suspect[8],[6]. La même année, le pasteur Mehdi Dibaj (en), un musulman converti au christianisme, condamné à mort pour apostasie, puis gracié en raison des pressions de l'opinion internationale, est enlevé en juin. Son corps est retrouvé le mois suivant[9],[6]. Deux autres prêtres sont assassinés la même année[6].
Ali Akbar Saidi Sirjani, poète et journaliste, signe en 1994 une lettre ouverte où 134 auteurs réclament la fin de la censure[6]. Il est arrêté en mars et meurt en prison, officiellement d'une attaque cardiaque. Celle-ci pourrait avoir été provoquée par une dose mortelle de potassium[6],[9].
En 1996, un groupe de 21 écrivains se rendent en bus en Arménie à une conférence organisée par l'Association des Écrivains iraniens (en)[10], interdite en 1981[11]. Une première fois, le bus fonce vers le ravin, et n'est arrêté que par la présence d'un rocher. Plus loin, il fonce une seconde fois vers le précipice ; un des passagers se saisit du frein à main et arrête le véhicule. Des policiers leur font jurer de ne jamais parler de l'incident. C'est seulement lors des meurtres de 1998 qu'ils osent témoigner[10]. Le film de Mohammad Rasoulof Les manuscrits ne brûlent pas est un récit de cet évènement.
Ghafar Hosseini, poète et critique de théâtre, meurt en 1996 d'un arrêt cardiaque suspect[12],[6]. Il avait participé au voyage de l'Association des écrivains et avait signé la lettre ouverte contre la censure[11]. Plusieurs imams sunnites sont assassinés en 1996[6].
Ces disparitions et assassinats ciblent aussi des journalistes, comme Ebrahim Zalzadeh (en), disparu en 1996, dont le corps est retrouvé un mois plus tard, portant les traces de 15 coups de couteaux[13].
Hamid Hajizadeh (en), poète, est tué dans son sommeil en 1998, en même temps que son jeune fils[14],[15].
Une rumeur circule sur l'existence d'une liste de personnalités à éliminer[5],[16].
Les six meurtres de l'automne 1998
Majid Sharif (en), qui avait contribué au journal Iran-e farda, est enlevé puis retrouvé mort en [17],[18]. Ses ravisseurs lui auraient injecté une dose mortelle de potassium pour provoquer une crise cardiaque[19],[9].

Dariush Forouhar et sa femme Parvaneh Eskandari-Forouhar (en), dirigeants du Parti de la nation d'Iran, un parti d'opposition, sont tués à leur domicile de Téhéran le par des agents du ministère du Renseignement. Leurs corps sont mutilés de nombreux coups de couteau[20],[10].
Mohammad Mokhtari (en), un poète connu pour ses critiques du régime, disparaît en décembre, deux semaines après le meurtre des époux Forouhar. Quelques jours plus tard, il est retrouvé mort, des traces sur son cou donnent à penser qu'il a été étranglé[20],[21]. Le régime prétend qu'il a été tué par un réseau étranger[17]. La semaine précédente, Mohammad-Ja'far Pouyandeh (en), un autre écrivain porté disparu est retrouvé mort. Lui aussi porte des marques de strangulation[9],[10]. Tous deux sont membres de l'Association des Écrivains Iraniens, Kanoun-e nevisandegān-e Iran, interdite[10]. Ils avaient en outre prévu de relancer l'association en la dotant d'une nouvelle charte. Ils avaient donc convoqué une assemblée générale[18]. Les autorités leur ont fait savoir que cela relevait de l'organisation d'une réunion illicite[22]. Tous deux militaient pour la liberté d'expression et avaient signé la lettre ouverte de 1996[17],[23].
En août, Parviz Davani (en), éditeur du journal Pirouz et dissident, est porté disparu. Il n'a jamais reparu[24],[25]. Akbar Ganji, journaliste de Sobh-e-Emrouz, fait état de rumeurs d'une exécution extra-judiciaire[25]. En mai, Parviz Davani avait reçu des menaces de Ali Razini, premier magistrat de la province de Téhéran[14].
Enquête officielle et responsabilités
La série de meurtres de l'année 1998 émeut l'opinion iranienne.
À la demande du président Khatami, les autorités nomment une commission d'enquête au mois de décembre[10]. Un temps, le groupe Ansar-e Hezbollah est soupçonné[6]. Mais, en , le ministère du Renseignement reconnaît des implications en son sein pour quatre des assassinats[14],[23]. Le ministre délégué aux Renseignements, Saïd Emami (en), est arrêté. Officiellement, il s'est suicidé en prison[3]. Mais on soupçonne qu'il a été tué pour couvrir le ministre Ghorbanali Dorri-Najafabadi (en), en poste de 1997 à 1999. Quinze fonctionnaires sont jugés et condamnés. Mais les commanditaires ne sont pas inquiétés[25]. Mostafa Pourmohammadi, chef des Renseignements, n'a jamais été mis en cause, ni le ministre. Pourtant, selon Shirin Ebadi, avocate de la fille des époux Forouhar, les suspects ont désigné le ministre lui-même[10]. Mais le procureur estime que les preuves ne sont pas suffisantes[23]. Le guide suprême Ali Khamenei, dans un sermon prononcé en janvier, met en cause une ingérence étrangère[21]. Cependant, une vidéo, divulguée en 2007, révèle que les suspects ont confessé sous la contrainte des liens avec une puissance étrangère[6],[23]. En revanche, l'avocat de la famille Forouhar est mis en examen et condamné à cinq ans de prison en 2002 pour ses commentaires sur le procès[21]. Il dénonce l'impunité dont bénéficient les responsables les plus haut placés[13].
En 2002, les familles ont saisi la Commission des droits de l'homme des Nations unies[13].
Enquêtes indépendantes
Akbar Ganji enquête pour le journal Sobh-e Emrouz[3]. Il met en cause Gholam Hossein Mohseni Ejei, procureur général du tribunal clérical spécial. Celui-ci n'a jamais été interrogé[14]. Il dénonce aussi des membres du clergé, proches du Guide suprême, qui ont publié des fatwas contre les dissidents assassinés[16]. Ganji avance que Ali Fallahian, ministre du Renseignement de 1989 à 1997, est impliqué. À la suite de ces publications, Ganji est condamné à cinq ans de prison[10]. Le journaliste Emad Baghi (en) pense que ces meurtres font partie d'un programme d'élimination organisée des opposants[6]. Son livre sur les chain murders, La tragédie de la démocratie en Iran, a été interdit. Il a lui aussi été condamné à une peine de prison[6].
Saïd Hajjarian (en), membre du Front de participation à l'Iran islamique, une des figures les plus influentes du courant réformiste, par le biais de son journal Sobh-e Emrouz, a contribué à la victoire des réformistes aux législatives en 2000. Il joue un rôle dans la révélation des liens entre le ministère du Renseignement et les meurtres de 1998[26]. En , il est blessé au visage par un coup de feu tiré en plein jour à Téhéran. Après une période de coma, il reste invalide[27],[3]. Sept membres de la milice Basij sont arrêtés, soupçonnés d'avoir participé à cette tentative d'assassinat[3]. Les mêmes avaient participé aux attaques d'étudiants à la suite des manifestations de 1999. L'un d'eux est condamné à 15 ans de prison, puis relâché rapidement[27]. Aucun ne reste longtemps en prison[3].
Les partis politiques et journaux modérés soupçonnent que ces meurtres sont liés à une tentative pour faire échouer les réformes entreprises par le président Mohammad Khatami, élu en 1997[17]. Les journaux qui enquêtent sur ces meurtres et évoquent l'implication du ministre, comme Khordad, Sobh-e Emrouz et Salam, sont fermés[23],[3]. Le rédacteur en chef de Khordad est condamné à cinq ans de prison[23]. Sans le « printemps de Téhéran » qui a suivi l'élection de Mohammad Khatami, ces meurtres n'auraient probablement jamais été révélés au grand jour[6]. D'un autre côté, ils font apparaître l'impuissance du président de la République et son peu d'autorité sur l'appareil sécuritaire et répressif, aux mains du guide suprême[28].
Si la série a commencé avant l'année 1998, il n'est pas certain qu'elle se soit terminée avec elle[2]. Outre la tentative d'assassinat contre Hajjarian, le meurtre de Dariush Mehrjui et de sa femme réveille dans la conscience iranienne le souvenir des « chain murders », malgré les efforts des autorités pour nier toute ressemblance entre eux[29],[4].
Amnesty International rappelle en que la République islamique d'Iran est signataire du Pacte international relatif aux droits civils et politiques[18].
Notes et références
- ↑ (en) Muhammad Sahimi, « The Nationalist-Religious Movement | Part 2: The Revolutionary Era », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
- (en) Maryam Sinaiee, « Q&A: All you need to know about Iran's 'Chain Murders' of dissidents », sur Iran International, (consulté le )
- (en) Muhammad Sahimi, « Reformist Strategist: Saeed Hajjarian », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
- (en) « Iran’s Infamous Chain Murders – in the Words of One of its Survivors », sur iranwire.com, (consulté le )
- « Dans les années 1990, des dizaines d'opposants ont été assassinés en Iran et à l'étranger », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Muhammad Sahimi, « The Chain Murders: Killing Dissidents and Intellectuals, 1988-1998 », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
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- ↑ (en) Masoud Kazemzadeh, The Iran National Front and the Struggle for Democracy: 1949–Present, Walter de Gruyter GmbH & Co KG, (ISBN 978-3-11-078222-6, lire en ligne), p. 33 et 50
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- ↑ (en-US) Douglas Jehl, « Killing of 3 Rebel Writers Turns Hope to Fear in Iran », The New York Times, (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « En attendant les résultats de l’enquête, l’Iran enterre le cinéaste Dariush Mehrjui mort poignardé », sur Le Figaro, (consulté le )
Articles connexes
Exécution des prisonniers politiques iraniens de 1988
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