Monastère de Glendalough
Le monastère de Glendalough (en irlandais : Gleann Dá Loch, « la vallée des deux lacs ») est l'un des plus anciens monastères d'Irlande et a compté parmi les plus importants de son époque. Il est situé dans une vallée du comté de Wicklow. Sa fondation est attribuée à saint Kevin au VIe siècle. Les ruines de ce monastère comptent aujourd'hui parmi les monuments les plus visités en Irlande et témoignent de l’existence d’une riche activité monacale médiévale centrée sur la vénération du saint patron Kevin. Le monastère fut actif du VIe siècle au XIVe siècle avant de disparaître. Le site de Glendalough continua cependant à être visité par des pèlerins, puis par des touristes. La bascule entre pèlerinage et tourisme date des années 1860 lorsque l’Église condamna officiellement de tels pèlerinages. Avant cela, en 1833 l’église de la Trinité fut reconstruite partiellement afin de loger un ermite ce qui témoigne d’une activité religieuse constante entre le VIe siècle et le XIXe siècle mais qui prit des formes très différentes selon les époques.
Géographie
Le lac inférieur
Le site du monastère se trouve en aval du lac inférieur[1]. Le complexe monastique principal regroupe divers bâtiments construits à différentes dates entre les VIe et XVIIIe siècles. Celui-ci est situé près du cimetière et est accessible par une construction emblématique du monastère de Glendalough, un corps de garde consistant en deux arches semi-circulaires en granit donnant accès au reste des bâtiments. Elle comportait à l’origine deux étages et les antes encore visibles suggèrent que le corps de garde était surmonté d’un toit en bois. Ce poste de garde est unique en Irlande car il suit les principes architecturaux d’un bâtiment ecclésiastique sans en être un : la présence d’antes plutôt que de corbeaux (devenus la norme au Xe siècle) lui confère une apparence tout à fait originale. Le monastère était donc en partie fortifié, comme à Armagh. A l’intérieur, sur le mur ouest, est gravée une croix qui indiquait la limite d’une zone sanctuaire. Le cimetière, encore utilisé aujourd’hui, comporte près de 2000 tombes dont certaines datent du onzième siècle.
Dans la cathédrale, l'arche du chœur et la fenêtre orientale étaient richement décorées, bien que de nombreuses pierres aient aujourd’hui disparu. Le portail nord donnant sur la nef date également de cette période. Sous la fenêtre sud du chœur, on trouve une armoire liturgique, ainsi qu’un bassin servant à laver les contenants des reliques. À quelques mètres au sud de la cathédrale, une ancienne croix en granit local, dotée d’un anneau non percé, est communément appelée la « croix de saint Kevin ». A ces monuments s’ajoutent quatre églises, celle de Saint Ciaràn, du Saint Sauveur, de Sainte Marie et de la Trinité toutes les quatre construites entre le XIIe et le XIIIe siècle.
Seule l’église de Saint Ciaràn compte des éléments que l’on pourrait qualifier de typiquement romans. L'arche du chœur est romane et comporte trois ordres, avec des chapiteaux très ornés. La fenêtre orientale présente deux baies en plein cintre. Parmi ses motifs décoratifs, on peut voir un serpent, un lion et deux oiseaux tenant une tête humaine entre leurs becs. La nef et le chœur, avec leurs pierres finement sculptées, ont été restaurés par l’Office of Public Works irlandais dans les années 1870 à l'aide de pierres trouvées sur le site.
On trouve aussi une « maison des prêtres » reconstruite au XIXe siècle par l'Office of Public Works (en) en suivant un dessin datant de 1779 réalisé par Gabriel Gabriel Beranger (en). Elle tire son nom de la coutume qui consistait à y enterrer des prêtres aux XVIIIe et XIXe siècles. On ignore toutefois à quoi ce bâtiment servait à l'origine mais il est possible qu'il ait été utilisé pour abriter les reliques de saint Kevin.
L’église de Saint Kevin est une des bâtisses les mieux conservées. Ce bâtiment au toit de pierre ne comportait à l'origine qu'une nef, avec une entrée à l'extrémité ouest et une petite fenêtre en plein cintre dans le pignon est. La partie supérieure de cette fenêtre est visible au-dessus de ce qui est devenu l'arc de chœur lorsque le chœur (aujourd'hui disparu) et la sacristie ont été ajoutés par la suite. Le toit en pente raide, formé de pierres superposées, est soutenu à l'intérieur par une voûte en demi-cercle. L'accès au grenier ou à la chambre mansardée se faisait par une ouverture rectangulaire située vers l'extrémité ouest de la voûte. L'église comportait également un premier étage en bois. Le clocher, avec son chapeau conique et ses quatre petites fenêtres, s'élève à l'extrémité ouest du toit en pierre sous la forme d'une tour ronde miniature. Il est communément appelé « la cuisine de Saint-Kevin », car le clocher ressemble à une cheminée de cuisine. Selon William Wilde le prêtre local s’en servait dans les années 1860 et élargit la fenêtre sud de la nef et bloqua la porte ouest[2].
La tour ronde est le monument phare du complexe monastique actuel et le plus mémorable pour les visiteurs. Elle est construite en ardoise micacée entremêlée de granit, mesure environ 30 mètres de haut et comporte une entrée située à 3,5 mètres du sol. Les quatre étages situés au-dessus du niveau de l'entrée sont chacun éclairés par une petite fenêtre, tandis que le dernier étage comporte quatre fenêtres orientées vers les points cardinaux. Les tours rondes, qui servaient de repères aux visiteurs à l'approche, étaient construites pour abriter des cloches, mais servaient aussi parfois d'entrepôts et de lieux de refuge en cas d'attaque. Les tours rondes sont désignés en irlandais, sous le terme de cloicthech, « maison des cloches », indique leur fonction première : elles servaient en premier lieu de clocher[3]. Tous les monastères devaient signaler à leurs fidèles les heures qui rythmaient la journée monastique, et avaient donc besoin d’un moyen de les indiquer. Les cloches installées dans de telles tours et à de telles hauteurs pouvaient alors être entendues sur une distance bien plus importante ce qui avait toute son importance puisque le monastère servait aussi de paroisse aux laïcs locaux aussi.
Le lac supérieur
Sur le lac supérieur, à un kilomètre et demi du complexe principal sont aussi présents diverses églises et monuments notamment l’église Reefert, ainsi que le temple Na-Skellig qui n’est accessible qu’en bateau. L'église, partiellement reconstruite au XIIe siècle, présente un portail en granit aux jambages inclinés. Sur le pignon est se trouvent une croix latine gravée, ainsi que plusieurs dalles funéraires sans décor et trois petites croix.
Le « Lit de saint Kevin » est une grotte creusée dans la paroi rocheuse, à environ 8 mètres au-dessus du niveau du lac supérieur, sur sa rive sud. Elle aurait servi de lieu de retraite à saint Kevin, puis à saint Laurent. En partie creusée par l'homme, elle s'enfonce de 2 mètres dans la roche. Un journaliste du Dublin Penny Journal a décrit la grotte comme « pas plus grande qu'un petit four de boulanger... Moi-même et deux jeunes hommes qui m'accompagnaient avons trouvé qu'il était très difficile de s'y tenir accroupis tous ensemble »[4].
L’activité monastique s’est déplacée au fil du temps. Initialement si l’on en croit le mythe fondateur du monastère, les disciples de Saint Kevin se trouvaient dans la partie supérieure. Mais peu à peu, les moines se sont déplacés vers le lac inférieur plus propice à l’installation humaine.
Le mythe fondateur et ses prolongements
L'ermitage de Saint Kevin
L’origine de toute cette activité monumentale se trouverait dans l’installation de Saint Kevin dans la vallée au VIe siècle[5]. Comme souvent dans les mythes de fondation monastique, son ermitage solitaire se transforme peu à peu en une retraite collective et communautaire. Les quatre Vies médiévales de Kevin de Glendalough en font à chaque fois le fondateur d’une communauté à part entière : les gens viennent en masse assister aux miracles accomplis par le saint à partir des années 540. La communauté qui se forme alors suit donc l’exemple de Kevin et pratique aussi le « martyre vert ».
Selon les Vies de Saint Kevin, cellui-ci fit de Glendalough la "Rome irlandaise"[6], comparable à la ville papale parce qu’il en ramena de la terre ainsi qu’une autorisation de la part du pape d’effectuer des pèlerinages à Glendalough. La comparaison à Rome est explicite à plusieurs reprises et explique le succès du monastère comme lieu de pèlerinage. Une règle locale professait par exemple que « sept pèlerinages à Glendalough valaient un pèlerinage à Rome » [7].
Les Vies de Saint Kevin avaient ainsi pour fonction de légitimer l’importance que revendiquait le monastère de Glendalough dès ses débuts. Aussi, les dirigeants suivants de l’institution monacale prennent le titre de « Comarbai Cóemgein » c’est-à-dire successeurs de Saint Kevin, pour bénéficier d’une partie de l’aura sacrée de celui-ci. Les Vies présentent aussi très souvent sous un jour favorable le clan Ui Cathail car des abbés issus de cette famille sont probablement à l’origine de la rédaction de ces dernières.
Le monastère et ses fondations
Le monastère de Glendalough était ouvert au monde en raison des pèlerinages constants dans la vallée et de ses liens avec d’autres communautés monastiques. Comme dans le cas des cisterciens sur le continent, l’attractivité religieuse et économique de Glendalough conduisirent diverses autres fondations à se soumettre à son autorité. Les Vies de Kevin mettent par exemple le saint en relation avec plusieurs autres fondateurs d'églises, entre autres Mo-Bí de Glasnevin, Mo-Chua de Clondalkin et Mo-Chonóc de Kilmacanogue. Certaines des figures ecclésiastiques associées à Cóemgen se voient attribuer des généalogies apocryphes (Mo-Chonoc vit au VIIe siècle) impliquant une parenté avec lui, tandis que d'autres sont expressément mentionnées comme lui ayant cédé leurs fondations.
La relation présumée entre ces figures ecclésiastiques et Cóemgen reflète probablement la position ultérieure de leurs fondations au sein de la paruchia de Glendalough[8] : les textes traitant des origines mythiques des monastères sont souvent l’occasion de légitimer voire de légaliser des situations parfois juridiquement floues. De même, divers épisodes de ses Vies, montrent le saint patron de Glendalough en contact avec d’autres fondateurs majeurs, notamment Fintan de Taghmon ou Colum Cille d’Iona. Généralement ces épisodes semblent représenter des accords inter-parochiaux à l’époque de la composition des Vies ou lors d’une rédaction ultérieure.
Il ne semble pas que fût suivie à Glendalough une règle monastique en particulier. En ce sens, Glendalough est un monastère proprement irlandais. L’indépendance des monastères irlandais était très grande, au point que la date de Pâques en Irlande n’était pas la même qu’ailleurs et que la tonsure des moines était différente : suivant l’autorité de l’apôtre Jean plutôt que de l’apôtre Pierre, on rasait l’avant du crâne, d’oreille en oreille. Cette indépendance se maintient jusqu’au synode de Whitby en 664 où autorités ecclésiastiques durent choisir entre les rites irlandais et les rites romains : progressivement l’Irlande s’aligne sur les pratiques romaines pour éviter l’isolement.
Peu de choses sont connues du monastère du Haut Moyen Âge : on suppose toutefois que son activité principale était la vénération des reliques de Saint Kevin, ces mêmes reliques pour lesquelles des pèlerins affluaient en masse. La configuration de la vallée permettait alors aussi à ces derniers de faire le tour des lieux où vécut le saint. Brian Lacey suggère que l'activité monastique ne commence vraiment qu'à partir du début du Xe siècle, soit après la rédaction de la première Vie de Saint Kevin. En effet, les différentes versions racontent de diverses façons comment un monstre vivait dans un des lacs avant de migrer dans l'autre grâce à l'intervention du saint patron. Les eaux des lacs deviennent alors curatives, autre raison pour les pèlerins de venir au monastère et potentiellement pour le monastère de demander un tribut[9].
Histoire
Plus étonnant encore que le manque de connaissances à son sujet, pour un monastère irlandais de cette taille, Glendalough ne se démarque pas par une activité scripturale importante. Il est tout de même le lieu de production d’un des trois manuscrits médiévaux irlandais survivant de l’époque antérieure à la conquête anglo-normande, le « Livre de Glendalough (en) » (MS Rawlinson B 502), rédigé autour de 1100 : Brian Cuiv le considère même comme « sans aucun doute le plus magnifique » de tous les manuscrits en langue irlandaise qui nous sont parvenus[10]. le livre de Kells certes plus connu ne peut pas prétendre à ce titre parce qu'il était écrit en latin. Le Livre de Glendalough contient des généalogies et des textes historiques cruciaux pour la compréhension de l'Irlande médiévale, ce qui montre que Glendalough était un centre intellectuel et de production de l'écrit de premier plan, même si la production y était plus faible qu'à Iona ou à Clonmacnoise. L’église de Saint Kevin ou « cuisine de Saint Kevin » jouait potentiellement le rôle de scriptorium, selon une hypothèse de Walter Horn et Ernest Born[11]. L’église disposait en effet d’un étage supérieur caché aux fidèles en contrebas par un plancher en bois: selon les historiens américains cela laissait la place pour un scriptorium et une bibliothèque.
Glendalough au cœur des tensions politiques du Xe et XIe siècles
L’importance spirituelle du lieu fit que le monastère fut le centre de conflits politiques interclaniques. Divers clans du royaume de Leinster ont ainsi cherché à imposer leur domination sur le monastère en nommant des abbés issus de leur famille. Les registres abbatiaux des IXe et Xe siècles mentionnent par exemple plusieurs membres de la lignée Ui Enechglaiss.
L’historien Mac Shamhráin reconnaît toutefois une forme d’agentivité propre à la communauté puisque celle-ci est dirigée jusqu’en 868 par l’abbé Dainiél qui était conjointement abbé de Tallaght[12] ; l’abbé Martàn qui meurt en 959 est de même aussi désigné comme le coarb de Maél Ruain, c’est-à-dire son successeur à la tête du monastère de Tallaght. Cela serait alors une tentative de la communauté d’échapper à toute domination politique en s’associant à un monastère extérieur puissant et indépendant.
Ces conflits politiques entraînent des attaques directes contre le monastère comme on le voit au fait qu’en 1031, l’abbé Cathasach, membre de la famille Ua Cathail est aveuglé par Domnal Mac Dùnlaige, dirigeant des Uí Muiredaig. Plusieurs autres attaques sont ainsi recensées, parfois par d’autres clans que ceux mentionnés précédemment : en 1127 puis en 1128, les abbés sont assassinés respectivement par des membres du clan Ui Garrchon ou Enechglaiss et Ui Muiredaig. À partir du début du XIIe siècle, le monastère tombe sous la férule du clan Ui Muiredaig.
Ainsi, le monastère de Glendalough ne connut pas seulement des attaques vikings mais aussi des attaques irlandaises. Ces conflits invalident aussi l’idée que le sanctuaire monastique, l’asile monastique était respecté par tous. Les croix à l’entrée du site et encore visibles aujourd'hui dans le corps de garde n’empêchaient en aucun cas les flambées de violence contre le monastère.
Glendalough et les Vikings
Il faut par ailleurs tout de même rappeler que la réputation de Glendalough en fit un des six monastères les plus attaqués en Irlande au IXe siècle avec trois raids scandinaves recensés et un raid supplémentaire en 983. Entre 775 et 1071, Glendalough a été pillé à de nombreuses reprises et détruit par un incendie au moins neuf fois. Deux autres raids importants furent ceux de 834 et 836. Au XIe siècle, il semble toutefois qu'une cohabitation hiberno-scandinave pacifique se soit établie dans la région, comme en témoignent la découverte d'un trésor de pièces de monnaie (importé par les Vikings en Irlande) et d'une dalle funéraire sculptée par un tailleur de pierre du nom de Gutnodar dans le cimetière de Glendalough[13].
Colmàn Etchingham suggère toutefois que ces attaques n’avaient pas seulement pour but l’enrichissement des assaillants. Certains raids se faisaient aussi en raison des alliances locales du royaume nordique de Dublin avec les clans du Leinster. Les Vikings n’étaient en effet plus vraiment des envahisseurs venus de pays lointain à cette époque : des Scandinaves ont en effet hiverné près de l’actuel site de Dublin dès les années 840 avant de s'installer plus durablement. Ils faisaient donc pleinement partie du paysage géopolitique de l’île et étaient intéressés au même titre que les clans irlandais par la prise politique et spirituelle que pouvait représenter Glendalough.
Selon les clans qui dominaient alors le monastère, ce dernier pouvait donc être pris dans des conflits d’intérêt menant à des raids. Ces raids scandinaves ne semblent toutefois pas avoir eu de conséquences majeures sur le fonctionnement du monastère : ceux de 890 et 983 ne sont par exemple que décrits laconiquement comme des actes de « pillages ». De plus, de récentes fouilles archéologiques à Glendalough ont permis de relever des pièces de monnaie scandinaves ou anglaises[14]. Il y avait donc probablement aussi des échanges marchands avec les Vikings de Dublin sans que les archives à notre disposition ne nous permettent d’en dire plus.
Un centre administratif ecclésiastique
Glendalough connut aussi une forme de légitimation administrative qui en fit un important centre de la hiérarchie ecclésiastique qui se structurait progressivement après la réforme grégorienne. En 1111, le synode de Ráth Breasai (en) établit un diocèse à Glendalough ce qui conduit donc à l’installation d’un évêque dans le monastère. Ainsi, le monastère de Glendalough occupait une double fonction assez originale. L’abbé pouvait aussi parfois cumuler la fonction d’évêque à une époque en Irlande où les abbés avaient encore souvent préséance sur les membres du clergé séculier et où la distinction entre les séculiers et les réguliers n’étaient pas toujours proprement fixés.
Toujours dans le cadre de la réforme grégorienne, en 1152, le synode de Kells-Mellifont détache le diocèse de Dublin de l’archevêché de Canterbury et y rattache celui de Glendalough pour former un nouvel archidiocèse à Dublin. Glendalough devient donc un de ses suffragants et perd par là une partie de son rayonnement institutionnel. En 1214, les deux diocèses sont même fusionnés : Glendalough cessa d'exister en tant qu'entité souveraine selon l’administration ecclésiastique. De nombreux édifices religieux de la vallée datent de cette période – l'apogée de sa puissance et de son influence à la fin du XIe et au XIIe siècle avant un lent déclin. Glendalough fut à nouveau incendié en 1163. Vers 1214, l’archevêque de Tuam rapporta que « bien qu’autrefois tenu en grande vénération… il était devenu un lieu désert et dévasté, et l’était resté depuis des années , se transformant, au lieu d’une église, en repaire de voleurs et en nid de brigands , en raison de son étendue et de son isolement ». En 1216, il fut incorporé au diocèse de Dublin.
Laurent O'Toole, réformateur du monastère
En 1154, Laurent O’Toole devient l’abbé de Glendalough[15]: il est le membre ecclésiastique le plus éminent du clan Ui Cathail qui avait perdu sa prééminence au profit des Ui Muredaig. Sa nomination est alors l’occasion du retour au premier plan de son clan. Il avait été éduqué à la vie religieuse au sein du monastère après y avoir été confié pendant son adolescence : initialement otage qui était venu se soigner à Glendalough, il est ensuite confié comme convers au monastère. Dans son hagiographie, O’Toole se retire par la suite régulièrement pour prier dans le « lit de Saint Kevin » à l’image de son illustre prédécesseur. Mais loin d’être seulement un lieu de recueillement, coupé du reste du monde, le monastère de Glendalough est extrêmement bien intégré à la vie politique, religieuse et culturelle de l’Irlande et surtout spirituellement très influent à l’époque de Laurent O’Toole. C’est à partir de ce monastère qu’est lancé le mouvement général de réorganisation de la vie monacale irlandaise. A Glendalough, O’Toole impose ainsi la règle arrouaise issue de l’ordre des Augustins.
En 1179, il obtient du pape, à la suite du troisième concile de Latran, des bulles garantissant le maintien de l’archevêché de Dublin et du diocèse de Glendalough. Fort de ces bulles, il revient en Irlande en qualité de légat papal. Dans le cadre de la conquête anglo-normande de l’Irlande, Richard Strongbow cherchait en effet à supprimer les juridictions passées pour y imposer un nouveau cadre légal.
La fin du monastère
De plus en plus perçue par les Anglais, une fois que le renouveau gaélique prit de l'ampleur, comme un refuge pour les « rebelles du Leinster »[13], la colonie fut incendiée en 1398. L'occupation se poursuivit sur le site, et la noblesse irlandaise du Leinster s'efforça, avec plus ou moins de succès, de faire revivre l'évêché, mais Glendalough disparut progressivement des archives historiques au cours du XVe siècle. Le monastère a poursuivi ses activités après l’incendie de 1398 mais n’occupait alors plus la position dirigeante qui fut la sienne sans discontinuer pendant neuf siècles. Son prestige fut en quelque sorte à la fois la cause de son déclin et du manque actuel de connaissances à son sujet : de nombreuses annales abbatiales furent perdues au cours des attaques vikings et irlandaises des dixièmes et onzième siècles.
Un cas à part parmi les monastères irlandais : activités et fonctionnement du monastère de Glendalough
Le monastère de Glendalough se distinguait par une vive activité religieuse rendue brillante encore par la possession de reliques d'un saint important. Elle disposait comme de nombreux autres monastères d’un scriptorium ce qui en faisait aussi un lieu de production et de conservation de manuscrits en tout genre. L'importante population du site en faisait aussi un important centre économique de la région.
Ascèse et pèlerinage
Le monastère était d'abord historiquement un lieu d’ascèse. L’abbé Martan est décrit dans les registres abbatiaux comme un anachorète. La tradition initiée par Saint Kevin s’est donc poursuivie à titre individuel par certains des moines présents dans le monastère. C'était aussi le cas pour Laurent O'Toole. Les pèlerinages des fidèles s’inscrivaient aussi dans cette démarche puisqu’il s’agissait alors de suivre l’exemple du saint patron du lieu par la prière et une forme d'ascèse adoucie.
L'économie à Glendalough
Mais l’attractivité de Glendalough était aussi économique. Le monastère disposait d’un grand marché qui attirait les marchands du comté de Wicklow comme le montre la présence d'une "croix de marché" à l'emplacement où se réunissait les marchands[1]. En 1061 lors d’un raid contre le monastère, les annales monastiques font état de maisons et d’églises étant brûlées ce qui permet de voir qu’il existait aussi un peuplement laïc dans la région.
Cette attractivité commerciale de Glendalough se maintient sous d’autres formes en dépit du déclin du monastère: des vestiges archéologiques attestent de l'existence de forges et de fonderies aux XIIIe et XIVe siècles. La vallée de Glendalough était en effet riche en minerais : des mines furent même ouvertes au XIXe siècle par Thomas Weaver (en) afin de récolter du plomb et du minerai d’argent.
Toutefois, il semblerait que l’urbanisation et la l'industrialisation de l’économie à Glendalough demeura un phénomène mineur : l’économie demeurait essentiellement agricole. On trouvait en effet à Glendalough un moulin à eau ce qui en faisait par la seule présence de ce bâtiment un centre de l’activité agricole locale. Le contrôle du moulin a peut-être même constitué un moyen de percevoir la dîme[16].
Les découvertes archéologiques montrent aussi toute l’importance de la production de charbon de bois. Plus de 100 plateformes de production de charbon de bois, situées aujourd’hui principalement en zone boisée, ont été répertoriées autour du lac supérieur. Ces sites sont des plateformes creusées dans les pentes des collines, offrant une surface plane sur laquelle le bois pouvait être empilé, recouvert, puis brûlé. Toutefois, cette production est postérieure au monastère puisque les datations réalisées par les équipes archéologiques de UCD permettent de la placer dans les années 1650.
Un fonctionnement administratif original
Sa position d’évêché faisait qu’il y avait trois postes de pouvoir à Glendalough : l’abbé, l’évêque et le « gestionnaire des ressources », souvent désigné comme princeps dans les sources, occupaient tous les trois des positions dirigeantes. L’abbé comme le gestionnaire des ressources ne faisait d’ailleurs souvent pas partie d’un ordre régulier en particulier. Dans les monastères irlandais de l’époque, puisque la hiérarchie ecclésiastique pré-grégorienne n’était pas encore fixée, l’abbé occupait le même rang que le membre le plus éminent de l’ordre séculier local. Ainsi, à Glendalough, l’abbé avait le même prestige qu’un évêque. Il arrivait selon les époques que les trois fonctions soient cumulées par le même individu ou qu’elles soient réparties entre divers individus[16].
Les habitants de Glendalough
De plus, il n’y avait pas d’autre institution à même de prodiguer des services pastoraux aux populations locales. De ce fait, les moines assuraient les messes comme le feraient des prêtres séculiers. Les moines étaient ainsi très souvent en contact avec les populations locales, bien plus que ne l’autoriserait par exemple des moines suivant la règle de Saint-Benoît selon laquelle un moine était postée à l’entrée du monastère, pour servir d’interface avec le monde extérieur.
Nombreux étaient les membres d’une classe « para-monastique » à Glendalough. Il s’agissait souvent d’aristocrates qui, à la fin de leur vie, venaient vivre sur les terres du monastère dans un souci de repentance. Mais on trouvait aussi des familles de fermiers, travaillant la terre pour le monastère et payant des impôts sur les terres qui leur étaient attribuées. Les sources ne distinguent pas toujours convenablement les différences de statut entre les populations monastiques et para-monastiques en raison de la polysémie des termes latins monachi et irlandais manaig qui pouvaient faire référence aux deux groupes et que l’on traduirait en français seulement par « moine ».
Productions et diffusions intellectuelles
C’est à Glendalough qu’a été trouvé le seul texte mathématique médiéval dont on peut attester l’origine irlandaise. Il permet de voir que le monastère de Glendalough suivait probablement les enseignements des arts libéraux médiévaux et plus précisément ceux du quadrivium. Il s’agit du fragment d’un manuscrit du XIIe siècle aujourd’hui connu sous le nom de British Library, MS Egerton 3323, f. 18[17]. Une note à la marge du manuscrit déplore la mort de l’abbé Tuathal en 1106. Le manuscrit en lui-même est toutefois probablement originaire de Lotharingie ou de Worcester[18]. On y trouve des tableaux de fractions, un condensé de philosophie médiévale des nombres (Cum pasione contraria) et des aides pour l’utilisation d’un abaque, instrument popularisé par Gébert d’Aurillac, futur Sylvestre II. La plupart des fractions recensées n’étaient pas utilisables dans la vie pratique car elles étaient trop petites : elles servaient en réalité avant tout à des exercices intellectuels abstraits.
Glendalough possédait déjà une longue tradition érudite ; son premier fer léiginn (maître d'études) recensé est Dublitir mac Sealbaig, mort en 932. L’abbé Tuathal ua Cathail, dont la mort est mentionnée dans la note marginale du folio 18, est désigné comme comarba Coemgin, sacart fer légind (successeur de Kevin et maître des études) dans sa notice nécrologique des Annales d'Inisfallen.
Le Missel de Drummond aurait été rédigé dans les années 1160 à Glendalough selon Sara G. Casey. Son importance réside dans le fait qu'il contient les plus anciens exemples connus de notation musicale (neumes non diastématiques) dans une source irlandaise, rédigée en minuscule irlandaise. Il est pour nous une fenêtre sur les méthodes musicales du Haut Moyen Âge irlandais. Deux des messes sont à l'adresse de la Trinité ce qui montre que les compositions se faisaient de façon conjoncturelles puisque ces messes avaient donc probablement été créées pour être chantées à l'église de la Trinité présente à Glendalough. Ce missel est aussi la preuve d'une technique musicale très développée et plus ornée qu'ailleurs, à la même époque. Alors que beaucoup de chants contemporains étaient syllabiques (une note par syllabe), celui de Drummond est neumatique (2 à 3 notes par syllabe) ou mélismatique (plus de 3 notes par syllabe), créant une ligne vocale riche et fleurie.
Un monastère isolé?
Pour ces raisons, Glendalough ne peut, selon Colam Etchingham, être véritablement considéré comme un monastère « monastique », au sens d’ascétique. Cela s’entend d’autant plus si l’on considère l’hypothèse proposée par Margaret Stokes (dans Early Christian Architecture in Ireland paru en 1878) et reprise récemment par Hector McDonell sur l’origine des tours rondes irlandaises[3]. Selon cette hypothèse, ces tours s’inscriraient dans la diffusion du modèle des minarets égyptiens repris par les habitants de Ravenne autour du IXe siècle au moment de la prolifération des campaniles dans la ville italienne. Ces tours seraient donc la conséquence de l’importation de modèles architecturaux italiens, des campaniles du nord.
État de la recherche et débats historiographiques
La popularité touristique de Glendalough a eu pour effet secondaire de limiter pendant longtemps les recherches à son suje quoique malgré les destructions passées il existe encore des sources écrites à son sujet dans les annales, hagiographies, généalogies, et chartes de l'époque. Il a donc fallu l'ouvrage séminal de A.S MacShamràin, Church and Polity in pre-Norman Ireland : the case of Glendalough, pour que la recherche progresse notablement au-delà des images d'Epinal du site. Par ailleurs, l'archéologie a joué un rôle fondamental dans le nouvel intérêt porté au monastère.
Des fouilles archéologiques menées par l’Université de Dublin se sont récemment terminées sur le site du monastère et du lac supérieur[19]. De 2009 à 2019 elles ont permis de mettre en évidence l’intense activité économique dont le monastère était le cœur et surtout à quel point le lac supérieur était intégré au reste du monastère quoi qu’en disent les sources manuscrites de l’époque. Ces fouilles prennent la suite de celles entreprises par Françoise Henry dans les années 1950. Certaines des pièces découvertes ont aussi permis de montrer à quel point la réputation de Glendalough comme lieu de pèlerinage s’était étendue. Des morceaux de poterie portugaise découverts mettent aussi en évidence l’intégration du monastère dans des échanges commerciaux internationaux. L’économie du monastère n’était donc ni autosuffisante ni isolationniste.
Les fouilles ont aussi permis la découverte de divers accessoires de prière de grande qualité laissant à voir toute la prospérité de la région. Entre autres, une croix en jade, seulement la cinquième découverte en Irlande à ce jour, a été trouvée non loin du lac supérieur.
Enfin, ces fouilles viennent relancer le débat entourant la nature du site monastique de Glendalough. Les problèmes historiographiques actuels tournent principalement autour de la question de la nature monastique de Glendalough. En raison des mobilités des populations présentes sur le site et du cumul de fonction des moines, il est difficile de faire de Glendalough un simple monastère clos sur lui-même et simplement dédié à la prière. Pour autant, le concept de « ville monastique » proposée par Charles Doherty est tout autant problématique car il ne prend pas en compte la faible urbanisation du site. Doherty suggérait que les grands monastères irlandais fonctionnaient comme des centres proto-urbains ce que ne manque pas de contester Etchingham en prenant l’exemple du monastère de Glendalough[16]. Des sillons laissées par une palissade ont été découverts dans des fouilles. Le rempart de Glendalough était déjà assez imposant, sans doute à des fins défensives, et certains indices laissent penser que des habitants laïcs vivaient à l’intérieur de cette enceinte dès le XIe siècle. Cependant, les preuves d’une activité commerciale ou industrielle sur le site sont extrêmement rares et rien n’indique que cette population laïque n'ait été autre qu'une population rurale.
Notes et références
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Glendalough » (voir la liste des auteurs).
- Conleth Manning, « Heritage Guide No. 72: Glendalough and its churches », Archaeology Ireland, (ISSN 0790-892X, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) William Wilde, Memoir of Gabriel Beranger and his Labours in the Cause of Irish Art and Antiquities From 1760 to 1780, Simpkin & Marshall, (lire en ligne), p. 279
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