Son nom est formé en grec ancien d'après les deux noms de νίκηnikê, « victoire » et δῆμοςdêmos, « peuple ». Il vient probablement de la translittération du nom hébreu, Niqdamon[1].
Pour interpréter l’entrevue entre Jésus et Nicodème, il convient de tenir compte de la chronologie indiquée par l’évangéliste, de la symbolique de la nuit et des thèmes abordés au cours de l’entretien. La nuit du chapitre 3 se rattache au contexte pascal dont il est question depuis le chapitre 2, 13 : il s’agit des fêtes de la première Pâque de Jésus, la Pâque juive. La plupart des commentateurs ont cru que Nicodème venait trouver Jésus « de nuit » par peur de se compromettre aux yeux des Juifs. Cette interprétation, fondée sur une lecture rétrospective de l’évangile, est en réalité erronée puisqu’au chapitre 3 Jésus connaît un succès de foule, sans nulle hostilité de la part des Juifs[3]. Nicodème dit à Jésus : « Rabbi, nous savons (en grec ancien : οἴδαμεν[note 1]) que tu es un docteur venu de Dieu, car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui ». Cet acte de foi de la part de Nicodème se révèle imparfait et inadéquat : il caractérise ces hommes impressionnés par les miracles, mais dont Jésus se méfie, car ils ne reconnaissent en lui qu’un maître parmi d’autres, envoyé par Dieu, accrédité par les signes[4], un roi-messie terrestre. C'est ce que saint Augustin, évoquant Nicodème, souligne dans son Tractatus in Iohannis Evangelium[5] :
Quamvis ad Iesum venerit, tamen quia nocte venit, adhuc de tenebris carnis suæ loquitur[note 2].
Lors de cette rencontre, Jésus transmet son enseignement à Nicodème (Jn 3. 1-21). L’enseignement sur la nouvelle naissance « d’eau et d’Esprit » fait explicitement une allusion au sacrement du baptême. Le Christ développe à cet instant une théologie de la transcendance d’après laquelle il est « celui qui est descendu du ciel » (verset 13) ; les questions naïves de Nicodème montrent qu’il n’en comprend pas le sens[6].
Dans un autre passage de l'évangile selon Jean (Jn 7. 45-51), à nouveau lors des fêtes de Pessah, alors que Jésus est présent à Jérusalem, Nicodème prend la défense de ce dernier — dont il est précisé qu'il n'a pas encore 50 ans (Jn 8. 57) — dans une réunion du sanhédrin, après l'échec de l'arrestation de Jésus par la garde du Temple. Il rappelle aux autres membres de l'assemblée la règle suivante : « Notre loi ne permet pas de condamner un homme sans l'avoir entendu ». Ce à quoi les pharisiens lui répondent : « Tu n'es tout de même pas Galiléen toi aussi ? Examine [les textes] et vois que de Galilée, il ne se lève pas de prophète. » Selon les spécialistes du judéo-christianisme, Galiléen a été l'une des plus anciennes dénominations du mouvement des nazôréens créé par Jésus[note 3].
Certains auteurs, dont des historiens spécialistes de la période et de la région, l'identifient comme étant Nicodème ben Gorion[8],[9]. Le Talmud (Sanhédrin 43a) indique que Jésus avait un disciple nommé Buni, l'autre nom sous lequel Nicodème ben Gorion est connu[10]. Cette identification ne fait pas consensus car certains exégètes estiment que le Buni, disciple de Jésus, désigne en fait Jean de Zébédée[10].
La tradition chrétienne garde le souvenir de l'apparition de Gamaliel au prêtre Lucien, curé de Cafargamala (Kfar-Gamala) le vendredi . Le rabbi indique où se trouve sa relique qui aurait été alors retrouvée dans le même tombeau que celle de son fils Abibas, ainsi que saint Étienne et saint Nicodème[11]. La représentation de cette tradition figure sur des tapisseries conservées au musée national du Moyen Âge à Paris.
Postérité
Culte
Nicodème est célébré comme saint par l'Église catholique romaine et célébré localement le [7], jour de la découverte de sa tombe par le prêtre Lucien à Kfar-Gamala. Pour certaines Églises orientales, la découverte de sa sépulture aurait eu lieu le , c'est donc à cette date que sa mémoire est célébrée.
En Italie, le crucifix de Lucques, fait de bois de cèdre, aurait été sculpté par lui en Judée, puis récupéré par la ville de Lucques au Moyen Âge et vénéré car ayant contenu des reliques du Christ. Le visage du Christ, qui aurait été sculpté par un ange, est vénéré comme miraculeux, comme Volto Santo, dans un tempietto du Duomo de la ville. Une autre tradition légendaire assure que le crucifix de Majesté Batlló en Catalogne a été également sculpté par lui[réf. nécessaire].
Dans les arts
Le retable de la Descente de croix, dans la chapelle de Saint-Nicodème de Pluméliau, comporte douze personnages dont Nicodème qui tient une paire de tenailles et arrache les clous des pieds du Christ.
Joseph d'Arimathie et Nicodème sont souvent traditionnellement représentés dans la descente de croix, le premier portant tout le poids du Christ et le second un marteau ou des tenailles à la main pour déclouer les pieds et les mains du Christ[12]. Ils sont parfois chacun sur un escabeau ou sur une échelle[13].
Dérivés du nom Nicodème
Le nom de Nicodème a donné naissance au substantif « nicodémisme » qui désigne la précarité d’une foi encore imparfaite et une attitude de dissimulation par crainte d'affirmer ses opinions — ce qui est symboliquement marqué par la nuit de la Pâque qui enveloppe la démarche de Nicodème, venu trouver Jésus pour ne pas être aperçu[14]. Familièrement, le substantif et adjectif « nigaud » est également dérivé de Nicodème. En effet, dans l'évangile selon Jean (III, 4), Nicodème pose des questions à Jésus qui ont été jugées ingénues par la tradition chrétienne (Jn 3. 1-21). Son nom a donc été utilisé pour désigner quelqu'un de naïf ou de niais[15].
Notes et références
Notes
↑Nicodème parle au pluriel en tant que chef des Juifs et figure corporative.
↑« Bien qu’il soit allé trouver Jésus, mais parce qu’il est venu de nuit, sa parole procède encore des ténèbres de la chair. »
↑« Alors que les langues occidentales ne connaissent que des traductions du grec christianos, en milieu araméophone comme c'était le cas en Palestine au Ier siècle, les plus anciennes dénominations de Jésus furent « Galiléen », le complexe déterminatif min et surtout notsri (Nazaréen) », François Blanchetière, Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien, p. 133.
Références
↑Raymond Edward Brown, The Gospel According to John, Anchor Bible, 1970, chapitre 3.
↑Yasushi Nagatsuka, Descente de croix : son développement iconographique des origines jusqu'à la fin du XIVe siècle, Presses de l'Université Tokai, , p. 5.
↑Yasushi Nagatsuka, Descente de croix : son développement iconographique des origines jusqu'à la fin du XIVe siècle, Presses de l'Université Tokai, , p. 19.
Jean-Jacques Riou, C'est décidé, cette nuit, j'accompagne Nicodème : Que vaudrait la foi sans l'amitié avec Jésus ?, Saint-Léger Éditions, 2019, 144 p., (ISBN978-2-3645-2456-9)
Bernard Chevalley, Nicodème, Éd. L'Armattan, 1998, 200 p., (ISBN978-2-7384-6067-7)
Jean-Marie Auwers, « La nuit de Nicodème (Jean 3, 2; 19, 39) ou l'ombre du langage », Revue Biblique, vol. 97, no 4, , p. 481-503 (lire en ligne)
Rémi Gounelle, « L’Enfer selon l’Évangile de Nicodème », Revue d'histoire et de philosophie religieuses, vol. 86e année, no 3, , p. 313-333. (lire en ligne)
Christian Grappe, « Les nuits de Nicodème (Jn 3,1-21 ; 19,39) à la lumière de la symbolique baptismale et pascale du quatrième évangile », Revue d'histoire et de philosophie religieuses, vol. 87e année, no 3, , p. 267-288. (lire en ligne)
Marc Michel, « Nicodème ou le non-lieu de la vérité », Revue des Sciences Religieuses, t. 55, no 4, , p. 227-236 (lire en ligne)